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Full text of "Calvin, sa vie, son oeuvre et ses ecrits"

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LIBRAIIYOF CONGRESS.i 



i UNITED STATES OP AMERICA. 



CALVIN 



SA VIE, SON OEUVRE ET SES ÉCRITS 



TYPOGRAPHIE DE A. MOULliN. 



— ^!Pé^- — 



CALVIN 



SA VIE 

SON CEUVBE ET SES ÉCRITS 



Félix BUNGENER 



Z 



PARIS 

J. CHERBULIEZ 



10, rue de la Monnaie 

GENÈVE. — J. rHERBUl,lEZ 



AMSTERDAM 

VAN BAKKENES 

Derrière le Palais 



1862 



Tons droits rét^urvcs, 



)( q 4 1*3 

."B s. 



LIVRE PREMIER 



LIVRE PREMIER 

(1509-1536) 



lgOI%fMA.ÎIlE: 



Introduction. — Calvin devant l'histoire. 

I. Son enfance. — Son père. — Sa mère. — Premiers succès. — Un 
chapelain de douze ans. — IL La peste à Noyon. — Départ pour 
Paris. — Calomnies à ce sujet. 

III. Paris. — Mathurin Cordier, le régent. — Où en étalent, à cette 
époque, l'écolier et le maître? — Peu de détails conservés. — 
Luther; Calvin. — Premières rigueurs contre les protestants de 
France. — Que pensait-il de ces rigueurs? 

IV. Développement moral. — Développement littéraire. — Calvin et 
la langue française. — Voyage à Noyon. — Retour cà Paris. 

V. Il quitte la théologie pour le Droit. — Orléans. — Succès dans 
sa nouvelle carrière. — Bourges. — Alciat et le Droit romain. — 
Calvin attiré, suhjugué. — VI. Retours vers la théologie. — Wol- 
mar. — Comment la Bible était alors une nouveauté pour tous. — 
Encore Luther et Calvin. — Étude comparée de leurs progrès vers 
l'Évangile, et du travail intérieur qui les fit ce qu'ils ont été. 

VIL Calvin voudrait se taire encore, mais on vient à lui de toutes 
parts. — Ses prédications à Paris. 

VIIL II débute, comme auteur, par un Commentaire sur Sénèque. — 
Étonnement. — Avait-il un but caché? — Tolérance est une notion 
moderne, inconnue alors. — Le livre est de pure érudition, tribut 



8 



CALVIN. 



et adieu de Calvin au goût de l'époque. — Succès et peu d'argent. 

— Il vend son patrimoine, et renonce à ses bénéfices. 

IX. Nouvelles rigueurs en France. — Calvin et les prisonniers de 
Pans. — Conquêtes pied à pied. — Nicolas Cop, le recteur. — Son 
discours, œuvre de Calvin. — La Sorbonne. — Calvin à Nérac. — 
Marguerite de Valois. — Les illusions de Lefèvre et les scrupules 
de Roussel. — X. Mêmes indécisions chez beaucoup d'autres. — 
Calvin à Angoulême. — Du Tillet. — Calvin tenté de se renfermer 
dans ses études. — Premières relations, à Paris, avec Servet. 

XI. Affaire des placards. — François P''. — La Réforme l'avait 
attiré comme nouveauté, mais le repoussait comme christianisme 
sérieux. — On l'irrite contre elle. — Son discours à la procession 
de 1535. — Affreux supplices. — Impressions d'un historien du 
temps. 

XII. Calvin se décide à quitter la France. — Ses prédications à 
Poitiers. — La grotte. — La première Cène. — Éléments de sa 
grandeur future. — Calvin « l'homme le plus chrétien » de son 
siècle. — Sa Psychopannychie. — Sujet du livre. — Ton du 
livre. — Strasbourg. — Bàle. — Ce qu'on entendait depuis Bâle. 

XIII. Une grande cause à plaider. — Le génie qui commence et le 
génie qui coordonne. — V Institution Chrétienne. — Histoire du 
livre. — Ce qu'il était en 1536. — il répondait à un besoin géné- 
ral. — Comment ce besoin s'était formé. — XIV. Accroissements 
successifs. — Rédaction définitive. — Ce livre est Calvin même. 

XV. But et plan. — Premier livre. — Dieu, la Bible, la Trinité, la 
création, l'homme, la providence. — Deuxième livre. — Le péché; 
la rédemption. — La loi. — Les deux alliances. — Jésus-Christ 
auteur du salut. — Troisième livre. — Le salut par la foi. — Le 
Saint-Esprit, agent de l'œuvre du salut. — La repentance. — La 
vie chrétienne. — La prière. — XVI. La prédestination. — Com- 
ment Calvin y arrive. — N'imposons pas notre logique à Dieu. — 
Autres remarques. — Augustin. — Ce que cette doctrine a été, en 
fait, pour Calvin. — Ce qu'elle a produit. — Genève et « le roc de 
la prédestination. » — XVII. Quatrième livre. — L'Eglise et tout 
ce qui s'y rapporte. — Comment Calvin entend la controverse. — 
Disparates dans le ton. — Les juger sur nos impressions serait in- 
juste. — Beautés nombreuses. — Jugements sur le style de Calvin. 

— XVIII. La préface, adressée au roi. — Apologie des protestants 
de France, — Apologie de leur foi. — Ce que valent leurs adver- 

' saires. — Objections réfutées. — ■ Les Pères. — Oii est la vraie 
Église. — Patience et charité des protestants opprimés. 



LIVRE PREMIER. 



9 



XiX. V Institution effraie quelques timides, mais affermit une foule 
d'âmes. — XX. Renée de France, duchesse de Ferrare. — Sa jeu- 
nesse. — Sa cour, refuge des persécutés. — Calvin à Ferrare. — 
Calvin et l'Italie. — Marot. — Ce que Calvin entendait exiger de 
tous. — XXI. Il est forcé de quitter Ferrare. — Sa correspon- 
dance avec la duchesse. — Citations. — Il la dirige, la fortifie, la 
console. — Épreuves qui la poursuivent — Ses défaillances. — 
Sévérité de Calvin. — Elle se relève et ne tombe plus. — Perdam 
Bahy louis nomen. — Son zèle et sa piété. — Sa mort. 

XXII. Comment Calvin menait grands et petits. — Du Tillet retourne 
au catholicisme. — Douleur et modération de Calvin. — Du Tillet 
veut lui persuader de l'imiter. — Réponses de Calvin. 

XXIII. Retour de Ferrare. — Ce que raconte Muratori. — Modène; 
Saluées. — Dangers affrontés. — État religieux du Val-d'Aoste. — 
Calvin y prêche. — Fuite. — Retour en Suisse à travers les mon- 
tagnes. — 1541 et 1841. 

XXIV. Dernier voyage à Noyon. — Arrivée à Genève. 



L'histoire ne doit pas être un plaidoyer ; dès 
qu'elle en a l'air, on se défie. 

C'est donc une tâche ingrate que celle de ra- 
conter la yie d'un homme dont les hautes qualités 
ont été souvent méconnues, les fautes souvent 
exagérées, et dont l'histoire, en outre, est liée à 
celle d'une cause qu'on défend et qu'on aime. 
Comment paraître impartial? Comment se pro~ 
mettre même de l'être toujours et en tout? 

Nous espérons cependant l'avoir été. Si ce livre 
est un plaidoyer, il l'est comme le sera toujours 



10 



CALVIN. 



un travail consciencieux sur un sujet longtemps 
défiguré par l'ignorance ou par le mensonge. Ce 
n'est pas notre faute s'il est devenu presque im- 
possible d'écrire sur Calvin sans se poser en 
avocat de Calvin. 

Mais qu'on n'appréhende pas de trouver ici 
une apothéose, ail y a un seul bon: c'est Dieu. » 
Nous le savons; nous ne l'oublierons pas. Mais si 
Calvin fut un homme, il n'en fut pas moins un 
grand homme, ou, mieux encore, un grand ser- 
viteur de Dieu, et nous protesterons contre l'é- 
trange empressement avec lequel aujourd'hui 
l'abandonnent, le renient, tant de gens à qui la 
sinjple justice, à défaut de reconnaissance, ordon- 
nerait d'être ses amis. Entre l'apothéose, que nous 
ne voulons pour personne, et cet abandon si em- 
pressé, si complet, il y a place au moins pour 
une étude sérieuse, digne de la cause et de 
l'homme. 

C'est cette étude que nous avons entreprise. 
Nous l'adressons à tous les amis de Calvin, y com- 
pris ceux qui ne le sont pas, mais qui pourraient 
l'être et devraient l'être ; nous l'adressons éga- 
lement à tous ceux de ses ennemis qui n'en sont 
pas encore venus à ne pas vouloir connaître celui 
qu'on leur a appris à haïr. 



LIVRE PREMIER. 



11 



I 



Jean Calvin naquit à Noyon, en Picardie, le 
10 juillet 1509. Son grand-père habitait encore 
la petite ville de Pont-l'Évêque, d'où la famille 
était originaire; il était tonnelier. Son père, 
Gérard Chauvin ^, établi à Noyon, était devenu 
notaire apostolique, procureur fiscal du comté, 
promoteur du chapitre et secrétaire de l'évêque, 
fonctions, à ce qu'il paraît, plus honorables que 
lucratives, surtout pour un homme chargé d'une 
nombreuse famille. Gérard était bien vu de la 
noblesse, du clergé , et, en particulier, de l'évê- 
que, Charles de Hangest. 

Sa femme, Jeanne Lefranc, de Cambray, ac- 
coutuma de bonne heure à tous les exercices de 
la piété romaine ce fils destiné à l'Église. Une 
vocation sérieuse se dessinait chez lui. Le père, 
qui avait peut-être songé plus aux avantages tem- 

^ Ou Cauvin. Calvin est le latin Calvinus, traduction de Chauvin; 
on s'habitua de bonne heure à ne plus donner au réformateur, même 
en français, que le nom sous lequel il avait publié son premier livre, 
écrit en latin. 11 eut souvent aussi, soit pour sa propre sûreté, soit 
pour ne pas compromettre ses amis, à se cacher sous d'autres noms, 
Alcuin^ anagramme de Calvin, Lucianus, anagramme de Calvinus, 
Charles d'Espevillef Jean de Bonneville^ etc. 



12 CALVIN, 

porels qu*aux dispositions intérieures, Yoiilut au 
moins que rien ne manquât , du côté de l'ms- 
truction, au futur prêtre, et, qui sait? au futur 
éyêque ou au futur cardinal. Les succès précoces 
de l'enfant justifiaient ces rêves ambitieux du 
père. Placé au collège dit des Capettes^ il se mon- 
trait c( de bon esprit , d'une promptitude natu- 
relle à concevoir, et inventif en l'étude des lettres 
humaines » Mais le collège, ce n'était pas assez ; 
Gérard voulait pour son fils une éducation plus 
soignée, et, comme on dirait aujourd'hui, plus 
aristocratique. Il demanda donc pour lui au sei- 
gneur de Mommor, parent de l'évêque, la faveur 
de partager les leçons qu'un précepteur habile 
donnait aux fils du gentilhomme. Cette faveur 
fut accordée, et Calvin, en reconnaissance, dédia 
plus tard son premier ouvrage à un de ses nobles 
condisciples, Claude, abbé de Saint-Éloi. La dé- 
dicace nous le montre conservant avec bonheur 
le souvenir des soins et des égards dont il avait 
été l'objet. Quant aux dangers qu'aurait pu avoir 
pour bien d'autres ce séjour dans une maison 
opulente, son naturel sérieux l'en sauva. La sévé- 
rité de son père contribuait aussi à le maintenir 
plutôt timide, craintif, compression fatale à cer- 

^ Desmay, docteur de Sorbonne, auteur de Remarques sur la vie 
de Calvin. 



LIVRE PREMIER. 



13 



tailles âmes, mais utile à d'autres, et féconde, 
pour elles, en éléments d'audace et d'énergie. 

Calvin fut donc « nourri en la compagnie des 
enfants de la maison de Mommor, aux dépens 
toutefois de son père ^ » — Or, son père trouvait 
la dépense forte, et il demanda à réyêque, pour 
l'enfant de douze ans, une petite charge qui se 
trouvait vacante, celle de chapelain à la chapelle 
dite la Gésine. 

Une demande de ce genre n'avait alors rien 
d'insolite ; il y avait longtemps qu'on ne se faisait 
aucun scrupule de conférer les charges de l'Église, 
même les plus hautes, à des jeunes gens, à des 
enfants. Plusieurs conciles avaient inutilement 
condamné cet abus; le concile de Trente allait 
essayer de nouveau, et, grâce à la Réformation, 
réussir mieux, quoique imparfaitement encore. 
Mais, au commencement du xvf siècle, l'abas ré- 
gnait dans toute sa force. On vit en France un car- 
dinal de seize ans, Odet de Châtillon^; en Portu- 
gal , on en avait vu un de huit ans , et le pape 
Léon X, qui le nomma, avait été lui-même, à cinq 
ans, archevêque d'Aix. 

L'évêque de Noyon accueillit donc favorable- 

^ Bèze. Vie de Calvin. 

2 Frère de Tamiral de Coligny. Il embrassa la Réforme en 1561. 

i. 



14 



CALVIN. 



ment la demande, justifiée d'ailleurs par les ser- 
vices que paraissait devoir rendre à l'Église un 
serviteur si bien doué. Les ennemis de Calvin 
n'ont pas manqué, là-dessus, de l'accuser d*in- 
gratitude. Abandonner et condamner l'Église, 
n'était-ce pas déchirer le sein qui l'avait nourri? 
— Vaines déclamations. Vouloir que la conscience 
et la raison d'un homme soient à tout jamais 
enchaînées par un bienfait reçu à douze ans, c'est 
nier la raison, la conscience, ou demander, sous 
le nom de gratitude, une éternelle hypocrisie. 
Calvin, d'ailleurs, une fois décidé à quitter l'Église 
romaine, renonça volontairement à tout ce qu'il 
tenait d'elle. Que peut-on demander de plus? 

Peu de jours après sa nomination (mai 1521), 
le jeune chapelain reçut la tonsure. Il la reçut 
avec émotion, avec foi, et, quoique cette cérémo- 
nie ne constituât pas un engagement irrévocable, 
l'engagement, dans son cœur, était complet. Il se 
remit à l'étude avec un redoublement d'ardeur. 
Deux années lui virent faire encore de grands 
progrès, et son père ne désirait plus qu'une chose : 
l'envoyer en quelque université où il trouvât des 
maîtres dignes de lui. 



LIVRE PREMIER. 



15 



II 



Sur ces entrefaites, la peste \int affliger Noyon ; 
Gérard pensait avec eifroi au danger que pouvait 
courir ce fils, l'espoir de sa vie. Aussi, apprenant 
que les jeunes Mommor allaient partir pour Paris 
et continuer là leurs études, il se hâta de deman- 
der au chapitre, pour le jeune chapelain, la per- 
mission c< d'aller où bon lui sembleroit durant 
la peste, » sans renoncer au petit revenu de la 
chapelle. L'autorisation fut accordée. C'était en 
août 1523. 

Pourquoi faut-il que nous nous heurtions, en- 
core ici, à des accusations dont il serait impossible 
de ne rien dire? 

On a montré Calvin se dérobant lâchement, par 
frayeur de la peste, à ses devoirs de chapelain. — 
Ce chapelain était un enfant de quatorze ans, à 
qui son titre n'imposait et ne pouvait imposer ni 
devoirs ni fonctions quelconques. 

On a fait pis : on a voulu que la vraie cause du 
départ de Calvin ait été une condamnation infa- 
mante, châtiment de vices honteux, abominables. 
Sans l'intervention de l'évêque, il eut été brûlé. 



16 



CALYIN. 



La peine du feu fut commuée en celle des verges 
et du fer chaud. 

Quand cette tradition n'aurait contre elle que 
son invraisemblance, elle serait déjà à rejeter. Où 
a-t-on jamais vu punir de cette manière un vicieux 
de quatorze ans? Et si Calvin a été ce vicieux, 
comment se fait-il qu'on ait attendu sa mort pour 
le dire? Plusieurs de ses parents, à Noyon, chan- 
gèrent de nom, pour n'avoir plus rien de commun 
^vec l'hérésiarque. Une haine pareille eût -elle 
gardé le silence sur ce trait honteux de sa jeu- 
nesse, et n'y eût-il pas eu, par toute l'Europe, 
des bouches pour le répéter? N'eùt-il pas suffi 
du soupçon même pour frapper d'impuissance, 
d'impossibilité, ce rôle de législateur moral si hau- 
tement revendiqué par Calvin à Genève ? 

Yoilà ce qu'on pourrait dire; mais ce serait su- 
perflu. La clef de toute l'affaire est dans un livre 
publié dès 1633, les Annales de V Église de Noyon^ 
par Jacques Le Vasseur, chanoine de cette Église. 
Ardent ennemi de Calvin, calomniateur en maint 
endroit, mais d'autant plus digne, ici, d'être cru, 
c'est lui qui nous apprend que ces détails scanda- 
leux concernent un autre Jean Cauvin , chapelain 
aussi, mais « qui mourut, dit-il, bon catholique, » 
après avoir été vicaire en diverses paroisses, et, 
en dernier lieu, à Trachy-le-Val. 



LIVRE PREMIER. 



17 



Ainsi, la base tombe, et l'invraisemblance fait 
place à la plus complète fausseté. Nous renvoyons, 
pour les détails, à la Défense de Calvin^ par Drelin- 
court; nous y renvoyons également pour toutes 
les calomnies auxquelles nous ne jugerons pas à 
propos de nous arrêter. 



III 



Il était donc, à son départ de Noyon, l'enfant 
que nous avons peint ; le sérieux de son père et la 
piété de sa mère faisaient le fond de ce caractère 
un peu triste, mais déjà fortement trempé, qu'il 
allait jeter au milieu des bruyantes écoles de Paris. 

Il descendit chez un oncle, Richard Cauvin, ser- 
rurier ; peu de jours après, il entrait au collège 
de la Marche. Là professait un homme vers lequel 
il se sentit aussitôt attiré, le régent Mathurin Cor- 
dier, que l'écolier de 1523 devait appeler plus tard 
à diriger le collège de Genève. Cordier était un 
de ces hommes rares qu'une vaste érudition n'em- 
pêche pas d'aimer l'enfance et de s'en faire aimer. 
L'enseignement, d'ailleurs, n'avait pas cette régu- 
larité moderne qui fait de chaque classe un éche- 
lon strictement défini, où chaque professeur est 



18 



CALVIN. 



enfermé dans son programme. On parlait de tout 
à propos de tout, méthode souvent fâcheuse, mais 
heureuse aussi quelquefois. Cordier excellait donc 
à profiter d'un enseignement élémentaire pour 
initier ses élèves aux questions de littérature, de 
philosophie et d'histoire ; on sentait partout, avec 
la science, une âme élevée, un cœur droit. Aussi 
Calvin se plut-il, dans tous les temps, à recon- 
naître ce qu'il devait à son vieux régent de la 
Marche. En lui dédiant son Commentaire sur la 
première épître aux Thessaloniciens, il attribue 
aux leçons de Cordier tout ce qu'il a pu faire de 
progrès dans des études plus relevées; et si la 
postérité, dit-il, doit retirer quelque fruit de ses 
ouvrages, il veut qu'elle sache bien que c'est en 
partie à Cordier qu'elle en est redevable. 

Cordier exerça-t-il directement quelque in- 
fluence sur les idées religieuses de l'écolier de 
Noyon? — Pour répondre à cette question, il fau- 
drait savoir où Cordier en était lui-même, et nous 
ne le savons pas. Zélé protestant en 1538, il est 
peu probable qu'il fût resté étranger jusqu'en 
1523 ou 1524 à un mouvement déjà puissant, et 
puissant surtout, jusque-là, dans le monde intelli- 
gent et lettré. Peut-être ne savait-il guère lui- 
même ce qui se passait dans sa tête , dans son 
cœur, pas plus que l'écolier ne pouvait compren- 



LIVRE PREMIFJI. 



19 



dre la portée des germes déposés dans sa tête à lui, 
dans son cœur, par la parole du maître. Lancés, 
bientôt après, dans les plus redoutables luttes, les 
hommes de cette époque n'ont pas eu le temps ni 
probablement la pensée de se replier sur eux- 
mêmes pour étudier leur propre histoire; ils n'ont 
du moins pas songé que cette étude intime pût 
avoir, plus tard, quelque intérêt, et, s'ils l'ont 
faite, ils l'ont gardée pour eux. Luther seul est 
moins réservé, bien que ne songeant pas davan- 
tage à nous donner une analyse exacte, complète, 
de ce qui s'était passé en lui ; sa verve naïve et 
causeuse lui a fait semer çà et là des traits qu'on 
a pu coordonner, et qui ont fini par former un^ta- 
bleau vivant de sa jeunesse, de ses luttes, de 
ses transformations. Ces traits, dans les écrits de 
Calvin, sont rares ; même dans la fameuse préface 
de son Commentaire sur les Psaumes, où il résume 
sa vie, il se contente de nous dire qu'il a été d'a- 
bord « plus attaché que personne aux superstitions 
papales, » et que Dieu lui a fait la grâce de l'en 
détacher. Point de dates, point de détails, et, par- 
tout ailleurs, moins encore ; on pourrait ne pas se 
douter qu'il a commencé par être de ceux qu'il 
attaque maintenant. Homme d'autorité, il parle 
comme s'il eut toujours été le même; il semble 
croire qu'il l'a toujours été, et peut-être, au fond, 



20 CALVIN. 

le croit-il, car il a besoin de le croire : la pensée 
qu'il ait pu changer une fois, qu'il ait eu à chan- 
ger pour arriver à l'Évangile , l'importunerait, 
semble-t-il, et l'humilierait. Ce sentiment est an 
des secrets de sa force. Luther entraîne comme 
homme, et parce que vous, homme, vous vous 
reconnaissez en lui; Calvin entraîne comme maître 
et parce qu'il n'a rien de vos faiblesses, ou, du 
moins, n'en laisse rien voir. 

On aimerait savoir aussi quelque chose de l'im- 
pression que produisaient sur lui les rigueurs 
déjà déployées, à Paris, contre les luthériens^ car 
ce mot était encore le seul qu'on employât. Il put 
voir brûler, sur la place de Grève, ce pauvre Jacques ' 
Pavanne, protestant à Meaux, catholique ensuite, 
par faiblesse, dans les prisons de Paris, ramené, 
par le remords, à la foi évangélique, heureux de 
la confesser, heureux de mourir pour elle, et 
premier martyr de la Réforme à Paris. Il put aussi 
voir brûler, au Parvis Notre-Dame, ce bon ermite 
que l'Évangile était allé chercher dans la forêt de 
Livry, et qui, un beau jour, s'était trouvé protes- 
tant, hérétique, brûlable, tout en croyant n'être 
devenu que plus charitable et plus chrétien. Que 
pensait Calvin de ces supplices? Hélas! la suite ne 
devait que trop montrer qu'il n'y puisa pas l'horreur 
des répressions de ce genre. Mais un fait reste 



LIVRE PREMIER. 



21 



et c'est le seul que nous ayons à noter pour le 
moment : Calyin vit ces supplices, et Calvin allait, 
peu après, les affronter ; c'est à la lueur des bû- 
chers qu'il entra résolument dans la voie où il 
pouvait, à chaque pas, en rencontrer un pour lui- 
même. N'oublions pas , quand nous jugerons 
l'homme, cette terrible et impitoyable éducation 
que lui donnait son siècle. 



IV 



Mais tandis que l'intolérance romaine, terrible 
contre l'hérésie, laissait en paix tous les scandales 
de l'Église et de la cour, la sévérité de la morale 
préludait, chez Calvin, à la sévérité de la doc- 
trine ; l'écolier de seize ans annonçait l'hom.me 
qui commencerait toujours par exiger de lui- 
même ce qu'il prétendrait exiger des autres. Les 
jeux de ses condisciples n'avaient pour lui nul 
attrait; leurs légèretés ou leurs folies trouvaient 
en lui un sévère censeur, tellement que, s'il faut 
en croire l'auteur des Annales de Noyon, ils l'a- 
vaient surnommé V Accusatif. Mais rien n'indique 
qu'il y eût là, de leur part, un reproche ; ils se 



22 



CALVIN. 



vengeaient, en écoliers, par une plaisanterie, mais 
ce n'était qu'un hommage de plus à l'ascendant 
de ce grave condisciple dont le visage pâle, le re- 
gard sévère et perçant, leur imposait autant et plus 
que la robe des maîtres. Écoutons encore un de 
ses ennemis. «Sous un corps sec et atténué, il 
faisoit montre déjà d'un esprit vert et vigoureux, 
prompt aux reparts, hardi aux attaques, grand 
jeûneur, soit qu'il le fît pour sa santé et pour ar- 
rêter les fumées de la migraine qui l'assiégeoit 
continuellement, soit pour avoir l'esprit plus à 
délivre, afin d'écrire, étudier et améliorer sa mé- 
moire. Il parloit peu. Ce n'étoient que propos 
sérieux et qui portoient coup ; jamais parmi les 
compagnies, et toujours retiré ^ » — Tout cela, 
nous en convenons, n'a pas le charme de l'aven- 
tureuse et poétique jeunesse de Luther. Mais n'y 
a-t-il qu'une poésie au monde? Et n'en est-ce pas 
une aussi que cette poursuite opiniâtre du bon, 
du vrai, à travers l'âge des plaisirs, des illusions 
et des désordres? 

Il poursuivait aussi le beau, non dans les arts, 
il est vrai, mais dans la littérature antique, et déjà, 
dirait-on, avec une vue nette de l'usage qu'il au- 
rait un jour à en faire. Cicéron fut son homme, 

^ Florimond de Raemond, Histoire de la naissance^ progrès et dé- 
cadence de l'hérésie de ce siècle. 



LIVRE PREMIER. 



23 



et, tout en se réservant d'être un jour plus ner- 
veux que lui, il sentit que c'était le plus français 
des anciens, le meilleur maître à suivre pour qui 
voudrait se faire écouter en France. Montaigne 
aussi l'a senti, mais plus tard ; il trouva la langue 
française déjà dotée par Calvin de tout ce que Cal- 
vin avait emprunté à Cicéron, exactitude, sagesse, 
harmonie pour l'oreille, harmonie pour l'esprit. 
L'écolier de seize ans ne demandait probablement 
encore à Cicéron que ce beau latin qu'on admira 
dans ses premiers ouvrages ; mais on allait bien- 
tôt s'apercevoir qu'étudier ainsi le latin c'était 
étudier ou plutôt créer le français. Quand une 
langue est arrivée au point où la nôtre était alors, 
tout homme de génie est enrôlé , le sachant ou 
non , parmi les ouvriers qui y travaillent. Cal- 
vin fut le grand ouvrier de cette moitié du siè- 
cle, et c'est une gloire dont Bossuet s'est plu à lui 
confirmer la possession, ce Luther, dit-il, triom- 
phoit de vive voix ; mais la plume de Calvin étoit 
plus correcte... Ils excelloient l'un et l'autre à 
parler la langue de leur pays. » Le xvi^ siècle 
lui avait déjà rendu, sur ce point, pleine justice, 
même par des bouches ennemies. « Calvin, dit 
Etienne Pasquier, estoit homme bien escrivant... 
auquel nostre langue est grandement redevable. » 
— c( Nul homme de' ceux qui l'ont devancé, dit 



24 



CALVIN. 



Raemond, ne l'a devancé à bien escrire, et peu, 
depuis, ont approché cette beanté et facilité de 
langage qu'il ayoit. » Mais nous aurons à reve- 
nir là-dessus. 

Le collège de Montaigu, où il entra ensuite, 
lui oîfrit des leçons tout autres. Là professait, en 
mauvais latin scolastique, un espagnol invincible- 
ment attaché à Aristote, et, par Aristote, au ca- 
tholicisme tel qu' Aristote l'avait fait. Mais si la foi 
et le latin du maître plaisaient peu au nouvel 
élève, la dialectique devait plaire à cet esprit ri- 
gide, et il y fit de grands progrès ^ 

Cependant le chapitre de Noyon avait sommé 
plusieurs fois le jeune chapelain de venir occuper 
sa place ; sommations de pure forme, car rien 
n'était plus ordinaire que d'étudier dans les uni- 
versités, comme lui, avec les revenus d'un béné- 
fice. Aussi son père n'eut-il aucune peine, sur le 
bruit de ses succès, à obtenir pour lui la cure de 
Marteville, qu'il échangea, deux ans après, contre 
celle de Pont-l'Évêque, berceau, avons-nous dit, 
de la famille. «Ainsi donnait-on les brebis à gar- 
der au loup, » nous dit Desmay. C'était en 1529. 
Bèze affirme que Calvin, avant de quitter la France, 
prêcha quelquefois à Pont-l'Évêque; c'était la 
seule fonction qu'il pût remplir, n'étant encore 
que tonsuré. Mais Bèze ne précise pas l'époque, 



LIVRE PREMIER. i?5 

et nous avons, dans toute cette période de la vie 
de Calvin, peu de dates certaines. Une lettre de 
lui à son ami Du Chemin, d'Orléans, nous ap- 
prend qu'il fit un voyage à Noyon, en mai 1528, 
pour voir une dernière fois son père, gravement 
malade. Il dit, dans cette lettre, que la maladie se 
prolonge, mais sans aucun espoir- de guérison; 
nous ignorons cependant si Gérard Cauvin mourut 
alors, ou si sa vie, comme l'ont pensé quelques 
auteurs, se prolongea encore deux ou trois ans, 
Calvin, en tout cas, ne reciieillit pas son dernier 
soupir, car Bèze nous apprend que la nouvelle 
de sa mort trouva son fils à Bourges. La consé- 
quence en fut un nouveau voyage à Noyon, et 
c'est peut-être alors que les paroissiens de Calvin 
le virent monter en chaire. Sa mère était morte 
auparavant, mais nous ignorons à quelle époque. 

Que prêcha-t-il aux gens de Pont-l'Évêque? Où 
en était, à ce moment, le grand mouvement in- 
térieur qui s'opérait en lui? — Revenons un 
peu en arrière, et essayons de nous en rendre 
compte. 



26 



CALVIN. 



V 



Il poursuivait paisiblement, à Paris, ses études 
théologiques, lorsqu'il reçut de son père Tordre 
de les abandonner. «Mon père, nous dit-il con- 
sidérant que la science des lois communément 
enrichit ceux qui la suivent, cette espérance lui fit 
changer d'avis. Cela fut cause qu'il me retira de 
l'étude de la philosophie, et que je fus mis à ap- 
prendre les lois, auxquelles combien que je m'ef- 
forçasse de m'employer fidèlement pour obéir à 
mon père. Dieu toutefcds, par sa providence se- 
crète, me fit finalement tourner bride d'un autre 
côté. » Ce résumé rapide aurait besoin d'être com- 
plété par des détails. Il paraît que Calvin ne fut 
d'abord pas fâché d'avoir à quitter la théologie, 
telle du moins qu'elle s'enseignait dans les écoles 
d'alors, et on a cru pouvoir attribuer ce change- 
ment de goûts aux relations qu'il aurait eues, vers 
cette époque, avec Robert Olivetan, son compa- 
triote et son parent. Olivetan , qui allait avoir 
l'honneur d'être un des premiers à prêcher la 

Préface du Comm. sur les Psaumes. 



LIVRE PREMIER. 



27 



Réforme à Genève, fut aussi, paraît-il, un des pre- 
miers à qui Calvin l'entendit prêcher ouvertement. 
Mais Calvin n'était pas homme à se passionner du 
premier coup ; il fallait que l'idée nouvelle s'éla- 
borât lentement dans son esprit, si prompt, ce- 
pendant, mais dominé par le besoin d'une con- 
viction logique, logiquement inébranlable. Calvin 
ne pouvait accepter le renversement du roma- 
nisme avant de se sentir en possession d'une 
doctrine régulière, complète, prête à remplacer 
l'autre. Flotter était contraire à sa nature, et nous 
admettrons volontiers qu'il aimât mieux renoncer 
à la théologie que de rester théologien avec des 
doutes dans l'esprit et des vides dans le cœur. 

Il partit donc pour Orléans. Là professait un 
jurisconsulte habile, aigu^ comme on disait alors ; 
c'était Pierre de l'Étoile, qui fut plus tard prési- 
dent au parlement de Paris. Les succès de Calvin 
dans cette nouvelle carrière nous sont attestés, 
comme ses succès d'écolier, par Raemond. Il se dis- 
tinguait, nous dit cet historien, par «un esprit 
actif et une forte mémoire, avec une grande dex- 
térité et promptitude à recueillir les leçons et les 
propos qui sortoient de la bouche de ses maîtres, 
qu'il couchoit après par écrit avec une merveil- 
leuse facilité et beauté de langage, faisant pa- 
roître à tous coups plusieurs saillies et boutades 



28 



CÀLVlN. 



d'un bel esprit. » — «Au bout d'un an, on ne le 
tenoit déjà plus, nous dit Bèze, pour écolier, 
mais pour enseigneur. » Plusieurs fois, en effet, 
il fut chargé de suppléer les maîtres, et sa place 
semblait marquée parmi les sommités du Droit. 
Dieu en avait décidé autrement. 

Nous ignorons quels progrès le séjour d'Orléans 
lui Yit faire vers les vérités évangéliques. Selon 
Desmay, qui évidemment se trompe, c'est dans 
cette ville qu'il fut ((premièrement subverti de la 
foi par un jacobin apostat, allemand de nation. » 
Selon Raemond, ce fut à Bourges, plus tard, qu' ((il 
prit le goût de l'hérésie. » — Le goût de Vhérésie 
était partout, ce qui veut dire qu'il y avait par- 
tout des aspirations vers l'Évangile, partout des 
hommes chez qui ces aspirations commençaient 
à se formuler. Calvin trouva-t-il, à Orléans, un 
homme qui pût l'aider à formuler les siennes? 
C'est possible; mais ailleurs seulement, à Bourges, 
l'attendait celui qui devait lui ouvrir définitive- 
ment la voie. 

Ce ne fut pourtant pas pour Faller chercher, 
cet homme, qu'il se rendit à Bourges; un autre 
l'y attirait, Alciati, le célèbre jurisconsulte mila- 
nais, probablement un de ceux que Gérard Cauvin 
avait en vue lorsqu'il parlait de la gloire et des 
richesses auxquelles le Droit pouvait conduire. 



LlVRi: PREMIER. 



29 



Appelé par François V\ Alciati, désormais Alciat^ 
avait été reçu avec des honneurs presque royaux. 
Douze cents écus d'or, somme énorme pour le 
temps, étaient son salaire à Bourges, et, dans une 
lettre au chancelier Duprat : «Le roi, disaient les 
échevins de la ville, a bien placé les douze cents 
écus qu'il octroie à messire Alciat, car jamais la 
ville n'a été si brillante et si heureuse. » Yoilà 
l'homme qu'allait chercher Calvin, et son attente 
fut dépassée. Alciat savait le Droit rom.ain comme 
peut-être aucun Romain ne l'avait jamais su, et, 
de plus, enfant de la Renaissance italienne, il por- 
tait dans l'aride champ des lois ce poétique enthou- 
siasme dont sa patrie l'avait nourri. Calvin, que 
la poésie seule eût probablement laissé froid, fut 
subjugué par ce curieux mélange. On le vit en- 
thousiaste et du professeur et de la science, mais 
enthousiaste à sa manière, c'est-à-dire en consu- 
mant eau travail toute l'ardeur allumée en son âme. 
Il veillait, nous dit Bèze, jusqu'à minuit, heure ex- 
traordinairement tardive en ces temps d'habitudes 
matinales, et le matin, « étant éveillé, il se tenoit 
encore quelque temps dans son lit, remémorant et 
ruminant ce qu'il avoit appris le soir. » Alciat re- 
marquait, au pied de sa chaire, ce regard profond 
fixé sur lui, ce sourire que l'admiration pouvait 
seule arracher au grave jeune homme, et, comme 



30 



CALVIN. 



à Orléans, on put le croire irrévocablement con- 
quis à la science qui avait pour lui de tels charmes. 



VI 



Mais Calvin, distrait un moment, avait recom- 
mencé à soupirer après une science plus sérieuse 
encore que celle des lois humaines, et cette autre 
science avait, à Bourges, un représentant éminent. 
Melchior Wolmar , appelé aussi par François P' , 
enseignait ostensiblement le grec d'Homère, de 
Démosthène et de Sophocle, et, moins publique- 
ment, quoique sans se cacher beaucoup, le grec 
d'un autre livre tout autrement important et puis- 
sant. Il l'avait connu, ce livre, en Allemagne ; il 
l'avait vu, dans les mains de Luther, changer la foi 
du pays. Là, disait-il, était la réponse à tous les 
problèmes, le remède à tous les abus; là était le 
repos pour toutes les âmes travaillées, celles des 
savants comme du peuple. 

On a nié, de nos jours, que la Bible pût être, à 
cette époque, une si grande nouveauté. On a 
montré qu'elle existait, imprimée, avant la Réfor- 
mation, et en Allemagne et en France; on a cru 
réfuter par là tout ce que disaient les protestants 



LIVRE PREMIER, 



31 



sur TouBli dans lequel elle était tombée, ou sur le 
soin que FÉglise avait mis à la cacher. 

Les preuves qu'on apporte, fussent-elles toutes 
exactes, tomberaient toutes devant un fait, lequel 
ne peut pas être contesté : c'est que docteurs 
et peuples furent surpris, profondément surpris,, 
lorsqu'ils ouvrirent la Bible et se mirent à l'étu- 
dier. Que les uns, comme Luther, ne l'eussent pré- 
cédemment jamais lue, jamais vue, et que les au- 
tres, comme Calvin, eussent eu peut-êt r occasion 
delà voir et de lalire, — qu'importe? Les uns comme 
les autres, sous l'influence d'un même travail in- 
térieur, ils se sentirent, avec ce livre, dans un 
. monde nouveau, et, chacun selon son génie, ils se 
mirent à en fouiller les trésors longtemps ignorés. 
Luther, homme d'imagination, cœur chaud, pousse 
un cri à chaque découverte, et chacun de ces cris 
est répété par des millions de voix; Calvin, plus 
calme, ne parlera au mxonde qu'après avoir tout 
découvert, tout classé. Luther baise la Bible à 
chaque réponse qu'elle fait aux questions de son 
âme; Calvin lui demandera un système, et, mieux 
le système se dessinera devant ses yeux, mieux la 
Bible sera, pour lui, la Parole de Dieu, la vérité, 
la source de toute vérité. Il ne veut pas, comme 
Luther, attaquer le catholicisme sur un point, puis 
sur un autre, à mesure que ses études lui en four- 



32 



CALYIN. 



niront l'occasion ; il \ eut ne renverser l'édifice que 
lorsqu'il aura sous sa main, taillées, numérotées, 
toutes les pierres de l'édifice futur. Mais, comme 
à Luther, comme à tous ceux qui, dans ce siècle, 
avaient ouvert ou devaient ouvrir la Bible, la 
Bible lui était une révélation aussi nouvelle que 
si la terre l'eût vue alors pour la première fois. 

Cette révélation que son âme avait pressentie, 
que son esprit avait cherchée, il s'agissait mainte- 
nant d'en prendre possession. Calvin se mit donc 
à l'œuvre avec toute l'ardeur que réclamait un tel 
travail. Ses autres études ne lui laissant encore que 
peu de temps, il prit sur son sommeil celui de lire 
les Saints Livres. Tantôt il en demandait le sens 
aux commentateurs de tous les siècles ; tantôt , 
laissant là les travaux des hommes, il se plaçait 
face à face avec les pages inspirées, et ce n'était 
probablement pas alors qu'il avait le plus de peine 
à en pénétrer le sens. Mais il s'effrayait de ce tête- 
à-tête avec la pensée divine, et plus d'une fois, 
comme Luther, il entendit cette voix intérieure 
qui disait au réformateur allemand : a Serais-tu 
seul sage ? seul habile ? Peux- tu raisonnablement 
te figurer que c'est l'Église qui s'est trompée, et 
que c'est toi qui vois clair? » A cette voix se joi- 
gnait celle de la timidité, de la paresse. « Ne valait- 
il pas mieux renoncer à ces investigations, rester 



LIVRE PREMIER. 



33 



dans le vieux courant, croire ou paraître croire 
comme tout le monde? Pourquoi se jeter dans ces 
tourments, au risque de n'y gagner que la persé- 
cution? » Calvin n'était pas de ceux pour qui le 
péril a des charmes, et qui y voient un argument 
en faveur de la cause à embrasser. Cette idée che- 
valeresque n'était pas et ne fut jamais la sienne. 
Non-seulement il était trop logicien pour qu'une 
circonstance extérieure, accessoire, lui dictât son 
avis sur le fond des choses, mais, nous dit-il, de 
sa nature, il était a timide, mou au danger * ; » 
triste aveu chez qui aurait cédé à cette faiblesse 
naturelle, noble aveu chez qui n'y céda jamais. 
Calvin ne l'écouta donc pas, cette voix qui con- 
seillait le silence, le repos, et, s'il n'entra dans la 
carrière qu'après examen, par raison, par devoir, 
par conscience, sa marche n'y fut pas moins ferme 
que s'il s'y était jeté par un enthousiaste entraîne- 
ment. Quant à cette autre voix qui essayait de lui 
faire peur de son audace, ill'écouta encore moins. 
Les erreurs du catholicisme lui étaient trop bien dé- 
montrées pour qu'il craignît sérieusement d'être 
téméraire, devant Dieu, en les frappant au nom do 
l'Évangile; quant à l'être devant les hommes, il 
s'en inquiétait peu. Une seule chose, à ses yeux, 



' Préface sur les Psaumes. 



2. 



34 



CALVIN. 



était à respecter dans ce monde : la vérité. Aucun 
respect, aucun égard d'aucun genre ne lui parais- 
sait du à ce qui n'était pas elle. On a aujourd'hui 
d'autres maximes, et ces maximes ont certaine- 
ment du bon ; elles se lient à d'incontestables pro- 
grès dans la charité, dans une juste et chrétienne 
défiance de soi-même. Mais elles se lient aussi, et 
trop souvent, à des faiblesses et à des lâchetés que 
Calvin ne connut jamais. 

Connut-il ces luttes plus intimes dont l'âme de 
Luther avait été le théâtre? 

Ce qui l'amena, Luther, à douter du catholi- 
cisme, ce fut le sentiment du péché, l'impossibilité 
de trouver la paix dans les expiations que lui in- 
diquait l'Église. Il chercha et se tourmenta jusqu'à 
ce qu'il eût trouvé, et ce fut là, pour lui, la révéla- 
tion par excellence, le grand jet lumineux qui lui 
éclaira tout l'Évangile. Calvin, sur ce point, n'eut 
pas à chercher ; Olivetan peut-être et certainement 
Wolmar lui dirent ce qu'avait trouvé Luther, et la 
justification par la foi lui fut de bonne heure in- 
diquée comme la solution du grand problème. 
Mais, connaître la solution, c'était peu : il fallait 
qu'elle devînt vraie pour hii^ pour son âme ; qu'il la 
comprît et l'acceptât comme doit être compris et 
accepté tout ce qui est de foi, sous peine de n'être 
jamais qu'une formule. C'est sur ce terrain qu'eut 



LIVR1>: PREMIER. 



35 



lieu la lutte, et c'est à cela que se rapportent, selon 
toute apparence, les détails un peu vagues que le 
réformateur nous a laissés sur l'état de son âme à 
cette époque. « J'étois, dit-il, bien éloigné d'avoir 
ma conscience en tranquillité certaine. Toutes les 
fpis que je descendois en moi ou que j'élevois mon 
cœur à Dieu, une si extrême horreur me surpre- 
noit qu'il n'y avoit purifications ni satisfactions 
qui m'en pussent guérir. Et tant plus je me consi- 
dérois de près, tant plus rudes aiguillons pressoient 
ma conscience, tellement qu'il ne me demeuroit 
autre confort, sinon de me tromper moi-même en 
m'oubliant. » Mais Dieu eut pitié de lui : « Dieu, 
quoique je fusse si obstinément adonné aux super- 
«stitions papales qu'il étoit bien malaisé qu'on me 
pût tirer de ce bourbier si profond, dompta et 
rangea mon cœur à docilité par une conversion 
subite. » Cette docilité^ d'après les détails qui pré- 
cèdent, ce fut évidemment l'abandon définitif de 
l'idée romaine du salut parles œuvres, par les pra- 
tiques , idée toujours chère au vieil homme, et 
l'acceptation définitive, toujours pénible au vieil 
homme, du salut par la seule foi en Jésus-Christ. 
L'Évangile lui apparaissant alors dans toute sa 
clarté comme dans toute sa grandeur, sa vocation 
fut décidée; le théologien avait définitivement re- 
pris le pas sur le jurisconsulte. « Ayant donc reçu 



36 



CALVIN. 



quelque goût et connaissance de la vraie piété, je 
fus incontinent enflammé d'un si grand désir de 
profiter, qu'encore que je ne quittasse pas tout 
à fait les autres études, je m'y employois plus 
mollement. » 



VII 



Mais ses amis n'avaient pas attendu la fin de ce 
long travail intérieur pour le forcer de leur prê- 
cher, à eux, ces choses qu'il étudiait encore avec 
hésitation et en tremblant. Ils avaient instinctive- 
ment confiance en lui, en son génie, et, de même 
qu'on l'avait vu, simple écolier, s'asseoir quelque- 
fois dans la chaire des jurisconsultes d'Orléans, 
on l'érigeait, malgré lui, en professeur de cette 
autre science qui a pour champ le ciel, l'âme hu- 
maine et l'éternité. « Avant que l'an passât, nous 
dit-il, tous ceux qui témoignoient quelque désir 
de la pure doctrine se rangeoient vers moi pour 
apprendre, bien que je ne fisse quasi que commen- 
cer moi-même. » Il en était tout ébahi^ d'autant, 
ajoute-t-il, « qu'étant d'un naturel un peu sau- 
vage et honteux, j'ai toujours aimé repos et tran- 
quillité. Je commençai donc à chercher quelque ca- 



LIVRK PREMIER. 



37 



chette et moyen de me retirer des gens ; mais tant 
s'en faut que je vinsse à bout de mon désir, qu'au 
contraire toutes retraites et lieux à l'écart m'é- 
toient comme écoles publiques, y) Et il raconte 
ensuite comment, malgré tout son désir d'être in- 
connu, Dieu Ta tellement « promené et fait tour- 
noyer» qu'il ne lui a laissé de repos c( en lieu quel- 
conque, » jusqu'à ce que, malgré son naturel tout 
autre, il l'ait « produit en lumière et fait \enir en 
jeu, comme on dit. » 

Ces détails se rapportent soit à la fin de son sé- 
jour à Bourges, soit à son séjour à Paris, où il se 
rendit ensuite. Ici encore, impossibilité de donner 
des dates précises. Une lettre écrite par lui de 
Paris est datée de juillet 1529. C'est à Paris que 
nous le Yoyons encore en 1532, et tout paraît indi- 
quer qu'il y passa ces trois années, sinon entières, 
du moins en grande partie. A cette époque, nous 
le voyons logé chez un marchand, Etienne de la 
Forge, c( dont la mémoire doit être bénite entre 
les fidèles comme d'un saint martyr de Christ * . » 
Etienne de la Forge, en effet, périt en 1535, vic- 
time de son zèle pour la Réformation, et probable- 
ment aussi de son amitié pour le réformateur. 
C'est chez lui que Calvin commença à tenir des 



^ Calvin. Contre les Libertins, ch. iv. 



38 



CALVIN. 



assemblées, secrètes d'abord, puis presque publi- 
ques. Des gens de toute condition venaient grossir 
sa petite Église , que la persécution pouvait, en 
un jour, noyer dans le sang. Il avait, quant à lui, 
accepté enfin sa tâche ; il paraissait s'y consacrer 
tout entier. 



VIII 



Ce ne fut donc pas sans surprise qu'on lui vit 
publier, en cette même année 1532, un livre tota- 
lement en dehors des questions brûlantes du mo- 
ment, — son Commentaire sur le De Clementiâ 
de Sénèque. Plusieurs de ses historiens n'ont pas 
pu se résigner à cette espèce de parenthèse ; ils 
ont voulu que le but caché de l'ouvrage fût de 
porter François à se montrer moins rigoureux 
envers les protestants, et on a fait de grands 
efforts pour trouver, dans le livre, des traces de 
cette intention. Or, l'auteur, dans ses lettres les 
plus intimes, ne dit rien de semblable ; rien non 
plus de semblable dans ses ouvrages postérieurs, 
où il aurait eu tant d'occasions de rappeler le vrai 
sens de celui-là. Cette intention, d'ailleurs, s'il 
l'avait eue, ce n'est pas sous cette forme qu'il l'au- 



LIVRE PREMÏEH. 



39 



rait laissé entrevoir ; on iui prête une idée qui 
n'était pas de son siècle, et dont il était plus loin 
que personne. Demander clémence à^un roi pour 
les amis de la Réforme, c'eût été, à ses yeux, 
demander clémence et pitié pour la vérité, pour 
l'Évangile, et accorder à ce roi une autorité sur 
Dieu même. Les hommes du XYf siècle n'ont 
jamais demandé la tolérance, dans le sens plus 
moderne de ce mot, et c'est un fait qu'on oublie 
trop quand on les accuse si haut de ne pas l'avoir 
accordée eux-mêmes lorsqu'ils avaient la force en 
main. Jamais ils n'ont dit aux puissants : « Tolé- 
rez-nous, nous considérant, si bon vous semble, 
comme des gens égarés, et nous laissant, par in- 
dulgence, en paix. » Ils disaient : « Nous sommes 
les représentants de la vérité ; nous sommes la 
vérité. » Leurs droits, pour eux, c'étaient ceux de 
la vérité elle-même , et on ne demande pas de 
tolérer la vérité. Tout cela était peu philosophique, 
assurément, et peu humble ; mais c'était au moins 
courageux, et l'humilité qui leur manquait n'est 
trop souvent que celle des gens de petite foi. La 
Réforme, en un mot, ne savait offrir aux puissants 
que deux alternatives : se soumettre à elle, ou 
l'écraser. 

Le Commentaire sur Sénèque est donc un livre 
de pure érudition, mais un des meilleurs de l'é- 



40 



CALVIN. 



poque, un peu lourd quant au fond , élégant et 
noble dans la forme. Calvin a le bon esprit d'imi- 
ter peu cet auteur qu'il suit pourtant pas à pas, 
et, tout en louant le style d'un écrivain de la déca- 
dence, il continue, pour son compte, à s'inspirer 
de ceux du bon temps. On donna de grands éloges 
à sa latinité; on admira sa science. Cette science 
était cependant encore plutôt celle de la généra - 
tion qui finissait, science d'emprunt, plus riche de 
citations que d'expériences, plusfière de recueillir 
que de créer. Le futur novateur ne veut encore, 
dirait-on, que payer son écot dans la société un 
peu caduque des lettrés de la Renaissance, vieux 
romains et vieux grecs sortis un moment du 
tombeau pour voir éclore un nouveau monde. 
L'auteur choisi par lui est, il est vrai, l'austère 
Sénèque, a Sénèque, nous dit Bèze, dont les sen- 
timents vigoureux avoient du rapport avec les 
mœurs de Calvin, et qu'il a toujours lu avec plai- 
sir ; » mais si le choix est du stoïcien, le com- 
mentaire n'en est pas moins du lettré, sérieux, 
mais fleuri , savant , mais de cette science dont 
Calvin allait mieux que personne faire sentir la 
vanité. Quoi qu'il en soit, ce livre ne devait pas 
être perdu pour Fœuvre future de Calvin. La ré- 
putation du lettré allait aider aux premiers suc- 
cès du réform.ateur. 



LlYRE PREMIER. 



41 



Mais le livre, en attendant, Ini procurait plus de 
gloire que de profit; ses lettres de cette époque 
nous révèlent la peine qu'il avait eue à trouver de 
quoi rimprimer, et, ensuite, ses inquiétudes au 
sujet de la vente. « Le sort en . est jeté, écrit-il à 
un de ses amis, François Daniel. Mon Commentaire 
a paru, mais à mes frais, et cela m'a coûté plus 
d'argent que tu ne pourrais croire. » Il espère 
rentrer dans ses avances ; ses vœux ne vont pas au 
delà. Furent-ils exaucés? Nous l'ignorons. Ce qui 
est sûr, c'est que ses ouvrages, malgré l'énorme 
débit qu'ils eurent plus tard, ne l'enrichirent pas. 
Il laissa, en mourant, trois cents écus, le quart de 
ce que le roi de France donnait par année à Alciat. 

Ce fut pourtant au milieu de cette gêne qu'il 
prit la résolution de résigner la cure et la chapel- 
lenie dont les revenus le faisaient vivre. Ses enne- 
mis n'ont jamais dit ni pu dire qu'il y eût été con- 
traint; c'est de son plein gré qu'il renonça à être 
nourri plus longtemps par l'Église qu'il ne voulait 
plus servir. Lui reprochera-t-on de n'y avoir pas 
renoncé plus tôt? Ce serait juger les faits d'alors 
sur les faits postérieurs, et voir la situation beau- 
coup plus nette qu'elle ne pouvait l'être encore. 
Les hommes du mouvement ne songeaient pas à 
sortir de l'Église, mais à la transformer ; il n'y avait 

donc pour eux, au début, nulle obligation de con- 

3 



42 



CALVIN. 



science àquitter les positions qu'ils occupaient dans 
son sein. Pourquoi Calvin aurait-il renoncé, dès 
le premier jour, à retourner une fois, comme curé, 
dans sa paroisse de Pont-l'Évêque, et à y prêcher, 
comme curé, ce qu'il prêchait à Paris sans titre 
officiel? N'avait-on pas vu, en Allemagne et en 
Suisse, des curés rester comme ministres dans 
leurs paroisses converties ? 

En attendant, Calvin venait de vendre sa part de 
l'héritage paternel, soit pour payer l'imprimeur, 
soit pour pouvoir emporter avec lui, dans les tem- 
pêtes qu'il ne prévoyait que trop, toute sa modeste 
fortune. 



IX 

L'orage, en effet, grossissait, et Calvin le bravait 
de plus en plus ouvertement. L'homme d'action 
avait succédé à l'homme d'étude, sans que celui- 
ci, toutefois, eut abdiqué; c'est c( au milieu de ses 
livres, » nous dit Pasquier, que Calvin se montrait 
c( d'une nature remuante le plus possible pour 
l'avancement de sa secte. » Un lien de plus en plus 
fort s'établissait entre lui et ceux que sa parole 
avait gagnés. « Nous vîmes quelquefois, ajoute 



LIVRE PREMIER. \\\ 

Pasquier, nos prisons regorger de pauvres gens 
abusés , lesquels sans entre-cesse il exhortoit, 
consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit 
de messagers auxquels les portes étoient ouvertes, 
nonobstant quelques diligences que les geôliers 
apportassent au contraire. C'est par ces procé- 
dures qu'il gagna pied à pied une partie de notre 
France. » Voilà, dans la bouche d'un ennemi, un 
assez bel éloge. Calvin n'a pas, comme Luther, la 
glorieuse chance d'ébranler d'un coup de vastes con- 
trées: c'est pi^d a pied qu'il conquiert une partie de 
la France, et, pour commencer, une partie de Paris. 
Les grands ne s' ébranlant pas encore, il se consa- 
crera aux petits. On a souvent dit que le mouve- 
ment, en France, partit d'en haut et ne fut pas 
populaire, au moins dans ses débuts. Cela n'est 
pas. Un certain mouvement partait en effet d'en 
haut, témoin Marguerite de Valois, la sœur du roi ; 
mais un autre mouvement, parti d'en bas, allait à 
la rencôntre, et c'est à le fortifier, à le diriger, 
celui-là, que Calvin travaillait alors à Paris. Il avait 
compris que toute Église, comme tout État qui 
veut vivre, doit être fondée sur le peuple. De là cet 
obscur et infatigable dévouement, soutenu par le 
succès, sanctifié par le péril. 

Il n'avait cependant pas renoncé aux conquêtes 
plus éclatantes, et, parmi les gens abusés par sa 



44 



CALVIN. 



parole, comme dit Pasquier, se trouvait le recteur 
de rUniyersité, Nicolas Cop. Cop avait un discours 
à prononcer, selon l'usage, à l'octave de la Saint- 
Martin; il pria Calvin de le lui écrire, et Calvin 
c( lui bâtit, dit Bèze \ une oraison tout autre que 
la coutume n'étoit. » — Tout autre, en effet, car le 
mérite des œuvres y était fort maltraité, et la jus- 
tification par la foi s'y trouvait nettement prêchée. 
La Sorbonne s'émut; le parlement s'empara de 
l'affaire ; Cop, informé qu'il allait être aiTÔté, s'en- 
fuit à Bâle. Mais on savait, on soupçonnait, du 
moins, le véritable auteur de la harangue ; on fut 
heureux d'avoir enfin une occasion de l'arrêter. 
Averti à temps, c( il s'échappa, à ce que raconte 
Desmay, par une fenêtre, se sauva dans le fau- 
bourg Saint-Yictor, au logis d'un vigneron, et 
changea là ses habits.» Pendant ce temps, le fameux 
lieutenant-criminel, Jean Morin, fouillait ses pa- 
piers, qui trahirent les noms de plusieurs de ses ad- 
hérents. La plupart, comme lui, durent s'enfuir. 

Il se retira d'abord dans le château du seigneur 
d'Hazeville, près de Mantes, puis en Saintonge 
auprès d'un chanoine d'Angoulême, Louis du 
Tillet, partisan secret de la Réforme ; enfin, il alla 
où étaient déjà beaucoup de ceux que la persécu- 



* Histoire Ecclésiastique. 



LIVRE PREMER. 



45 



tion avait chassés de Paris, d'Orléans et de Meaiix. 
Marguerite, reine de Navarre, avait sa cour à Nérac, 
et c'est là qu'elle leur donnait asile. 

Marguerite de Valois, sœur de François F', est 
une des figures les plus intéressantes de ce siècle. 
Fille d'une triste mère, femme d'un triste mari, le 
duc d'Alençon, elle se maintint pure et respectée 
au sein d'une cour corrompue, et les premiers 
bruits de la Réforme l'avaient trouvée toute prête 
à chercher sérieusement la vérité. Dès 1521, elle 
lit la Bible, et se la fait expliquer par le pieux 
Le Fèvre. A peine convertie aux vérités évangéli- 
ques, elle n'a plus qu'un désir, celui d'y convertir 
son frère. Le roi consent à assister aux réunions 
intimes que présidait, chez elle, Michel d'Arande, 
et le roi paraît touché. Avec quelle joie elle écrit à 
Briçonnet, l'évêque de Meaux, qui lui a envoyé 
Michel d'Arande! Avec quel bonheur elle constate 
que même la reine-mère, Louise de Savoie, paraît 
incliner vers la Réforme! Pendant toute l'année 
1522, ces sentiments du roi et de sa mère allèrent 
se fortifiant. Mais la reine était trop mondainement 
ambitieuse, le roi trop peu sérieux. Puis vint la 
bataille de Pavie, perdue par la lâcheté du duc 
d'Alençon, qui mourut de honte peu après. Yeuve, 
sans enfants, peu s'en fallut que Marguêrite ne 
devînt l'épouse de Charles-Quint, et qui peut dire 



46 



CALVIN. 



ce qu'eût été peut-être son influence sur le grand 
ennemi de la Réforme ! Le roi refusa cette alliance; 
il donna sa sœur, en 1527, à Henri d'Albret, roi 
de Navarre. Mais vainement elle attendait les effets 
des bonnes dispositions qu'elle avait cru voir chez 
son frère ; s'il n'allait pas jusqu'à persécuter, il 
laissait persécuter en son nom . et tout au plus 
accordait-il aux prières de Marguerite l'ordre de 
laisser en paix quelqu'un de ceux que l'Église eut 
voulu frapper. Mais l'Église pouvait ressaisir sa 
proie; il n'y avait sécurité que dans les États de 
la princesse, à Nérac. 

Là donc se trouvait, entre autres, le vieux Le 
Fèvre, celui qui avait eu le premier une vue claire 
de ce que préparait la Providence, et qui, tout au 
début, saisissant un jour la main de Farel, lui 
avait dit : a Mon cher Guillaume, Dieu renouvel- 
lera la face du monde, et vous le verrez, vous ! » 
Mais Farel avait dû quitter la France, et Le Fèvre 
se demandait, non sans découragement, qui donc 
hériterait du rôle enlevé à son ami, le plus élo- 
quent et le plus capable, jusque là, des apôtres de 
la Réforme. Quand donc il vit Calvin, il comprit 
vite qu'il y avait là plus que Farel, plus que tous 
les autres, et, nous dit Bèze, il regarda c( de bon 
œil ce jeune homme, comme présageant que ce 
devoit être l'auteur de la restmiration de l'Église 



LIVRE PREMIER. 



47 



en France. » Il croyait encore, Le Fèvre, il voulait 
croire à la possibilité d'une régénération de l'É- 
glise par l'Église, d'une reconstruction sans dé- 
molition préalable ; lui qui , dans ses leçons sur 
la foi, données en pleine Sorbonne mais peu re- 
marquées d'abord, avait saisi dix ans avant Luther 
le vice intime du romanisme et le secret de la ré- 
génération cherchée, — il en était encore, quinze 
ans après Luther, à ce respect et à ces illusions 
qui avaient d'abord retenu le bras du moine alle- 
mand. Calvin lui démontra qu'on n'obtiendrait 
rien par cette voie, et, dit-on, ce que le spectacle 
de tant d'événements n'avait pu faire, Calvin le 
fit : le vieillard se laissa convaincre que nul ac- 
commodement n'élait possible entre l'Évangile et 
Rome, et que la hache devait être mise au pied 
de l'arbre. 

Calvin fut moins heureux auprès de Gérard 
Roussel, aumônier de la reine. Roussel est un de 
ces hommes qu'on ne sait trop comment juger, 
ardents d'abord, prudents ensuite, mais d'une 
prudence telle qu'il n'est pas facile de dire si 
c'est prudence ou lâcheté, charité ou faiblesse, 
concession chrétienne ou calcul. Roussel disait 
la messe, et Marguerite l'entendait. Singulière 
messe, il est vrai, avec du pain au lieu d'hostie, 
du vin pour tous les communiants ; point, d'ail- 



48 CALVIN. 

leurs, ni d'élévation, ni d'adoration de l'hostie, 
ce qui équivalait à l'abandon de la présence réelle ; 
aucune mention, enfin, de la Yierge et des saints. 
Cette messe était comme le symbole da christia- 
nisme de Roussel, évangélique au fond, romain de 
forme, et, par cela seul, impuissant, stérile. Rien, 
pourtant, ne nous autorise à penser que Roussel 
ne fût pas sincère ; mais Calvin tenta vainement de 
lui donner une vue plus nette des choses. Quand 
on le vit, peu après, devenir évêque, on put croire 
qu'en recommandant si fort de « nettoyer la mai- 
son de Dieu plutôt que de la détruire, » il avait 
songé avant tout à se conserver, dans cette mai- 
son, une bonne place. Calvin la lui fît payer, cette 
place, en lui adressant son écrit- « contre les Nico- 
démîtes^ yy ceux qui vont de nuit au Seigneur, et, 
de jour, restent pharisiens. — Nous aurons à par- 
ler de cet écrit. 



X. 

Au reste, vers 1530 ou 1532, ce n'étaient pas les 
Nicodémites seulement, intéressés ou faibles, qui 
agissaient comme Roussel. Nous avons dit les scru- 
pules et les illusions de Le Fèvre ; nous pourrions 



LIVRE PREMIER. 



49 



citer d'autres hommes chez qui c'était plutôt ab- 
sence de données claires sur une situation sans pré- 
cédents. Beaucoup, évidemment, ne savaient guère 
où passait la ligne précise entre le catholicisme et 
rhérésie ; le catholicisme était loin de se dessiner 
encore, même pour ses docteurs, avec cette netteté 
que le concile de Trente allait donner à toutes ses 
parties. Beaucoup donc, au début, s'étaient laissé 
entraîner fort avant sans se douter qu'ils eussent 
passé la borne ; beaucoup, même à l'époque où nous 
Yoici parvenus, la dépassaient encore sans se croire 
hérétiques, sans aborder même la pensée de le 
devenir une fois. Puis, ce qu'on leur montrait en- 
seigné par l'Évangile, l'idée ne leur venait pas que 
ce pût être l'opposé de ce qu'enseignait l'Église ; 
tout au plus pensaient-ils que l'Église l'avait laissé 
dans l'ombre, prête aie remettre en lumière quand 
on le lui demanderait. Si quelques-uns, enfin, al- 
laient jusqu'à s'avouer qu'elle enseignait positive- 
ment des erreurs, le dogme de l'infaillibilité était 
encore assez vague pour ne pas exclure absolu- 
ment l'idée de quelques rectifications, acceptées, 
votées par l'Église elle-même, sur la demande de 
quelques docteurs pieux. Bon nombre de prêtres, 
et des meilleurs, en étaient là. Plus ils aimaient et 
vénéraient l'Église, moins ils croyaient s'éloigner 

de son véritable esprit en accueillant ce que les 

3. 



50 



CALVIN. 



idées nouvelles leur paraissaient avoir de bon. 

Ainsi s'explique un fait curieux, — l'accueil que 
le clergé d'Angoulême fît à Calvin, chassé de Paris. 
Cet homme qu'on savait décrété de prise de corps 
pour les hardiesses semées dans la harangue du 
recteur, on le chargea trois fois de celle qui se 
prononçait, dans l'église de Saint-Pierre, aux réu- 
nions synodales. Raemond, qui rapporte le fait, ne 
nous dit pas ce que furent ces discours ; nous ne 
savons pas non plus ce que contenaient ces formu- 
laires de sermons et de « remontrances chrétien- 
nes » que Du Tillet lui demanda pour les curés du 
voisinage ; mais nous voyons, par d'autres détails, 
qu'il était moins que jamais en train de dissimu- 
ler. Des conversions nombreuses, franchement 
évangéliques, montraient assez qu'il était le même 
qu'à Paris. 

Il demeurait, avons-nous dit, chez Du Tillet, 
chanoine delà cathédrale ; c'était dans le village de 
Claix, dont Du Tillet était le curé. Cet ecclésiasti- 
que avait beaucoup voyagé ; trois ou quatre mille 
volumes, total énorme à cette époque, composaient 
sa bibliothèque. Personne plus que Calvin n'était 
en état d'apprécier une telle richesse ; il en jouis- 
sait avec un bonheur dont son aoii était heureux 
et fier. Calvin paya son hospitalité en lui ensei- 
gnant le grec, autre manière de lui enseigner l'É- 



LIVRE PREMIER. 51 

vangile. Selon Rsemond, c'est dans la bibliothèque 
du chanoine que Cahin ce ourdit premièrement, 
pour surprendre la chrestienté, la toile de son Ins- 
titution Chrestienne, qu'on peut appeler l'Alcoran 
ou plutôt leTalmud de l'hérésie. » Ce fait n'est pas 
prouvé. Non que le réformateur n'ait pu dès lors, 
et même auparavant, concevoir la première idée 
de son livre ; mais il ne paraît pas qu'il y ait tra- 
vaillé à cette époque. Rœmond ajoute qu' a il étoit 
en bonne estime et réputation, aimé de tous ceux 
qui aimoient les lettres. » Le littérateur et le savant 
avaient décidément de la peine à s'effacer pour ne 
plus laisser paraître que le prédicateur, le réfor- 
mateur. La bibliothèque du chanoine le vit proba- 
blement plus d'une fois soupirer après le repos 
qu'elle eût pu lui donner; plus d'une fois il fut 
tenté de ne plus prêter l'oreille aux appels du 
dehors, et surtout de ne plus entendre celui qui 
retentissait dans sa conscience. 

Un nouveau voyage à Noyon est à placer dans 
cette période. Les actes recueillis par Le Vasseur 
nous montrent Calvin signant, le4mai 1534, sa re- 
nonciation définitive à ses deux bénéfices, dont il 
résignait l'un en faveur d'Antoine de la Marlière, 
l'autre en faveur d'un de ses parents. Est-il besoin 
de faire observer à quel point ce retour public dans 
sa ville, et surtout cette libre et publique résigna- 



52 



CALVIN. 



tion des deux charges, enregistrée par LeVasseur, 
achèverait d'ôter toute probabilité, toute vraisem- 
blance, aux motifs honteux qu'on a osé assigner à 
son premier départ ? 

Peu après, nous le retrouvons à Paris. La reine 
Marguerite avait obtenu du roi, son frère, qu'on lais- 
sât tomber l'affaire de la harangue; elle avait aussi 
obtenu qu'on laissât un peu plus tranquilles les 
luthériens obscurs, les pauvres gens abusés de Pas- 
quier. Mais la surveillance était active ; la persé- 
cution n'attendait, comme on le vit bientôt, qu'une 
occasion, et Jean Morin brûlait d'avoir sa revanche. 

C'est à Paris, dans ce même voyage, que Calvin 
rencontra pour la première fois un homme qu'il 
devait malheureusement rencontrer, pour la se- 
conde, à Genève, — Michel Servet, l'Espagnol, le 
théologien aventureux qui semblait en quête d'uji 
bûcher. Son livre sur la Trinité, qui venait de pa- 
raître à Haguenau, aurait pu n'être pris que pour 
une spéculation philosophique, peu orthodoxe, as- 
surément, mais noyée dans les brouillards de l'é- 
cole ; l'Église, depuis longtemps, était générale- 
ment fort indulgente pour les opinions qui n'enta- 
maient pas sa puissance. Mais l'auteur tenait à ce 
qu'on ne se méprît pas sur la portée de son livre. 
Il se rend à Bâle, et soutient sa thèse contre ^Eco- 
laiiipade ; il se rend à Paris, et, là, c'est contre Cal- 



LIVRE PREMIER. 



53 



vin qu'il déclare vouloir la soutenir. C'était dire 
qu'il entendait se placer au delà des plus hardis, 
et que, si les réformateurs attaquaient seulement 
l'Église ou certains dogmes de l'Église, il portait 
ses attaques, lui, au cœur même et dans les en- 
trailles du système chrétien. Calvin accepta le défi. 
Un rendez -vous fut pris pour la dispute dans une 
maison du faubourg Saint- Antoine ; maisServet, 
on n'a jamais supourquoi, ne parut pas. N'importe : 
n'oublions pas, quand le moment viendra, la posi- 
tion que le théologien .espagnol venait de faire aux 
chefs de la Réforme, et à Calvin particulièrement. 
En le choisissant pour adversaire dans cette ques- 
tion delà Trinité, sur laquelle aucun dissentiment 
n'existait entre le catholicisme et la Réforme, il le 
constituait, en quelque sorte, le gardien de ce 
dogme, et il l'en rendait responsable devant tout le 
monde chrétien. C'est cette responsabilité qui allu- 
ma, dix-neuf ans après, le bûcher de Servet. 



XI. 



Mais bien d'autres bûchers allaient s'élever en 
attendant. 

Les Réformés, avons-nous dit, avaient été quel- 



54 



CALVIN. 



que temps laissés en paix, mais à la condition de 
s'effacer, condition qu'on n'accepte guère en des 
temps de ferveur et d'expansion. La parole leur 
étant à peu près interdite, ils écrivaient ; c'étaient 
de petits traités, en forme d'affiches, que Paris 
trouvait placardés, chaque matin, dans ses rues, 
aux portes de ses églises, aux portes mêmes de la 
Sorbonne. Il y en avait de fort doux, simples ap- 
pels à l'Évangile ; il y en avait aussi de très-vio- 
lents, bien que nous ne devions pas les juger 
sur nos habitudes plus polies. Bèze, dans son His- 
toire Ecclésiastique^ regrette vivement ces impru- 
dences ; maison peut douter fort qu'il ait eu raison 
d'ajouter : a II y a grande apparence que peu à peu 
le roi même eût commencé de goûter quelque chose 
de la vérité. » Le roi avait eu tout le temps, non 
pas d'en a goûter quelque chose, » mais de la goû- 
ter tout entière, et, s'il ne l'avait pas goûtée, c'est 
qu'il y avait en lui ce dont elle a toujours le plus 
difficilement triomphé, — la légèreté, qui ne s'en 
soucie pas, et le vice, qui la repousse. Homme d'es- 
prit, brillant représentant des côtés futiles de son 
siècle, il avait pu trouver un certain plaisir intel- 
lectuel, philosophique, à entendre énoncer des 
nouveautés et démolir des vieilleries ; mais, si ces 
vieilleries n'avaient plus de racines dans son esprit, 
elles en avaient dans son cœur, trop gâté pour s'ou- 



LIVRE PREiMlER. 



55 



vrir h une doctrine efficace et régénératrice. Ce 
clergé auquel il s'était amusé à faire peur en fre- 
donnant les psaumes de Marot et en parlant de faire 
venir Mélanchthon, cette Église à laquelle il avait 
souvent laissé voir le peu d'estime qu il avait pour 
elle et pour ses ministres, il en avait besoin pour 
continuer à dormir sur l'oreiller de la piété facile 
et des pardons à bon marché. De là sa haine contre 
ceux qui avaient sorti la chose des simples régions 
du bel esprit, la recevant et la prêchant comme une 
réalité sérieuse, vivante, puissante. Il pouvait bien 
écouter encore quelquefois l'intercession d'une 
sœur qu'il aimait ; mais les conseillers impitoya- 
bles revenaient bientôt à la charge, et le roi bel- 
esprit se retrouvait persécuteur. 

Ils n'eurent donc pas de peine à l'irriter sur ces 
placards, tellement multipliés que le nom à' Année 
des placards resta longtemps à cette année. Il s'en 
trouva jusque dans le palais du roi, jusque sur la 
porte de son cabinet, peut-être par les soins d'un 
ennemi des Réformés, et le roi prit au plus mal cette 
bravade. Un jour, enfin, le 18 octobre 1534, Paris 
se réveilla inondé d' « Articles véritables sur horri- 
bles et grands abus de la messe papale, » Ce n'étaient 
que les objections ordinaires contre la présence 
réelle, mais exprimées en des termes qu'il fut facile 
de représenter au roi comme autant de blasphèmes. 



56 



CALVIN. 



L'auteur, qui est resté inconnu, avait prodigué ces 
formes vives dont T effet ne peut être que d'irriter 
profondément tous ceux qu'elles ne convaincront 
pas. Sa thèse principale était que les vrais profana- 
teurs du corps de Jésus-Christ, les gens véritable- 
ment à brûler, sont ceux qui mettent ce corps dans 
un morceau de pâte, nourriture peut-être « des 
araignes et des souris. » Suivaient quelques ré- 
flexions non moins brutales, maisfort justes, sur «le 
fruit de la messe, » c'est-à-dire sur les fâcheux ré- 
sultats de cette concentration du christianisme en 
un seul acte, inépuisable occasion de cérémonies, 
perpétuel encouragement au formalisme. C'était 
donc l'Église elle-même qui, en donnant à la messe 
un rôle immense, la désignait principalement aux 
attaques ; mais ce rôle immense, sacré, facilitait et 
justifiait, d'autre part, l'accusation de sacrilège in- 
tentée à tous ceux qui osaient ne pas l'approuver. 

Le roi put donc penser, avec une certaine bonne 
foi, que la majesté divine était à défendre et à ven- 
ger. Puis, de la majesté divine à la majesté royale, 
le passage, comme toujours, avait été facile, et ses 
conseillers n'avaient pas manqué de raisons. Com- 
ment prétendrait-il qu'on le respectât encore, lui, 
simple roi, simple homme, s'il laissait outrager le 
roi des rois? — La vengeance du roi des rois fut re- 
mise à Jean Morin. On arrêta tout ce qui était 



LIVRE PREMIER. 



57 



suspect de quelque ardeur pour les idées nouvel- 
les ; en peu de jours, les prisons regorgèrent. Mais 
il fallait, en outre, une expiation solennelle, et le 
roi se laissa persuader d'y présider. 

Le 29 janvier 1535, une procession magnifique 
sortait de Saint-Germain-rAuxerrois. Cette hostie 
que les Réformés outrageaient en s'obstinant à 
rappeler du pain, on la vit sous un dais porté par 
les quatre premiers personnages du royaume, le 
dauphin, les di^cs d'Orléans, de "Vendôme et d'An- 
goulême. Derrière marchait le roi, tête nue, tor- 
che en main, comme chargé de l'amende honora- 
ble du royaume. Après la messe, magnifiquement 
célébrée à Sainte-Geneviève, le roi se rendit à l'évê- 
ché, prit place sur un trône préparé dans la grande 
salle, et, entouré du clergé, de la noblesse, du par- 
lement en robes rouges, il déclare son intention de 
ne plus accorder ni paix ni trêve à qui se séparera 
de la religion de l'État. Il a vu, dit-il, «l'offense 
faite au roi des rois par la méchanceté et acerbe 
peste de ceux qui veulent molester et détruire la 
monarchie françoise. » Il s'indigne surtout que sa 
bonne ville de Paris, a de tout temps chef et exem- 
plaire de tous bons chrétiens, » n'ait pas été à Ta- 
bri de cette peste, et, dit -il, c( ce seroit à nous chose 
très-absurde si nous ne confondions et exstirpions, 
en tant qu'en nous est, ces méchants. r> Il enjoint à 



58 



CALVIN. 



tous de dénoncer quiconque sera de ces méchants, 
fut-ce un parent, un frère. Enfin : « Quant à moi 
qui suis votre roi, si je sayois l'un de m'es membres 
maculé ou infecté de ce détestable erreur, non-seu- 
lement Yous le baillerois à couper, mais encore, si 
j'aperceyois aucun de mes enfants entaché, je le 
Youdrois moi-même sacrifier. » — On voit que 
Philippe II, qui allait plus tard en dire autant, n'a 
fait que répéter François P'. 

Et le même jour, pour commencer, six bûchers, 
dans six endroits différents de la ville, consumèrent 
six hommes choisis à peu près au hasard parmi ceux 
que le roi venait de vouer à la mort. Un seul était 
décidément plus coupable que les autres : c'était 
Antoine de la Forge, l'hôte et l'ami de Calvin. 
Mais, le bûcher, on avait trouvé que c'était peu ; 
ne fallait-il pas que le supplice, comme la solennité, 
fût nouveau, extraordinaire? Les condamnés, at- 
tachés à une longue poutre en balançoire, devaient 
être plongés dans le feu, puis retirés, puis replon- 
gés, puis retirés encore. Le roi de France avait 
voulu, comme le féroce empereur de Rome, que 
ses victimes se sentissent mourir, et il voulut, 
de plus, voir de ses yeux leurs tortures. En re- 
tournant au Louvre, il passa successivement aux 
six endroits. Six fois il vit jouer l'abominable 
balançoire mais il ne réussit pas à découYrir, 



-LIVRE PREMIER. 



59 



chez les martyrs, aucune faiblesse, aucun regret. 

Ainsi s'ouvrit cette période lugubre, où, par le 
bras d'un roi perdu de débauches, l'Église allait 
épuiser ses vengeances. On a de la peine, en lisant 
ces détails atroces, à se croire en France, en Europe; 
on se demandé si l'histoire n'a pas menti en pla- 
çant, dans ce même siècle et à cette même époque, 
une renaissance des lettres, un rajeunissement de 
la civilisation. Yoici ce que la vue de ces cruautés 
arrachait à un ennemi de la Réforme, à ce même 
Rœmond chez qui tant de gens ont appris à la détes- 
ter. c( Les feux, dit-il, étoient allumés partout, et 
comme, d'un côté, la justice et sévérité des lois con- 
tenoit le peuple en son devoir, de l'autre aussi 
l'opiniâtre résolution de ceux qu'on traînoitau gibet 
en étonnoit plusieurs. Car, comme ils voyoient les 
simples femmelettes chercher les tourments pour 
faire preuve de leur foi, et, allant à la mort, ne 
crier que le Christ, le Sauveur, et chanter quelque 
psaume ; les jeunes vierges marcherplus gayement 
au supplice qu'elles n'eussent fait au lit nuptial ; 
les hommes s'éjouir voyant les terribles apprêts et 
outils de la mort, et, my brûlés et rôtis, être comme 
des rochers contre les flots de la douleur. . . Ces tris- 
tes et constants spectacles excitoient quelque trou- 
ble, non-seulement en l'âme des simples, mais des 
plus grands, ne se pouvant persuader que ces gens 



60 



CALVIN. 



n'eussent la raison de leur côté, puisqu'au prix de 
leur vie ils la maintenoient avec tant de résolution. 
Autres en avoient compassion. Marris de les voir 
ainsi persécutés, et contemplant dans les places 
publiques ces noires carcasses suspendues en l'air 
avec des chaînes vilaines, restes des supplices, ils 
ne pouvoient contenir leurs larmes; les cœurs 
mêmes pleuroient avec les yeux. » 



XII 



C'est devant ce déchaînement d'horreurs que 
Calvin, forcé de se taire, résolut d'aller chercher 
un asile où il pût au moins éclairer et fortifier de 
loin ceux pour qui, de près, il ne pouvait rien. Il 
se rendit cependant encore à Angoulême pour 
prendre congé de Du Tillet, et Du Tillet voulut 
partir avec lui. 

Ils s'arrêtèrent à Poitiers, et la présence de Calvin 
fut à peine connue, qu'il vit c( se ranger vers lui, » 
comme à Bourges, tous ceux « qui témoignoient 
quelque désir de la pure doctrine. » Or, Poitiers en 
comptait beaucoup. Près de la ville est une grotte 
qui porte encore aujourd'hui le nom de grotte de 
Calvin. C'est là, selon la tradition, qu'il réunissait 



LIVRE PREMIER. 



6i 



ses amis^etRaemond nous raconte qu'il s'interrom- 
pait quelquefois pour se jeter à genoux, implo- 
rant la bénédiction divine sur eux, sur lui, sur la 
France. On est heureux de constater ces élans, trop 
rares dans sa vie ; on aime à le voir figurer, un peu 
plus ému qu'à l'ordinaire, dans ces tableaux qui 
rappellent si bien les premiers siècles, les saints 
commencements du christianisme et de l'Église. 
Cette grotte vit célébrer la première. Cène évangé- 
lique. Un fragment de rocher servit de table. Les 
communiants allaient marquer , presque tous , 
parmi les prédicateurs de la Réforme. Yernou à 
Poitiers, Babinot à Toulouse, Véron dans la Sain- 
tonge, furent les premiers à l'œuvre, et d'autres 
suivirent bientôt. x\.insi se posaient dans l'ombre 
les bases de l'influence immense que Calvin allait 
bientôt exercer. Les plus éminents ouvriers de la 
Réformation française se firent gloire de procéder 
de lui, et tel qui n'avait pas été converti par sa pré- 
sence, par sa parole, se convertissait, lui parti, sous 
la fascination lointaine de sa réputation. Mais sa 
réputation, et en France, et partout ailleurs, allait 
être plus encore celle du grand chrétien que celle 
de l'homme. « Calvin réussit, a dit M. Renan, 
parce qu'il fut l'homme le plus chrétien de son 
siècle. » Quoique tombée d'une plume peu calvi- 
niste, pour ne pas dire peu chrétienne, cette expli- 



CAI.VIN. 



cation nous paraît profondément juste. Des con- 
temporains de Calvin ont pu l'égaler, le dépasser 
même, en piété, en dévouement; nul, pas même 
Luther, ne l'égala comme représentant complet et 
en quelque sorte officiel du christianisme éyan- 
gélique. 

Les mystères de la grotte avaient fini par faire 
du bruit; Calvin fut averti qu'il n'était plus en 
sûreté à Poitiers. Il se remit donc en route et s'ar- 
rêta à Orléans, mais pour y publier un livre, sa 
Psychopannychia^ publiée ensuite en français sous 
le titre de : « Traité par lequel est prouvé que les 
âmes veillent après qu'elles sont sorties des corps, 
contre V erreur de quelques ignorants qui pensent 
qu elles dorment jusques au dernier jugement. » 
Quelques ignorants! Voilà ce ton qui nous gâtera, 
trop souvent, les plus beaux morceaux de Calvin. 
Toujours, quand il réfute, un peu de colère, un 
peu de mépris, et (quelquefois beaucoup ; toujours 
cette assurance qui ne lui permet pas d'admettre 
qu'on puisse penser autrement et n'être pas un 
sot, un ignorant ou un traître. Les ignorants^ ici, 
ce ne sont pas seulement les anabaptistes, que 
Calvin avait surtout en vue, mais plusieurs Pères 
de l'Église, Origène entre autres, qui ont admis 
l'hypothèse d'un sommeil entrë la mort et la résur- 
rection. L'hypothèse peut ne rien valoir; les noms 



LIVRE PREMIER. 



de ceux qui l'ont admise méritaient plus d'égards. 
Calvin, du reste, avoue lui-même qu'il y a dans cet 
écrit « aucunes choses un peu aigrement, voire 
même âprement dites; » mais de grandes qualités 
s'y font remarquer aussi, richesse, force, origina- 
lité, ton sérieux et convaincu. Quant aux motifs de 
cette publication, on ne les aperçoit guère mieux 
que ceux du Commentaire sur Sénèque. Pourquoi 
ce nouvel écrit où les questions du moment n'ont 
rien à faire? L'auteur ne voudrait-il que donner 
le change à ses ennemis, en se montrant occupé 
de tout autre chose que de controverse anti-ro- 
maine? — Ne nous arrêtons pas à discuter. 

Calvin et Du Tillet partirent ensuite pour Stras- 
bourg. Deux valets les accompagnaient. Près de 
Metz, un des deux s'enfuit avec un cheval et le ba- 
gage ; ils atteignirent Strasbourg avec dix écus 
pour tout bien. Mais, Strasbourg, c'était le port. 
Calvin, pour la première fois^ respirait dans une 
atmosphère amie. Strasbourg appartenait, depuis 
treize ans, à la Réforme. Emportée d'abord dans le 
grand mouvement luthérien, mais placée un peu 
loin du centre et soumise à des influences diverses, 
elle avait traversé des temps pénibles ; Bucer tra- 
vaillait avec zèle à lui donner une Église régulière, 
sagement et pieusement active. Calvin, depuis 
longtemps en correspondance avec lui, trouva dans 



64 



GALYIN. 



sa maison une hospitalité pleine de charmes. Le 
futur organisateur de la république de Genève 
donna probablement à Bucer plus d'un bon con- 
seil, non sans prendre note, à son tour, des expé- 
riences de Bucer. 

Ce n'était pourtant pas qu'il songeât encore le 
moins du monde à remplir jamais un tel rôle. Il 
soupirait après le repos. 11 espéra le trouver à Baie 
encore mieux qu'à Strasbourg, et il partit pour 
Baie. Là venait de mourir ^Ecolampade ; là travail- 
laient en paix Capito, Simon Grynée ; là vieillissait 
Érasme. Mais Érasme était l'homme du repos à 
tout prix; Calvin ne sacrifia jamais au sien aucun 
principe, aucun devoir. 

Or, à Baie arrivaient, comme partout, les affreu- 
ses nouvelles du pays qu'il avait quitté. Il enten- 
dait, du côté de la France, comme un bruit continu 
de gémissements et de cris. Un autre écho, venu 
d'Allemagne, acheva de lui apprendre ce que la 
France évaiigélique attendait maintenant de lui. 

François F' avait besoin des protestants d'Alle- 
magne, armés, comme lui, contre Charles-Quint. 
Prêt, comme toujours, à mentir pour peu que son 
intérêt l'exigeât, il essayait de persuader aux 
princes luthériens que les gens qu'on brûlait en 
France étaient de purs anabaptistes, ceux mêmes 
dont l'Allemagne avait été forcée de se débarrasser 



LIVRE PREMIER. 



65 



parle fer et le feu. Ce que lui, le roi, punissait en 
eux, ce n'étaient pas leurs opinions religieuses, 
mais leurs doctrines sociales, leur révolte contre 
tout ordre et toute autorité. 

Cette calomnie, on essayait de la propager aussi 
en France par « certains petits livres malheureux 
et pleins de mensonges \ » que le clergé fabri- 
quait, que le roi protégeait. 

XIII 

Une grande cause était donc à plaider devant 
l'Europe, et Calvin se sentit appelé de Dieu à la 
plaider. 

Deux voies s'offraient, celle d'une simple apo- 
logie des protestants de France, et celle d'un ex- 
posé de leurs doctrines. La première pouvait plus 
promptement mener au but ; la seconde pouvait 
conduire à un but plus important, plus grand, — 
la justification, non des Réformés seulement, mais 
de la Réforme, la construction et la consolidation 
de l'édifice dont on n'avait encore fait que préparer 
les matériaux. 

Calvin se décida pour cette seconde tâche, et c'est 

^ Calvin. Préface sur les Psaumes. 

4 



66 



CALVIN. 



à partir de ce moment que le Calvin de Thistoire, 
le réformateur, se dessine définitivement devant 
nos yeux. 

L'homme de génie, en effet, n'est pas toujours 
celui qui commence l'œuvre; c'est quelquefois 
celui qui continue et coordonne. On pourrait même 
dire que c'est toujours celui-ci; toujours, en effet, 
en cherchant bien, on trouvera des devanciers à 
ceux mêmes qui paraîtraient avoir trouvé la voie 
et y être entrés les tout premiers. Luther, avec sa 
vigoureuse et puissante initiative, ne fut pourtant 
que le continuateur de ce travail obscur qui se 
faisait, depuis longtemps, dans les esprits, dans les 
consciences. Son génie en saisit l'ensemble; sa 
gloire est de l'avoir formulé. La gloire de Calvin 
n'est donc pas aussi différente que l'ont souvent 
pensé ses amis mêmes; la différence ne réside 
gaère, au fond, que dans la diverse nature des 
deux mouvements qui se personnifièrent en eux, 
le mouvement allemand en Luther, et, en Calvin, 
le mouvement français. Au reste, c'est ce que nous 
reconnaissons tous, amis ou ennemis de ces deux 
hommes, en accolant sans cesse les deux noms. 
Ceux mêmes qui ont tout fait, de nos jours, pour 
rabaisser le réformateur français, jusqu'à se donner 
l'air , eux , catholiques , d'aimer le réformateur 
allemand, n'en continuent et n'en continueront 



LIVRE PREMIER. 



67 



pas moins à parler comme la foule, et à dire : 
« Luther, Calvin, — Calvin, Luther. » 

Ce monument que Calvin allait élever et sur le- 
quel son nom devait briller à jamais, c'est son 
Institution de la Religion Chrétienne^ vulgairement 
appelée Institution Chrétienne. 

Vinstitution Chrétienne, publiée d'abord à Baie 
en 1535 ou 36, allait être l'œuvre de toute la vie 
de Calvin, car il ne cessa de la revoir et de la com- 
pléter. Pendant vingt-quatre ans, chaque édition 
vit grossir le livre, non pas comme un édifice au- 
quel on ajoute des parties, mais comme l'arbre qui 
se développe librement, naturellement, sans que 
son unité soit un seul moment compromise. 

L'histoire de ce livre n'est pas, à l'origine, sans 
quelques obscurités. La préface française, adressée 
à François P% est datée du 1'' août 1535, et cepen- 
dant la première édition connue est de 1536, et 
en latin. De là une question fort débattue. Cette 
édition de 1536 est-elle bien la première, ou avait- 
on déjà eu, l'année d'avant, une édition française ? 
Quoique cette dernière, si elle a existé, ait totale- 
ment disparu, on est aujourd'hui assez générale- 
ment d'accord à en admettre l'existence. La pre- 
mière édition française avec date est de 1540; 
mais, à cette époque , l'ouvrage était déjà fort 
augmenté. 



68 



CALVIN. 



Qu'était-ce donc, en 1536, que V Institution 
Chrétienne"} — C'était, comme le dira plus tard l'au- 
teur lui-même \ c( non pas cet épais et laborieux 
ouvrage qu'on a maintenant, mais seulement un 
bref manuel dans lequel fut attestée la foi de 
ceux que je voyois diffamer. » 

Ce bref manuel était un volume in-8% d'environ 
SOO pages. Il ne renfermait que six chapitres, in- 
titulés comme suit : 

I. — De la Loi (explication du décalogue). 

IL — De la Foi (explication du symbole des 
apôtres). 

III . — - De la Prière (explication de l'Oraison 
Dominicale). 

IV. — Des Sacrements (le Baptême et la Sainte- 
Cène). 

Y. — Des Sacrements (fausseté des cinq au- 
tres que l'Église romaine a ajoutés). 

VI. — De la liberté chrétienne (pouvoir ecclé- 
siastique, administration civile, etc.). 

Ce n'était donc, en somme, qu'un catéchisme ; 
mais ce catéchisme avait en soi tous les éléments 
du rôle immense que V Institution Chrétienne allait 
jouer dans l'Église. 

D'abord, il répondait à un besoin général. L'i- 

* Préface sur les Psaumes. 



LIVRE PREMIER. 



69 



dée d'un semblable livre nous paraît aujourd'hui 
si simple, qu'on s'étonne qu'il fût encore à faire, 
et que Luther, en particulier, ne l'eut pas fait. 
Les Loci Communes de Mélanchthon, publiés en 
1521 et traduits plus tard en français par Calvin 
lui-même, n'étaient encore que de la scolastique; 
la vie nouvelle est au fond, mais la méthode est 
celle da moyen âge, à peine modifiée par l'onc- 
tion et la piété de l'auteur. En 1525 avait paru le 
livre de Zwingli, son Commentariiis de verâ et 
falsâ Religione. et, quoique se dégageant de la mé- 
thode des Loci^ l'auteur est encore loin de donner 
une dogmatique complète, à la fois précise et vi- 
vante. Nul, cependant, n'avait songé à lui en 
faire un reproche, pas plus qu'à Mélanchthon ou 
à Luther. C'est que le besoin même d'une dogma- 
tique semblable avait à se former, auparavant, 
dans les esprits, dans les cœurs. Alors on la de- 
manderait; alors on irait avec joie au-devant de 
qui la donnerait. 

Ce mouvement avait marché plus vite en France 
qu'en Allemagne. Calomniés ou non, appelés ou 
non à dire ce qu'ils croyaient, les Réformés de 
France voulaient pouvoir se le dire à eux-mêmes, 
non pas seulement point après point, ce que beau- 
coup auraient pu faire, mais sous la forme plus sa- 
tisfaisante et plus solide d'un système, d'un tout, 

4. 



V 



70 CALVIN. 

ce que n'avait encore fait ni pu faire aucun d'eux. 
Le succès de V Institution dans tous les pays pro- 
testants montra bientôt que le même besoin était 
partout, même là où la foi était déjà officiellement 
fixée. On voulait plus et mieux qu'une confession 
de foi. On attendait un livre qui en fût une, mais 
accompagnée de tout ce qui serait nécessaire pour 
la comprendre et Idi déiendre. V Institution fut ce 
livre. Elle donna aux Églises nouvelles le senti- 
ment définitif de leur légitimité, de leurs droits et 
de leur force. Avec cette exposition claire et con- 
cise du christianisme apostolique, cet appel vi- 
goureux à l'Écriture, cette hautaine fermeté à 
tracer la limite entre les traditions humaines et les 
vérités révélées, Calvin, en quelque sorte, scella 
du sceau de Dieu tout ce qu'avait fait la Réforme, 
et la lança, pleinement rassurée, vers toutes les 
conquêtes qui s'offraient à son zèle. 

Nous ne jugeons pas ; nous constatons. Si nous 
jugions, il y aurait peut-être des remarques à 
faire sur cette souveraine autorité que s'arrogeait 
le réformateur. Mais il était l'homme nécessaire ; 
et quand nous voyons la Piéforme Tadopter, l'ad- 
mirer, est-ce à nous de venir, après trois siècles, 
calculer froidement si elle a eu raison ou tort 
d'abdiquer pour un temps entre ses mains? Les 
correspondances de l'époque fourniraient mainte 



LIVRE PREMIER. 



71 



preuve de cette faveur universelle qui accueillit 
Y Institution^ et qui devenait aisément, en dépit de 
la sécheresse du livre, un véritable enthousiasme. 
Écoutez, en 1537, le professeur de Poitiers, Charles 
de Sainte-Marthe, déplorant que « cette voix de 
Calvin, Vlnstitution^ » ne puisse retentir librement 
dans le royaume, a Heureuse T Allemagne, ajoute- 
t-il, de posséder le trésor qui nous est refusé ! » 
Écoutez le magistrat du parlement de Paris, celui 
que la Saint-Barthélemy verra périr, Pierre de la 
Place. c( Il n'est personne en ce monde, écrit-il à 
Calvin, à qui je doive plus qu'à toi, et je ne vois 
pas comment je te paierais, dans cette vie m_or- 
telle,' cette immortalité que fai puisée dans ton 
livre. » 



XIV 

La première édition ne comptait donc que six 
chapitres; la deuxième édition latine, publiée à 
Strasbourg en 1539, en compta dix-sept. Celle de 
1543, retravaillée encore, en a vingt-et-un; celle 
de 1559, rédaction définitiye et dernière, arrive 
à quatre-vingts. Quant aux éditions intermédiai- 
res, on en a perdu le nombre, et, quoique le latin 



72 



CALVIN. 



fut encore partout reçu comme la langue de ]a 
théologie, il y eut, pendant cette même période, 
des traductions en toutes les langues de l'Europe. 
Les éditions françaises avaient suivi pas à pas les 
éditions latines; le texte français définitif est, 
comme le texte latin, de 1559. Une courte préface, 
datée du août comme celle de 1535, nous initie 
à ce persévérant enfantement. Après avoir rappelé 
combien l'ouvrage était d'abord peu considérable 
et a été successivement augmenté : « Quoique je 
n'eusse, poursuit-il, point d'occasion de me dé- 
plaire au travail que j'y avois pris , toutefois je 
confesse que jamais je ne me suis contenté moi- 
même jusqu'à ce que je l'ai eu digéré en l'ordre 
que vous y verrez maintenant, lequel vous approu- 
verez, comme j'espère. » Menacé, l'hiver précé- 
dent, « de partir de ce monde, je me suis d'au- 
tant moins épargné jusques à ce que j'eusse parfait 
le livre, lequel, survivant après ma mort, montrât 
combien je désirois satisfaire à ceux qui déjà y 
avoient profité... Je l'eusse bien voulu faire plus 
tôt; mais ce sera assez tôt si assez bien, et, quant 
à moi, il me suffira qu'il ait apporté fruit à l'É- 
glise de Dieu. » 

Une analyse complète de ce livre nous entraî- 
nerait beaucoup trop loin ; ce serait tout un livre. 
Nous ne pouvons cependant nous en tenir aux quel- 



LIVRE PREMIER. 



73 



ques détails qui précèdent, les uns tout à fait géné- 
raux, les autres purement bibliographiques. V Ins- 
titution Chrétienne est plus qu'un livre : c'est une 
portion importante de la vie de Calvin, ou, pour 
mieux dire, une portion de Calvin lui-même, si ce 
n'est Calvin tout entier. Essayons donc d'en don- 
ner au moins une idée. 



XV 



Le but du livre, ou, si on veut, le problème à 
résoudre, était celui-ci : « Appliquer régulière- 
ment à la dogmatique chrétienne le principe de 
la justification par la foi, remis en lumière par 
Luther, et reconnu comme la seule base vraie, 
possible, d'une réformation de l'Église, dans le 
sens le plus large de ce mot. » 

Cette solution, Calvin l'a cherchée et trouvée 
dans un développement complet de la doctrine du 
salut au point de vue de la conscience humaine, 
mise successivement en présence des quatre ma- 
nifestations divines qui ont à agir sur elle, révé- 
lation dans le Père, dans le Fils, dans le Saint- 
Esprit, dans la communion de l'Église. 

De là quatre parties qui sont encore confuses 



74 



CALVIN. 



dans les premières éditions, mais qui allèrent se 
séparant toujours mieux, et qui finirent par former 
les quatre livres de l'ouvrage : Connaissance de 
Dieu et de son œuvre créatrice, de Jésus-Christ et 
de son œuvre rédemptrice, du Saint-Esprit et de 
son œuvre de régénération, de l'Église, enfin, 
Corps de Christ^ comme dit l'apôtre, dépositaire des 
moyens de grâce et de salut, mais non pas de 
telle sorte qu'elle puisse sauver personne sans 
qu'il y ait cœur nouveau, régénération par le 
Saint-Esprit. 

Le premier livre traite donc de la connaissance 
de Dieu a en titre et qualité de créateur et souve- 
rain gouverneur du monde. » Mais, dès les pre- 
mières lignes, c'est en regard de la conscience que 
l'auteur se place et nous place. Le résumé de la 
vraie science religieuse, c'est a qu'en connoissant 
Dieu, chacun de nous aussi se connoisse, » et nul, 
d'autre part, ne se connaîtra lui-même « j usqu'à ce 
qu'il ait contemplé la face de Dieu, et que, du re- 
gard d'icelle, il descende à regarder à soi. » Mais 
qu'est-ce que connaître Dieu? Ce n'est pas sonder 
sa nature ; c'est l'adorer, l'aimer, le craindre. Les 
lumières naturelles auraient suffi pour cela ; le 
péché les a éteintes. Une révélation a donc été né- 
cessaire ; un livre la contient, car il a été nécessaire 
aussi que Dieu « eut ses registres authentiques 



LIVRE PREMIER. 75 

pour y coucher sa vérité, afin qu'elle ne pérît 
point. » Ces registres, quel témoignage auront-ils 
de leur autorité divine? L'Église? Non, mais le 
Saint-Esprit lui-même , attestant en chacun de 
nous la vérité de son œuvre, a II n'y a de vraie foi 
que celle que le Saint-Esprit scelle en nos cœurs. » 
Yoilà la base de la dogmatique de Calvin. 

Sept chapitres sont consacrés à ces préliminaires. 
Yiennent ensuite, dans le huitième, les preuves 
apologétiques de la vérité de la Bible, et, dans les 
suivants, les questions de la spiritualité de Dieu, 
du culte en esprit, de la Trinité, de la création en 
général, de la création de l'homme, de ses facultés 
originelles et de son état primitif. Trois chapitres 
sur la Providence terminent ce premier livre, et 
posent, chemin faisant, les bases de là doctrine de 
l'élection, telle que le troisième livre la déve- 
loppera. 

Le deuxième a pour titre : De la connaissance 
de Dieu^ en tant quil s est montré rédempteur en 
Jésus-Christ, 

Cinq chapitres, d'abord, sur le péché, car tout 
dépend, en théologie chrétienne, de la manière 
dont on aura envisagé cette question. Calvin en- 
seigne l'absolue incapacité de l'homme à faire, de 
lui-même, aucun bien ; mais il enseigne, en même 
temps, à ne pas tirer les conséquences qu'une lo- 



7(5 



CALVIN. 



gique intéressée pourrait faire sortir de là. Inca- 
pable de se relever lui-même, l'homme possède, en 
Jésus-Christ, un moyen admirable de relèvement 
et de salut. C'est pour le préparer à l'acceptation de 
ce moyen que Dieu lui donne une loi morale, loi 
qu'il n'observera jamais assez complètement pour 
qu'elle ne le convainque dé péché. Le but de cette 
loi, l'exposition des commandements qu'elle ren- 
ferme, l'enchaînement des deux alliances, leur 
(( similitude, » leurs différences, occupent cinq 
chapitres. Les cinq suivants sont une christologie 
complète. Jésus, vrai homme, vrai Dieu, prophète, 
roi et sacrificateur, a accompli, par sa mort, l'œu- 
vre de notre salut. Un dernier chapitre rassemble 
toutes les déclarations scripturaires qui affirment 
et garantissent l'accomplissement de cette œuvre. 

Yoilà le salut accompli, mais hors de nous ; ce 
n'est, jusqu'ici, qu'un fait historique, quoique 
divin, et ce fait pourrait nous rester indéfiniment 
étranger. Comment se trouvera-t-il accompli en 
nous, en cliacun de nous ? 

C'est le sujet du troisième livre, intitulé : De la 
manière de participer à la grâce de Jésus-Christ j des 
fruits qui nous en reviennent et des effets qui s'en 
suivent. 

Cette « manière^ » c'est la foi. Mais si Calvin s'ar- 
^^était là, la question ne serait que reculée. — 



LIVRE PREMIER. 



77 



Existe-t-il une liaison réelle, effective, entre la foi 
et l'œuvre du salut, opérée par Jésus-Christ hors 
de nous? Non. Il faut un agent qui mette en con- 
tact les deux choses ; cet agent, ce sera le Saint- 
Esprit. A lui donc de créer en nous la faculté de 
posséder autre chose qu'une notion abstraite et 
historique du salut; c'est avec Jésus même, l'au- 
teur du salut, que Tâme sera mise en rela- 
tion, en contact, ou, mieux encore, en commu- 
nauté de vie. Ainsi s'appropriera-t-elle, non l'idée, 
mais la substance même du salut. 

Voilà donc, à la fois, la théorie et le grand pré- 
cepte. Le salut, c'est la vie en Christ ; point de salut 
pour qui ne vit pas en Christ. Mais si la foi, sans 
l'opération du Saint-Esprit, ne mène à rien, il n'en 
est pas moins nécessaire, pour que le Saint-Esprit 
agisse en nous, qu'elle aille au-devant de cette 
action toute-puissante, ou, pour mieux dire, que le 
Saint-Esprit commence par la transformer elle- 
même en une force, en une vie. Ce n'est qu'alors 
qu'elle est véritablement la Foi; jusque-là, c'est 
simple croyance. 

C'est par cette même action du Saint-Esprit que 
la repentance devient féconde. Elle ne serait, sans 
cela, que le repentir^ chose tout humaine ; il faut 
qu'elle devienne une régénération, chose divine. 

De la foi et de la repentance, ainsi fécondées, 





18 



CALVIN. 



résulte la vie chrétienne. Comment se développe 
cette vie ? Calvin nous le montre en cinq chapitres 
qui suffiraient à prouver combien cette vie, chez 
lui, était réelle, profonde, malgré l'apparente sé- 
cheresse de sa théologie et de son cœur. 

Cela dit, et si bien dit, la doctrine de la justifica- 
tion par la foi se trouve tout établie, et Calvin n'a 
plus qu'à l'expliquer. C'est ce qu'il fait en huit 
chapitres, non sans montrer, quand le sujet l'y 
appelle, comment sa théorie a répondu d'avance à 
toutes les objections. Il la reprend ensuite en yue 
d'une des principales manifestations de la vie 
chrétienne, la prière. Ce chapitre est un des plus 
riches, un des mieux marqués au sceau de l'expé- 
rience chrétienne. 



XVI 



Vient enfin la redoutable doctrine qui allait s'é- 
tendre comme un voile, et, aujourd'hui, presque 
comme un linceul, aux yeux de beaucoup de gens, 
sur toute la théologie calviniste, — la doctrine de 
la prédestination. 

L'existence du mal, le salut des uns, la condam- 
nation des autres, les circonstances qui acheminent 



LIVRE PREMIER. 



19 



Fun vers le salut, l'autre vers la condamnation, — 
voilà les faits qui ont, de tout temps, posé le pro- 
blème. Comment concilier la prescience d'un Dieu 
juste avec la responsabilité d'un être que ce Dieu 
savait devoir pécher et se perdre, et que ce Dieu au- 
rait pu, par conséquent, ou ne pas créer, ou créer 
en dehors de la possibilité de pécher ? La raison 
ne peut rien répondre ; l'Écriture, selon que vous 
presserez plus ou moins telles ou telles de ses décla- 
rations, vous fera pencher plus ou moins vers la sou- 
veraineté divine ou vers la liberté humaine, seule 
source logique de la responsabilité. La plupart des 
théologiens ont admis une élection de grâce^ qu'il 
était difficile de ne pas voir clairement enseignée 
dans plusieurs de ces déclarations ; mais, la plupart 
aussi, ils n'ont pas cru que cette élection de grâce, 
manifestation libre et spéciale de la bonté divine, 
emportât élection de mort pour ceux qui n'en au- 
ront pas été l'objet. Ils se résignaient donc à ne 
pas chercher le dernier mot, laissant à Dieu le 
soin de concilier^-un jour les choses. 

Selon Calvin, cette conciliation n'est ni à cher- 
cher, ni à trouver, car elle n'existe pas, n'existera 
jamais, et c'est porter atteinte à la souveraineté 
de Dieu que de supposer Dieu s'en occupant. Dieu, 
dans la plénitude de sa souveraineté, dans c( son 
conseil éternel et immuable,» a destiné les uns 



80 



CALVIN. 



au salut, les autres à la damnation, et, comme il 
ne leur devait rien ni aux uns ni aux autres, les 
élus ont à le bénir éternellement, les réprouvés 
n'ont nul droit de se plaindre. Calvin reconnaît, 
ou à peu près, que la chose n'est pas explicitement 
dans l'Écriture ; il lui suffit que la logique y con- 
duise. (( Ceux que Dieu laisse en élisant, dira-t-il, 
Dieu les réprouve. » Admettre l'élection de grâce 
et rejeter l'élection de mort, c'est u puéril, » c'est 
(( une sottise trop lourde. » Il faut que l'idée hu- 
maine, la justice humaine, la pitié humaine, dis- 
paraissent de ces questions. « L'honneur de Dieu » 
l'exige. 

Calvin n'oublie qu'un point : c'est que la lo- 
gique est aussi une chose humaine. La logique, 
c'est la raison, et même la raison s'arrogeant le 
droit de juger seule, souverainement, sans appel. 
c( L'honneur de Dieu » exige donc aussi que nous 
sachions quelquefois la faire taire, et que nous ne 
prétendions pas imposer à Dieu nos conclusions, 
quelque rigoureuses, quelque claires que notre 
esprit les trouve. Quand Calvin croit la prédesti- 
nation démontrée par cela seul qu'il n'y a pas 
d'autre solution logique, sa méthode, au fond, 
n'est pas autre que celle de l'incrédule étabhssant 
logiquement l'impossibilité d'une révélation surna- 
turelle, ou du catholique établissant, non .moins 



LIVRE PREMIER. 



81 



logiquement, que Dieu a dû^ la révélation donnée, 
instituer une autorité visible chargée de l'inter- 
préter. Tout cela suppose Dieu ne pouvant trouver . 
d'autres solutions que celles qui nous paraissent, 
à nous, les seules possibles ; toute cette logique, 
par conséquent, est illogique dès qu'il s'agit de 
Dieu, de ses desseins, de sa sagesse, de sa bonté, 
de sa puissance. 

Mais, ces observations franchement faites, il en 
est d'autres que nous avons maintenant le droit 
de faire. 

On s'est habitué à laisser peser sur Calvin toute 
la défaveur dont cette doctrine est l'objet. — Er- 
reur et injustice. Le premier qui a positivement 
enseigné la prédestination, c'est Augustin. Elle 
peut, chez lui, sembler plus douce; elle y est, 
pourtant, et pleinement. 

On s'est aussi habitué à la condamner, chez 
Calvin, en l'isolant dé tout ce dont il l'entoure, en 
la représentant comme le premier et le dernier 
mot de son système. — Erreur encore et injustice 
encore. Ce qui est vrai, seul vrai, c'est que le ré- 
formateur semble, au contraire, avoir épuisé sa 
logique dans l'exposition de l'idée, tellement qu'il 
ne lui en reste plus pour passer de là aux consé- 
quences. Aucune trace, ni dans sa théologie, ni 
dans sa morale, ni dans sa vie, de ce fatalisme pra- 



82 



CALVIN. 



tique qui découlerait, à la rigueur, du terrible 
dogme enseigné. Jamais homme n'a plus énergi- 
<juement prêché la responsabilité, l'activité, le 
devoir, le progrès chrétien ; jamais homme ne 
s'est plus sévèrement prêché toutes ces choses à 
lui-même. Ce que nous disons de lui, nous le di- 
rions de ses disciples. Pour eux, comme pour lui, 
la doctrine de la prédestination est restée une lettre 
morte. On veut que le calviniste ait dû nécessai- 
rement se dire : « Ou je suis un élu, et, dans ce 
cas, je serai sauvé quoi que je fasse ; ou je ne suis 
pas un élu, et, dans ce cas, quoi que je fasse, je 
suis perdu. » Voilà bien encore la logique ; mais, 
en fait, où et quand l'erreur de Calvin a-t-elle pro- 
duit ces fruits-là? Et si elle ne les a jamais^roduits, 
n'est-ce pas une preuve qu'elle n'était pas réelle- 
ment ce qu'elle paraît aujourd'hui? C'est donc à 
l'histoire à la juger, bien plus qu'à la raison, au 
sentiment ou à la théologie. Il faut la voir, non 
en elle-même, mais dans l'ensemble de l'œuvre de 
Calvin, soit de son vivant, soit après lui. Au lieu 
d'être la base, comme elle aurait mxalheureusement 
pu l'être, elle n'a jamais été qu'un appendice; au 
lieu de tuer l'activité, le courage, la moralité, l'es- 
pérance, elle semble n'avoir servi, au contraire, 
qu'à donner aux âmes une plus vigoureuse trempe, 
et à leur faire affronter plus hardiment les plus 



LIVRE PREMIER. 



83 



rudes devoirs ou les rudes épreuves. Ils croyaient 
à la prédestination, tous ces martyrs qui allaient 
au supplice encouragés et consolés par quelque 
pieuse épître de celui qui la leur avait enseignée. 
Ni les disciples ni le maître ne songeaient, alors, 
à douter que la couronne incorruptible ne fût pour 
quiconque serait mort avec courage et avec joie. 

Un écrivain qui n'est assurément pas un calvi- 
niste, ni même, malheureusement, un croyant, 
a été frappé comme nous par ce côté moral, hé- 
roïque, de la question. — c( Genève, dit Michelet, 
dura par sa force morale. Point de territoire, point 
d'armée, rien pour l'espace, le temps ni la matière; 
la cité de l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la 
prédestination. Contre l'immense et ténébreux filet 
où l'Europe tombait par l'abandon de la France, il 
ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. A 
tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait 
un Spartiate. 11 en fut ainsi de Genève... Et main- 
tenant, commence le combat! Que, par en bas, 
Loyola creuse ses souterrains ; que, par en haut, 
l'or espagnol, l'épée des Guises, éblouissent ou 
corrompent ! Dans cet étroit enclos, sombre jardin 
de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de 
l'âme, ces sanglantes roses, sous la main de Cal- 
vin. S'il faut quelque part en Europe du sang et 
des supplices, un homme pour brûler ou rouer, 



84 



CALLIN. 



cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part 
en remerciant Dieu et lui chantant ses psaumes. » 



XVII 



Le quatrième et dernier livre a pour sujet VÉ- 
glise. Des vingt chapitres qu'il renferme, l'auteur 
en consacre douze à la question même de l'Église 
(constitution, administration, discipline, etc.), un 
aux vœux monastiques, six aux sacrements, un, 
enfin, au gouvernement civil, considéré dans ses 
rapports avec l'Église et le gouvernement de l'É- 
glise. L'analyse de ce livre ne pourrait se faire 
qu'en détail ; nous aurons d'ailleurs à reprendre 
plusieurs des questions qu'il aborde. Le législateur 
de Genève ne fit que mettre en lois les idées déve- 
loppées dans cette partie de l'ouvrage. 

Nous n'avons pas parlé de la polémique. Elle est 
partout, mais partout à sa place, car elle ne vient 
jamais qu'à la suite de l'enseignement direct, ap- 
pelée, justifiée par tout ce qui précède. Calvin ne 
démolit pas pour démolir ; il ne démolit même 
pas pour bâtir ensuite à la place : il commence par 
bâtir, traçant ses lignes, creusant ses fondements, 
élevant, enfin, à chaque fois, tout l'édifice de l'en- 



LIVRE PREMIER. 



85 



seignement en question, sans s'inquiéter de ce 
qu'il dérange et renverse. Ce n'est qu'après l'a- 
chèvement qu'il revient sur ses pas, montrant que 
ce qui est tombé devait tomber, que ce qui n'est 
pas tombé encore doit tomber également. Il est 
facile de comprendre quelle autorité cela lui 
donne. Sa cause est presque toujours gagnée d'a- 
vance. Chacune de ses idées, avant d'engager le 
combat avec les idées contraires, est passée, en 
quelque sorte, à l'état de fait accompli, accepté, 
inattaquable. C'est de l'habileté, sans doute, mais 
c'est ai^ssi beaucoup plus et beaucoup mieux. Cal- 
vin n'est presque jamais subtil, grand éloge à un 
théologien nourri dans toutes les subtilités de la 
vieille scolastique ; s'il enlace ses adversaires, c'est 
de cordes puissantes, jamais de ces misérables fils 
que l'école s'était si longtemps fait gloire de tisser. 
Son habileté, en un mot, est celle du génie ; sa 
force, celle de la foi. Armé de la Bible, il n'admet 
pas qu'il puisse être vaincu ; aussi, même dans les 
endroits où il emploie mal l'arme divine, on est 
obligé de reconnaître que jamais homme ne s'en 
servit avec une conviction plus ferme, un respect 
plus profond. 

Il est pourtant une chose qui risque trop souvent 
de vous gâter tout cela. Cette chose, nous l'avons 
déjà dite ailleurs : c'est le ton que l'auteur prend 

5. 



86 



CALVIN. 



ayec ceux qu'il croit devoir combattre. Toute l'im- 
patience et toute l'indignation que peut vous cau- 
ser une idée fausse, Calvin se croit en droit de la 
déverser sur quiconque aura enseigné ou même 
accepté cette idée. Quoique ce ne soit pas dans 
V Institution Chrétienne qu'il a le plus souvent et le 
plus complètement mérité ce reproche, c'est là, 
surtout, qu'on regrette d'avoir à le lui adresser. On 
voudrait se livrer à lui sans réserve ; on souffre à 
lui voir quitter tout à coup les pensées les plus 
pieuses, les formes les plus nobles, pour jeter à son 
adversaire abattu quelque épithète qui ne sera pas 
seulement injurieuse, mais triviale, peut-être mi- 
sérablement plaisante. On se demande comment il 
a pu ne pas comprendre que, à défaut de charité, 
1 intérêt même et la dignité de sa cause lui défen- 
daient de la plaider aiusi. 

La réponse à cette question est cependant, jus- 
qu'à un certain point, dans la question même, dans 
l'étonnement pénible qui nous fait aujourd'hui 
nous l'adresser. L'auteur a écrit pour son siècle, 
non pour nous. C'est un tort, il est vrai ; un grand 
écrivain doit écrire pour tous les siècles. Mais, en- 
fin, il écrivait pour le sien, et, si le sien l'a absous, 
si le sien, pour mieux dire, n'a pas même pensé 
qu'il y eût lieu à l'absoudre, tant cette apre polé- 
mique paraissait alors naturelle, — il faudra bien^ 



LIVRE PREMIER. 



87 



ou que nous TabsoMons aussi, ou que nous gar- 
dions nos reproches pour ceux qui l'ont absous, 
approuvé, encouragé, admiré. Étonnons-nous, si 
nous voulons, que ces taches n'aient pas nui au 
succès de V Institution ; mais si l'auteur, dans tant 
d^éditions successives, ne les a pas fait disparaî- 
tre, c'est, évidemment, qu'on ne les lui reprochait 
pas. Regrettons-les, mais pour nous ; faire peser 
sur Calvin tout le déplaisir qu'elles nous causent, 
ce serait commettre envers lui une injustice assez 
analogue à celle que nous lui reprochons, car, 
nous aussi, nous érigerions en fautes graves ce 
qui ne Test qu'à notre point de vue et selon nos 
impressions. 

Et que de beautés , d'ailleurs, dans ce môme 
livre, pour en faire oublier les taches ! Que de pa- 
ges où il n'y a rien à reprendre, et où l'auteur 
n'est pas seulement pur des grossièretés de son 
siècle, mais presque en pleine possession de toutes 
les qualités que la langue allait revêtir après cent 
ans de nouveaux progrès ! Il connaît et il observe, 
en grammaire, des règles qui n'existaient pas en- 
core ; c'est son génie qui les découvre dans le génie 
de la langue, et quand, après lui, on les fixera, on 
ne fera que sanctionner son œuvre. Mais ce travail, 
chez lui, est tout d'instinct ; aucune trace de préoc- 
cupations grammaticales, aucune de soins donnés 



88 



CALVIN. 



au style, à la forme. La pensée marche librement, 
largement ; la phrase et la période s'arrangent sans 
qu'il ait Tair d'y songer, sans qu'il y songe, car 
certainement il n'y songe pas, et on aurait le sen- 
timent de lui faire injure, en quelque sorte, si l'on 
se mettait à étudier chez lui, séparément, le style, 
l'art, le métier. L'écrivain et le réformateur ne sont 
qu'un. Qu'il tienne la plume ou qu'il travaille 
autrement à son œuvre, c'est toujours Phomme 
de son œuvre, toujours Calvin, tout Calvin, et 
jamais le style ne fut plus véritablement l'homme, 
tout l'homme. 

(( Le style de Calvin est simple, correct, élégant, 
clair, ingénieux, animé, varié de formes et de 
tons... Moins savant, moins travaillé, moins ou- 
vragé que celui de Rabelais, mais plus prompt, 
plus souple, plus habile à exprimer toutes les 
nuances de la pensée et du sentiment.;. Moins naïf, 
moins agréable et moins riche que celui d'Amyot, 
mais plus incisif, plus imposant... Moins coloré, 
moins attachant que celui de Montaigne, mais plus 
concis, plus grave et plus français ^ » — « V Insti- 
tution Chrétienne est le premier ouvrage de notre 
langue qui offre un plan suivi, une matière ordon- 
née, une composition exacte... Calvin ne perfec- 

' Paul Lacroix (Bibliophile Jacob). 



LIVRE PREMIER. 



89 



tionna pas seulement, en renrichissant, la langue 
générale ; il créa une langue particulière, dont les 
formes, très-diversement appliquées, n'ont pas 
cessé d'être les meilleures, parce qu'elles ont été 
tout d'abord les plus conformes au génie de notre 
pays... C'est ce style de la discussion sérieuse, plus 
habituellement nerveux que coloré... Instrument 
formidable par lequel la société française allait 
conquérir un à un tous ses progrès... Calvin traite 
en grand écrivain toutes les questions de la philo- 
sophie chrétienne... Il égale les plus sublimes dans 
ses grandes pensées sur Dieu, dont l'expression a 
été soutenue mais non surpassée par Bossuet ^ » 
En voilà assez sur ce livre ; mais nous ne pou- 
vions en parler moins. L'ordre chronologique a été 
un peu dérangé, car nous n'étions qu'en 1535, et le 
livre d'alors n'était guère qu'un canevas de celui 
dont nous avons fait l'analyse. Mais, nous l'avons 
dit, ce canevas était cependant le livre entier ; tout 
ce que Calvin allait y mettre pendant vingt-quatre 
ans, Calvin l'avait déjà dans l'esprit, Calvin allait le 
reproduire dans tous ses enseignements, dans tous 
ses actes. Il n'y a donc pas eu réellement anachro- 
nisme dans ce que nous venons d'en dire. Vlnsti- 
tution définitive de 1559 et V Institution primitive 

* Nisard. Hist, de la littér. française. 



90 



CALVIN. 



de 1S35, c'est, sous deux formes, un seul et même 
programme, — celui de la vie que nous avons en- 
trepris de raconter. 



XVIII 



La préface du livre fut comme le premier grand 
acte public de cette vie. Hardiment adressée au 
triste prince dont nous avons vu les légèretés et 
les fureurs, c'était comme une éloquente somma- 
tion d'écouter au moins avant de frapper. 

c( Il m'a semblé être expédient, dit l'auteur, de 
faire servir ce présent livre, tant d'instruction à 
ceux que j'avois délibéré d'enseigner, qu'aussi de 
confession de foi envers vous. Sire, afin que vous 
connoissiez quelle est la doctrine contre laquelle 
d'une telle rage sont enflambés ceux qui par feu et 
par glaive troublent aujourd'hui votre royaume... 
Bien sais-je de quels horribles rapports ils ont rem- 
pli vos oreilles et votre cœur... assavoir qu'elle ne 
tend à autre fin sinon que tous règnes et polices 
soient ruinés, la paix troublée, les lois abolies. 
Je ne demande donc point sans raison que vous 
veuilliez prendre la connoissance entière de cette 
cause... Et ne pensez point que je tâche à traiter 



LIVRE PREMIER. 



91 



ici ma défense particulière, pour impétrer retour 
au pays de ma naissance... J'entreprends la cause 
commune de tous les fidèles, et même celle de 
Christ, laquelle aujourd'hui est en telle manière 
déchirée et foulée en votre royaume qu'elle semble 
être désespérée... car la puissance des adversaires 
de Dieu a obtenu que la vérité de Christ soit cachée 
et ensevelie comme ignominieuse, et que la pau- 
vrette Église soit ou consumée par morts cruelles, 
ou déchassée par banissements, ou tellement éton- 
née par menaces et terreurs qu'elle n'ose sonner 
"Uïnot... Et cependant nul ne s'avance qui s'oppose 
en défense contre telles furies. Et s'il y en a aucuns 
qui veulent paraître très-fort favoriser la vérité, 
ils disent qu'on doit pardonner à l'imprudence et 
ignorance des simples gens, car ils parlent en cette 
manière, appelant imprudence et ignorance la très- 
certaine vérité de Dieu... » 

Voilà bien ce que nous avons déjà fait observer. 
Lsi pauvrette Église écrasée ne demande point la to- 
lérance ; elle ne veut point vivre à la faveur d'une 
pitié qui demanderait grâce pour l'ignorance ou 
l'imprudence des simples gens qui la composent. 
Ces simples gens, par la bouche de Calvin, se ré- 
clament de la vérité de Dieu ; ils somment le roi de 
les écouter, non pour leur faire grâce, mais pour se 
convertir lui-même à cette vérité qui ne peut pas 



92 



CALVIN. 



lie pas deyenir claire à qui l'écoute. S'il ne Técoute 
pas, malheur à lui, car « on s'abuse si on attend 
longue prospérité en un règne qui n'est point gou- 
verné du sceptre de Dieu, c'est-à-dire sa sainte 
Parole. » Le roi la repoussera-t-il parce que les 
gens qui la lui prêchent sont « pauvres gens et de 
mépris? » Pauvres ils sont, en effet, misérables, 
mais devant Dieu, comme tous les hommes, en 
qualité de pécheurs, et c'est pour cela qu'ils s'atta- 
chent à cette doctrine qui fait leur force, leur ri- 
chesse, leur joie, — celle du salut par la foi, doc- 
trine, ajoute Calvin, qui « n'est pas nôtre, mai 
du Dieu vivant et de son Christ. » 

Suit donc un rapide exposé de la doctrine réfor- 
mée, seule chrétienne. Elle se résume, dit-il, en 
un seul point : Le salut par Jésus, par Jésus seul. 
Les Réformés n'ont repoussé que ce qui ne pouvait 
s'accorder avec ce grand dogme, et ce n'est pas leur 
faute s'il leur a fallu, dans ce triage, écarter tant 
de choses. Donc, en définitive, le seul crime de ces 
gens si cruellement traités, c'est d'être sincère- 
ment revenus à l'idée fondamentale du christia- 
nisme et de l'Église. 

Et ceux qui les accusent, qui sont-ils? Qui sont 
ceux qui poussent le roi à les exterminer? — Cal- 
vin, jusqu'ici, s'est contenu ;mais, en cet endroit, 
il éclate. Ce clergé si ardent à solliciter des suppli- 



LIVRE PREMIER. 



93 



ces, aucun zèle réel ne l'anime et ne l'excuse ; son 
intérêt, son autorité, voilà ses dieux. Les plus 
criants désordres l'émeuvent peu ; ce qui l'émeut, 
c'est la moindre atteinte portée à tous ces « fa- 
tras » dont il vit, et qui font aller « sa cuisine. » 
Les mots sont grossiers; la chose n'était que trop 
vraie , et , tout en reconnaissant que Calvin eût 
mieux fait d'admettre quelques exceptions, îl faut , 
convenir que les exceptions étaient rares. Peu, 
bien peu d'hommes, parmi les principaux ennemis 
de la Réforme, méritaient ce respect qu'on est 
T3ligé d'accorder, quoique ennemi, à une confie- 
don forte, à une piété vraie, à des mœurs pures. 
Calvin, avant d'être leur adversaire, avait été leur 
collègue, et on comprend qu'iUs'indignât de leur 
voir déployer, pour persécuter la Réforme, un 
zèle qu'il leur avait si peu vu pour travailler, 
selon leur devoir, au bien réel de l'Église. La 
Réforme n'avait encore produit , dans le clergé 
catholique, aucune de ces améliorations dont il 
allait lui être redevable; elle n'avait fait, au con- 
traire, que lui enlever bon nombre de ses plus 
savants et de ses plus pieux membres, et c'est avec 
tous ses vices, toute son ignorance, qu'il s'avançait 
pour l'écraser. 

Après avoir montré ce que sont ses adversaires, 
Calvin passera en revue ce qu'ils disent. 



94 



CALVIN. 



Ils disent que la doctrine est nouvelle. — Oui, 
pour ceux à qui l'Évangile est nouveau. 

Ils disent qu'elle ne repose sur rien. — Oui, si 
l'Évangile n'est rien. 

Ils demandent de quels miracles elle peut s'au- 
toriser. — Eh! de tous ceux qui ont servi jadis à 
confirmer la divinité de l'Évangile. Si l'Église ro- 
maine tient à pouvoir en citer d'autres, c'est qu'elle 
en a besoin pour appuyer ses nouveautés. Nous 
ne l'éprouvons pas, nous, ce besoin-là. Puis, on 
sait ce que valent les miracles et les a miracleurs » 
du papisme. 

Ils disent que nous méprisons les Pères. — Ils 
les respectent, eux, mais de singulière façon. Ce 
que les Pères ont ^it de conforme à l'Évangile, 
c( ou ils ne l'aperçoivent point, ou ils le dissimu- 
lent, ou ils le pervertissent ; » ce que les Pères ont 
dit de contraire à l'Évangile, ils « l'adorent, » ces 
c( bons fils, » et ils l'exploitent, s'autorisant de la 
plus petite erreur pour enseigner carrément les 
plus grosses. Mais il est faux que nous méprisions 
les Pères. Les mépriser! Ce sont nos meilleurs 
amis. Et Calvin énumère tous les points où la Ré- 
forme a tout profit à invoquer les Pères. c( Celui 
étoit Père qui a dit que c'étoit abomination de voir 
une image aux temples des chrétiens... Celui étoit 
Père qui a nié qu'au sacrement de la Cène sous 



LIVRE PREMIER. ^ 95 

le pain soit enclos le corps du Christ... Celui 
étoit Père qui maintient qu'il ne faut dénier au 
peuple chrétien le sang de son Seigneur, pour la 
confession duquel il doit épandre son sang... Celui 
étoit Père qui affirme que c'est témérité de déter- 
miner de quelque chose obscure sans clairs et évi- 
dents témoignages de l'Écriture... Celui étoit Père 
qui a soutenu le mariage ne devoir être défendu 
aux ministres de l'Église... Celui étoit Père, et des 
plus anciens, qui a écrit qu'on doit écouter un 
seul Christ, et qu'il ne faut avoir égard à ce qu'au- 
'^f^rfit fait ou dit les autres avant nous, mais seule- 
irient à ce qu'aura commandé Christ, qui est le 
premier de tous... » Et les noms se pressent en 
noté au bas de la page ; et Calvin ne s'arrête qu'en 
disant que a mois et années se passeroient à réci- 
ter ce propos, » s'il voulait « annombrer » com- 
bien hardiment l'autorité des Pères est rejetée, 
en fait, par leurs soi-disant c( obéissants enfants. » 

Yient ensuite la grande question de l'Église, 
qu'il importait le plus de bien expliquer au roi. 
N'était-ce pas surtout en lui faisant apercevoir, 
dans toute révolte religieuse, une révolte politi- 
que, qu'on l'avait armé contre la Réforme? Calvin 
pose donc en principe qu'une accusation de ré- 
volte ne peut venir qu'après une démonstration 
claire des droits de l'autorité attaquée. On veut. 



96 CALVIN. 

âît-il, nous faire avouer, ou que nous attaquons 
FÉglise , l'Eglise légitime et Yraie , ou que cette 
Église avait disparu jusqu'à nous, chose contraire 
aux promesses formelles du Sauveur. c( Certes, 
répond-il, l'Église du Christ a vécu et vivra tant 
que Christ régnera à la droite de son Père. » Mais 
a-t-elle été et sera-t-elle toujours visible, toujours 
reconnaissable au nombre de ses adhérens et à la 
puissance de son organisation? « C'est là que gît 
notre controverse. » Nos adversaires « ne sont pas 
contents si l'Église ne se peut toujours montrer au 
doigt. Mais combien de fois est-il advenu qu'elle 
a été tellement déformée, entre le peuple judaï- 
que, qu'il n'y restoit nulle apparence?... Combien 
de fois, depuis l'avènement du Christ, a-t-elle été 
cachée sans forme? Combien souvent a-t-elle été 
tellement opprimée par guerres, par séditions, par 
hérésies, qu'elle ne se montroit en nulle part?» 
Et il cite, en effet, une foule d'occasions où la 
véritable Église n'a été, comme nous dirions au- 
jourd'hui, qu'une infime minorité, a Vous vous 
arrêtez aux murailles, cherchant l'Église de Dieu 
en la beauté des édifices... Les montagnes et 
bois, et lacs, et prisons, et déserts, et cavernes, 
me sont plus surs et de meilleure fiance. » Alors 
arrive une nouvelle peinture de ce que sont réel- 
lement, sous cette grande pompe de hiérarchie et 



LIVRE PREMIER. 97 

d'unité, les représentants officiels de l'Eglise ro- 
maine. Le roi connaît leurs mœurs; persistera-t-il 
aies croire les représentants de l'Évangile? Per- 
sistera-t-il à ne pas vouloir apprendre ce que sont 
et ce qu'enseignent ceux contre lesquels ils l'ex- 
citent? 

Ils leur reprochent les troubles dont leur doc- 
trine a été l'occasion; mais « c'est le propre de 
la Parole de Dieu que jamais elle ne vient en avant 
que Satan ne s'éveille et escarmoviche. » C'est 
même une marque certaine pour la distinguer des 
-Soctrines fausses, menteuses, a lesquelles sont 
reçues volontairement de tous et viennent à gré à 
tout le monde. » Les prophètes, les apôtres, ont 
été en butte à la même accusation ; Jésus a été 
crucifié comme séditieux. Des séditions véritables 
sont nées de la Réforme, il est vrai, en quelques 
pays; mais la Réforme les a condamnées dès leur 
naissance, et elle n'en est pas plus responsable 
que ne l'est le christianisme lui-même de toutes les 
folies qui ont pu être faites sous son nom. Yoyez, 
même sous les apôtres, que d'erreurs prétendant 
s'autoriser de l'Évangile ! Ils auraient donc, eux 
aussi , du « renoncer cet Évangile , lequel ils 
voyaient être semence de tant de noises, occasion 
de tant de scandales?» Mais, comme dit saint Paul, 
ils le savaient « odeur de mort » pour ceux qui 



98 



CALVIN. 



périssent, en même temps qu'c( odeur de vie» 
pour ceux qui sont sauvés, et, c( armés de cette 
fiance, ils passoient hardiment et marchoient par 
tous les dangers de tumultes et scandales. » Cette 
« fiance » est celle des Réformés. Ils ne seront pas 
plus ébranlés par les écarts de tels ou tels, des 
Anabaptistes par exemple, que par la fureur de 
leurs ennemis. 

c( Mais, poursuit Calvin, je retourne à vous. Sire. 
Vous ne vous devez point émouvoir de ces faux 
rapports... Il est bien vraisemblable que nous, des- 
quels jamais n'a été ouïe une seule parole séditieuse 
quand nous vivions sous vous. Sire, machinions de 
renverser les royaumes-! Qui plus est, maintenant, 
étant chassés de nos maisons, nous ne laissons 
point de prier Dieu pour votre prospérité et celle 
de votre règne... Et davantage, grâces à Dieu, nous 
n'avons point si mal profité de l'Évangile, que 
notre vie ne puisse être à ces détracteurs exemple 
de chasteté, libéralité, miséricorde, tempérance, 
patience, modestie et toutes autres vertus... Et la 
bouche même des envieux a été contrainte de 
donner témoignage d'innocence, quant aux hom- 
mes, à aucuns de nous, lesquels on faisoit mourir 
pour ce seul point... » Que le roi donc daigne au 
moins lire le livre que l'auteur lui présente, et son 
courroux tombera. « Mais si, au contraire, les dé- 



Livre premier. 



99 



tractions des malveillants empêchent tellement vos 
oreilles qne les accusés n'aient aucun moyen de se 
défendre, et si ces impétueuses furies, sans que 
vous y mettiez ordre, exercent toujours cruautés 
par prisons, fouets, géhennes, coupures, brûlures, 
nous, certes, comme brebis dévouées à la bou- 
cherie, serons jetés en toute extrémité, tellement 
néanmoins qu'en notre patience nous posséderons 
nos âmes et attendrons la main forte du Seigneur, 
laquelle, sans doute, se montrera en sa saison et 
apparaîtra armée, tant pour délivrer les pauvres de 
leur affliction, que pour punir les contempteurs 
qui s'égayent si hardiment à cette heure. Le Sei- 
gneur, Roi des Rois, veuille établir votre trône en 
justice et votre siège en équité! » 



XIX 

Telle est donc cette préface fameuse, que Fran- 
çois P% à ce qu'on croit, ne se donna pas même la 
peine de lire, mais qui fut lue partout, et qui révéla 
en Calvin le Luther de la France. On l'a souvent 
citée comme le premier morceau littérairement 
éloquent que la langue française ait possédé ; mais, 
pour les Réformés, ce ne fut pas seulement le plus 



ioo 



CALVIN. 



éloquent des plaidoyers écrits jusque-là pour eux : 
ce fut le modèle et comme le programme de toutes 
les apologies qu'ils auraient à écrire, et, de fait, 
aujourd'hui môme, la marche suivie par Calvin est 
celle à laquelle on revient toujours. 

Le nom de Fauteur fut bientôt dans toutes les 
bouches, et d'unanimes témoignages de reconnais- 
sance, d'admiration, l'allèrent chercher dans sa re- 
traite de Baie. V Institution eut le succès de tout 
livre appelé par des aspirations sérieuses, formu- 
lant ce qui est dans l'air, disant ce que tout le 
monde pense ; un pareil livre est l'œuvre de tout \è 
monde, et tout le monde est prêt à le louer comme 
sien. Beaucoup de gens, pourtant, ne furent pas 
sans s'effrayer d'avoir pensé tout cela, et de se trou- 
ver, dans leur conscience, solidaires d'une révolu- 
tion si complète, si radicale. Logiquement, ils ne 
pouvaient rien objecter; c'était bien là ce qui dé- 
coulait du principe, et nul ne pouvait songer à se 
débattre contre l'indomptable raisonneur. Mais on 
pouvait, et c'est ce que firent quelques tièdes, aban- 
donner le principe même; on pouvait se dire 
éclairé par l'énormité des conséquences, et rentrer, 
corrigé, dans la vieille ornière catholique. Mais si 
V Institution eut ce résultat chez quelques-uns, elle 
fut, pour beaucoup d'autres, le flambeau qui venait 
briller dans leurs ténèbres, le drapeau sous lequel 



LIVRE PREMIER. 



101 



ils allaient marcher, bénissant Dieu de ce qu'il leur 
donnait enfin de bien savoir où ils en étaient, où 
ils allaient. 

XX 

Parmi les âmes qui s'abandonnèrent avec joie à 
cette dernière impression, nous trouvons la du- 
chesse de Ferrare, Renée de France. 
. Fille de Louis XII, qui ne laissa point de fils. 
Renée, sans la loi salique, eût été reine de France, 
et si la reine de France eût eu les sentiments de la 
duchesse de Ferrare, quel changement peut-être 
dans les destinées du royaume ! Mais laissons ces 
points d'interrogation qui vont se poser, malgré 
nous, à côté d'un passé irrévocable. C'est interro- 
ger Dieu; c'est presque lui reprocher de n'avoir 
pas arrangé toutes choses comme nous l'aurions 
voulu. 

La reine manquée faillit devenir impératrice ; elle 
n'avait pas trois ans qu'elle fut fiancée à Charles 
d'Autriche, le futur Chaiies-Quint. La politique 
rompit cette alliance. Fiancée ensuite à Henri YIII, 
puis au marquis de Rrandebourg, François I" finit 
par la donner à un petit prince italien, Hercule 

6 



i02 



GÂLVÏN. 



d'Esté, duc de Ferrare, fils de Lucrèce Borgia. 

Renée avait dix-sept ans. Peu douée quant aux 
avantages extérieurs, elle l'était admirablement en 
tout le reste. Elle avait appris le latin, le grec, les 
mathématiques ; une grâce parfaite efPaçait la pé- 
danterie qui eût facilement pu résulter, chez une 
femme, d'études de ce genre. C'était, dit Brantôme, 
une c( fort bonne et habile princesse, car elle avait 
un des bons esprits et subtils, qui était possible. » 
Enfant de la Renaissance, l'amour des arts occu- 
pait aussi une place, et une grande, dans son esprit 
et dans son cœur. 

Ces goûts se trouvèrent ceux de son mari. Il ai- 
mait, comme elle, les arts, les lettres ; mais le côté 
plus sérieux du mouvement moderne lui était tota- 
lement étranger. Elle, elle avait vécu avec Margue- 
rite de Valois ; elle arrivait imbue des idées nou- 
velles, mûries déjà, dans son cœur, sous l'influence 
d'une vie pure et d'une piété vraie. Le duc put 
croire d'abord qu'elle ne franchirait pas cette atmo- 
sphère tout intellectuelle et poétique dans laquelle 
s'étaient renfermés, en Italie, les nouveaux besoins 
religieux de quelques esprits d'élite. Il la laissa 
correspondre avec eux, les attirer même à sa cour. 
Il la vit encore sans trop de crainte accueillir Marot, 
le poëte, banni de France à la suite de l'affaire des 
placards, mais trop léger, du moins en apparence, 



LIVRE PREMIER. 



103 



pour qu'on vît en lui autre chose que le bel-esprit 
et le rimeur. D'autres français, plus ouvertement 
protestants, et qui venaient, comme lui, chercher 
un asile à Fer rare, forcèrent le duc de voir plus 
clair dans les sentiments de sa femme. Un jour, 
enfin, arriva Charles d'Espeville, et le duc n'ignora 
sans doute pas que Charles d'Espeville était Jean 
Calvin, de Noyon, l'auteur de V Institution Chré- 
tienne, probablement appelé par la princesse. 

Nous possédons malheureusement peu de détails 
sur cette partie de sa vie, moins importante, il est 
vr ai, puisqu'une devait rien en rester, mais certai- 
nement intéressante. Quelles furent les impressions 
de Calvin à la vue de l'Italie, de sa religion, de son 
culte, de son clergé, de ses moines, et aussi de son 
ciel et de ses arts? On a regretté, sur ce dernier 
point, que son séjour n'eût pas été plus long. 
L'Italie, a-t-on dit, aurait assoupli son âme, vivifié 
son imagination ; il n'aurait plus été ce génie triste, 
comme dit Bossuet, dédaignant tout ce qui n'est 
pas raison, doctrine, austère et âpre vérité. C'est 
possible; mais aurait-il, dans ce cas, gardé sa 
force? Calvin, enfant de l'Italie, eût-il encore été 
Calvin? Ne nous amusons pas à refaire les grands 
hommes en modifiant sur le papier les éléments de 
leur grandeur ; il y a toujours probabilité qu'ils ont 
été ce qu'ils devaient être, et que, modifiés, ils au- 



104 



CALVIN. 



raient été beaucoup moindres. Puis, bien que 
Calvin n'eût encore que vingt-sept ans, son éduca- 
tion n'était plus à faire. Il ne venait pas en Italie, 
comme Luther, pour voir, pour s'instruire, pour 
tâcher de trouver la solution de certains doutes, 
solution, d'ailleurs, que Luther remporta tout 
autre qu'il n'était venu la chercher; Calvin savait 
déjà tout ce qu'il devait penser et du catholicisme, 
et de l'Église, et des papes, et de la forme, et du 
fond, L'Italie ne pouvait ni le renvoyer moins ca- 
tholique, comme Luther, puisqu'il ne l'était plus 
du tout, ni, encore moins, le reconquérir au ro-- 
manisme. Ce n'était pas la papauté qui, vue de 
plus près, pouvait lui faire regretter de l'avoir 
condamnée ; ce n'étaient pas ,les puérilités splen- 
dides du culte italien qui pouvaient lui faire crain- 
dre d'avoir été trop loin en proscrivant les images, 
les cérémonies, les pratiques. 

Il est probable, au contraire, que ce spectacle lui 
parut le meilleur commentaire de son livre, comme 
il l'est encore et le sera aussi longtemps que l'Ita- 
lie ne sera pas revenue à l'Évangile. Le comrnen- 
taire aidant, il eut peu de peine à gagner définiti- 
vement à la Réforme plusieurs personnes qui 
n'étaient encore qu'ébranlées, et qui, comme la 
duchesse, attendaient sa victorieuse impulsion. On 
cite, en particulier, madame de Soubise, ancienne 



LIVRE PREMIER. 



105 



gouvernante de la duchesse, Jean de Parthenay, 
seigneur de Soubise, Anne de Parthenay, sa femme, 
Antoine de Pons et le baron de Mirambeau. Que 
fit-il de Marot? On ne peut le dire exactement ; 
mais il paraît que le poëte,tout poëte et tout léger 
qu'il était, fut pris, comme les autres, à cette pa- 
role austère, ou, du moins, n'en repoussa pas l'in- 
fluence. C'est peu après sa rencontre avec Calvin 
que nous le voyons adressant au roi de France une 
épître décidément courageuse, dont le ton, en 
quelques endroits, est tout autre que celui du pur 
bel- esprit. « L'ignorante Sorbonne, dit-il, me veut 
du mal... 

Eux et leur cour, en absence et en face, 
Par plusieurs fois m'ont usé de menace, 
Dont la plus douce ét?it en criminel 
M'exécuter. Que plût à l'Éternel, 
Pour le grand bien du peuple désolé, 
Que leur désir de mon sang fût saoulé, 
Et tant d'abus dont ils se sont munis 
Fussent à clair découverts et punis! 
quatre fois et cinq fois bienheureuse 
La mort, tant soit cruelle et rigoureuse, 
Qui feroit seule un million de vies 
Sous tels abus n'être plus asservies ! » 

Le martyre, c'était beaucoup, et nous pouvons 

douter que Marot l'eut affronté tout de bon ; m_ais , 

enfin, un souffle de vie a passé à travers ces lignes, 

et, ce souffle, clétait celui de Calvin. Puis, ne nous 

6. 



106 



CALVIN. 



hâtons jamais trop d'accueillir des doutes de ce 
genre. Il y a des temps où les martyrs se recrutent 
avec une facilité que d'autres temps risquent de trou- 
ver fabuleuse; le poëte eut tenu parole peut-être, 
tout aussi bien que tel ou tel qui en eut aussi paru 
incapable, et qui, le moment venu, sut mourir. Il 
n'est déjà pas vrai que Marot, pour rentrer en 
France, abjura la Réforme à Lyon ; c'est une inven- 
tion de ses ennemis, mais qui prouve qu'on le re- 
garda, vers ce temps , comme gagné par le réfor- 
mateur. Banni de nouveau sept ans plus tard, 
c'est à Genève qu'il va se réfugier. Calvin l'ac- 
cueille en ami, et Calvin n'était pas homme à bien 
accueillir, par politique, un réfugié qu'il n'eût pas 
su être un frère , encore moins eût-il pris sous son 
patronage et recommandé par une préface les cin- 
quante psaumes que Marot réunit alors et publia. 
Seulement, comme le raconte Bèze, « ayant été 
toujours nourri en une très-mauvaise école, et ne 
pouvant assujettir sa vie à la réformation de l'Évan- 
gile, » il quitta Genève peu après. On a bâti, là- 
dessus, tout un roman d'accusations; Marot aurait 
mené, à Genève, une vie des plus honteuses. Au- 
cune trace de ce qu'on a raconté n'a été trouvée 
dans les registres du Conseil ou du Consistoire ; il 
n'y a de vrai qu'un fait : c'est que le poëte des Ya- 
lois ne s'accommodait pas de la discipline calvi- 



LIVRE PREMIER. 



107 



niste. Le protestant, p^ur Calvin, c'était peu : il lui 
fallait le converti^ dans le sens intime du mot, le 
chrétien, le régénéré, le nouvel homme. Mais, le 
nouvel homme , ce n'est pas un homme qui peut 
le créer en nous; c'est Dieu, 



XXI 



Où en était donc, à cette époque, celle qui avait 
accueilli et Marot et Calvin? 

Nous n'avons que des conjectures, mais appuyées 
de faits assez significatifs. Marot, dans des vers 
adressés àlareine ile Navarre, raconte les ennuis 
dont Renée de France est accablée. 

« Vu la façon comment on la manie, 
Diray qu'elle est de- la France bannie 
Autant que moy... 

Son mari, en effet, voulait la forcer de chasser tout 
son entourage, y compris madame de Soubise, 
qu'elle aimait comme une mère, et, après bien des 
résistances, elle dut céder. Il est vrai que la poli- 
tique avait contribué à effrayer Hercule d'Esté. Il 
venait de se jeter dans les bras de Charles-Quint, 
et il tremblait que la présence de tant de Français 



108 



CALVIN. 



à Ferrare n'indisposât l'ennepii du roi de France, 
d'autant plus que Renée avait aussi accueilli des 
militaires, tristes débris de l'armée française en 
Italie. Aux premiers reproches qui lui en furent 
adressés : a Que voulez-vous que je fasse? disait- 
elle ; ce sont pauvres gens de ma nation, lesquels, 
si Dieu m'eût donné barbe au menton , seroient 
maintenant mes sujets ; voire même le seroient~ils 
sans cette méchante loi salique. » Mais le duc insis- 
tait. A la frayeur d'offenser Charles-Quint se joi- 
gnait celle d'indisposer le pape, qui pouvait lui 
ôter Ferrare, et dont les yeux ne quittaient pas ce 
nid de Français et d'hérétiques. Tout dut partir. 
Marot se retira à Venise ; Calvin reprit le chemin de 
Baie, et nous le retrouverons, jusqu'à son lit de 
mort, en correspondance avec la princesse. C'est à 
elle qu'est adressée la dernière lettre française que 
nous ayons de lui, en date du 4 avril 1864. « Ma- 
dame, lui écrit-il, je vous prierai me pardonnner si 
je vous écris par la main de mon frère, à cause de 
la foiblesse en laquelle je suis et des douleurs que 
je souffre... Je vous prierai aussi m'excuser si cette 
lettre est courte auprès de la YOtre... » Il se défend 
ensuite d'avoir placé parmi les réprouvés le duc de 
Guise, gendre de la princesse ; il a,' dit-il, déclaré 
au contraire que a ceux qui damnent les gens à 
leur opinion sont trop hardis, » et tant s'en faut, 



LIVRE PREMIER. 



109 



ajoiite-t-il, c( que les gens de bien vous aient eue 
en haine et horreur pour être belle-mère de feu 
M. de Guise, qu'ils vous en ont tant plus aimée et 
honorée, voyant que cela ne vous détournoit point 
de faire droite profession de chrestienté, et non- 
seulement de bouche, mais par effets si notables 
que rien plus... y) Il la félicite ensuite de ce que la 
duchesse de Savoie, sa nièce, est a en assez bon 
train, jusques à être délibérée de se déclarer fran- 
chement. » Mais la jeune princesse c( a toujours été 
timide, tellement qu'il est à craindre que cette 
bonne affection ne demeure là comme pendue au 
croc, sinon qu'on la sollicite. Or, Madame, j'estime 
qu'il n'y a créature en ce monde qui ait plus d'au- 
torité envers elle que vous; pourquoi je vous vou- 
drois bien prier au nom de Dieu de ne point épar- 
gner une bonne exhortation et vive, pour lui 
donner courage à la faire passer plus outre. En quoi 
je me tiens assuré que vous ferez tout devoir, selon 
le zèle que vous avez que Dieu soit honoré et servi 
de plus en plus. » Et il termine en se recomman- 
dant au bon souvenir de la princesse, suppliant 
c( le Père céleste vous avoir en sa protection , vous 
gouverner à toujours par son esprit, et vous main- 
tenir en bonne prospérité. » 

Cette lettre n'est pas seulement intéressante par 
sa date ; elle nous aide à comprendre les sentiments 



110 



CALVIN. 



et le rôle d'une femme jetée au milieu de tant de 
complications, et c'est, à ce titre, une page curieuse 
de rtiistoire du protestantisme français, comme de 
la vie de Calvin. Protestante depuis longtemps, la 
duchesse de Ferrare est amenée à donner sa fille au 
duc de Guise, le chef du parti catholique. Guise, 
après avoir fait tout le mal possible aux protestants, 
est tué ; mais Guise est le mari de sa fille, et elle ne 
peut supporter la pensée que Calvin le croie damné. 
C'est pourtant ce même Guise qui lui a fait signi- 
fier par le roi, deux ans auparavant, qu'elle eût à 
se convertir au plus vite, sous peine d'être enfer- 
mée dans un couvent, et c'est encore lui qui, la 
voyant inébranlable, a envoyé des troupes contre 
son château de Montargis. Mais elle a déclaré qu'elle 
se mettrait sur la brèche, pour voir si on oserait 
tuer la fille de Louis XII, et c'est sur ces entrefaites 
que le pistolet de Poltrot l'a débarrassée de ce gen- 
dre à qui elle espère maintenant que Dieu aura fait 
miséricorde. 

Ainsi s'était passée, ou à peu près, sa vie entière, 
dont l'unité nous apparaît moins en elle, femme 
courageuse et forte, mais exposée aux plus redou- 
tables épreuves, que dans celui qui la guidait de 
loin à travers tant d'écueils et de tempêtes. On s'é- 
tonne, parfois, des instructions et des exhortations 
dont elle a encore besoin. Ainsi, en 1541, cinq 



LIVRE PREMIER. 



lit 



ans après le voyage de Calvin à Ferrare, voilà Cal- 
vin obligé de lui parler de la messe, vu qu'un de 
ses aumôniers, maître François, a réussi à lui per- 
suader qu'elle peut, sans pécher, sans mentir à sa 
conscience, y assister. La pauvre femme a évidem- 
ment été heureuse de pouvoir céder, sur ce point, 
aux sollicitations de son mari, aux exigences de sa 
position officielle dans une ville catholique. Mais 
une de ses demoiselles d'honneur a été plus ferme ; 
elle a résisté à maître François, et cette résistance 
a donné à penser à la princesse. Calvin, averti par 
madame de Pons, fille de madame de Soubise, 
prend la plume. Il s'excuse d'abord d'écrire sans 
avoir été consulté; mais bientôt, oubliant cette 
précaution oratoire, il déclare que, plus les gens 
sont haut placés en ce monde, plus un ministre de 
l'Évangile a droit de les rappeler à leur devoir, 
« jusques-là, ajoute-t-il, que je me penserois mau- 
dit si j'omettois les occasions de vous servir et pro- 
fiter. » Puis vient, peu flatté, le portrait de maître 
François, toujours oscillant entre le catholicisme 
et la Réforme, toujours cherchant des accommo- 
dements, toujours le premier à en user pour son 
compte. Or, poursuit le réformateur, «je n'ai au- 
jourd'hui si grande guerre à personne qu'à ceux 
qui, sous ombre de l'Évangile, caphardent envers 
les princes, les entretenant toujours enveloppés en 



ii2 



CÂLYIN. 



quelque nuée, sans les mener au droit but. » Lui 
donc, il yeut l'y mener, et, « laissant le person- 
nage, » il aborde les choses. Si la princesse croit 
véritablement au sacrifice de Jésus-Christ, sacrifice 
unique et parfait, comme dit l'apôtre, comment 
pourrait-elle douter que la messe ne soit un sacri- 
lège, puisqu'on prétend y renouveler ce sacrifice? 
Comment se persuaderait-elle qu'en s' agenouillant 
devant l'hostie on ne soit pas pleinement idolâtre? 
Car, dans l'idolâtrie, point de degrés. Mais, dit 
l'aumônier complaisant , refuser d'entendre la 
messe, n'est-ce pas scandaliser les « infirmes » qui 
y tiennent? Calvin répond par toute une théorie 
du scandale, brève, mais complète, et surtout 
vraie. Il montre combien de lâchetés s'abriteraient 
derrière cette crainte ; il somme la princesse de ne 
rien faire qui puisse contribuer à prolonger, même 
d'un jour, le règne de l'erreur, et il la recom- 
mande, en terminant, à Celui qui peut seul donner 
la persévérance et le courage. 

Elle allait en avoir grandement besoin. Le duc 
revenait sans cesse à la charge, tantôt suppliant, 
tantôt menaçant. Menacé lui-même par le pape, il 
finit par s'adresser au roi de France, Henri II, lui 
demandant d'exercer sans pitié sur la princesse, 
quoiqu'elle ne fût plus française, son autorité de 
roi de France et de chef de la maison royale. Henri 



LIVRE PREMIER. 



113 



coufia Taffaire au fameux inquisiteur Oriz, habile 
à séduire, impitoyable à punir. On a retrouvé 
l'instruction qui lui fut remise à son départ pour 
l'Italie. Il devait employer d'abord les exhortations, 
les remontrances. Si la princesse se montrait 
« opiniâtre etpertinace, » persistant en ses c( mau- 
dites et damnées erreurs, » le duc serait prié de 
lui ôter ses enfants et de l'enfermer dans un 
couvent. 

Renée fut « opiniâtre et pertinace, et la sen- 
tence s'exécuta; seulement, au lieu d'un couvent, 
ce fut le vieux château d'Esté qui lui fut donné pour 
prison. L'éducation de ses enfants avait été sa seule 
consolation, sa seule joie. Elle ne les vit plus, et, à 
la douleur de ne les plus voir, se joignait celle de 
les laisser à des gens qui leur apprendraient à la 
haïr, elle et la foi qu'elle leur avait donnée. 

Elle résista longtemps; elle céda enfin. Nous ne 
savons pas jusqu'à quel point et sous quelle forme ; 
mais, en novembre 1554, Calvin écrit tristement 
à Farel : « 11 n'est que trop certain que la duchesse 
a succombé, vaincue par les menaces et les outra- 
ges. Que dirai-je à cela, si ce n'est que la constance 
est chose rare chez les grands? » Mais il écrit, peu 
après, à la duchesse elle-même. Une charité déli- 
cate lui fait voiler des reproches qui n'en seront 
que plus pénétrants, et des exhortations qui n'en 

7 



114 



GâLYÎN. 



seront que plus puissantes. Il n'a rien su, dit-il, 
mais il n'a pu s'empêcher de deviner, ce C'est un 
mauvais signe, Madame, que ceux qui vous fai- 
soient si âprement la guerre, pour vous détourner 
du service de Dieu, maintenant vous laissent en 
paix. Le diable en a tellement fait ses triomphes, 
que nous avons été contraints de gémir et baisser 
la tête, sans nous enquérir plus outre. » Mais s'il 
ne veut pas s'enquérir de ce qui a eu lieu, il ne 
s'enquiert pas davantage des sentiments actuels 
de la princesse, car il n'admet pas qu'elle puisse ne 
pas pleurer d'avoir faibli. Il ne s'arrêtera donc pas 
à lui prêcher de se repentir ; il ne lui en dira pas 
même un mot. Elle a péché : donc elle se repent, 
et il n'y a plus qu'à la consoler. « Comme notre 
bon Dieu est toujours prêt à nous recevoir à merci, 
et, quand nous sommes tombés, nous tend la 
main, je vous prie de reprendre courage... Quand 
vous penserez bien. Madame, que Dieu, en humi- 
liant les siens, ne les veut pas rendre confus à 
jamais, cela vous fera espérer en lui, afin de vous 
évertuer tant mieux à l'avenir... Invoquez-le donc 
en vous confiant qu'il est suffisant pour subvenir 
à nos fragilités... » 

Mais autant il a été indulgent pour une dé- 
faillance passagère, autant il sera sévère quand 
la princesse lui paraîtra volontairement engagée 



LIVRE PREMIER. 



115 



dans une voie de relâchement et de faiblesse. 

En 1560, devenue veuve, elle se dispose à ren- 
trer en France, où son gendre, le duc de Guise, lui 
offre une part dans le gouvernement. Calvin de- 
vine encore sans peine que ces offres ont dû être 
accompagnées de certaines conditions. Lesquelles? 
Il n'en sait rien ; mais la princesse a évidemment 
consenti à sacrifier plus ou moins tout ce qui pour- 
rait déplaire aux Guises, et rien, cela va sans dire, 
ne leur est plus déplaisant que ses opinions évan- 
géliques. Calvin va droit au fait. Quelque dure, 
lui dit-il, qu'ait été sa- captivité à Ferrare, être li- 
bre pour se lancer dans ces accommodements et 
ces faiblesses, ce ne serait que tomber d'un abîme 
dans un autre, bien pire et plus profond. Les Guises 
se soucient peu, fort peu, du bien qu'elle pourrait 
faire en les aidant de ses conseils ; ils ne veulent 
que se couvrir de son nom a pour nourrir le mal 
qui ne peut plus être enduré. » Ainsi, c( se fourrer 
en telle confusion, c'est tenter Dieu. Si la hautesse 
et grandeur du monde, poursuit-il, vous empêche 
d'approcher de Dieu, je vous serois traître vous 
faisant croire que le noir est blanc. Si vous étiez 
bien résolue de vous porter franchement et en autre 
magnanimité que n'avez fait jusques ici, je le prie- 
rois de vous avancer bientôt en plus grand manie- 
ment qu'on ne vous présente; mais si c'est pour 



IIB 



CALVlM. 



dire amen à tout ce qui est condamné de Dieu et 
des hommes, je ne sais que dire, sinon, que yous 
gardiez bien de tomber de fièvre en chaud mal, » 
Est-ce à dire qu'elle ne doiye pas profiter de la li- 
berté que la mort de son mari lui a rendue? Non ; 
mais que ce soit « pour servir à Dieu à bon escient, 
et tendre au droit but... Quoi qu'il en soit, c'est 
par trop languir, Madame, et, si vous n'avez pitié 
de vous, il est à craindre que vous ne cherchiez 
trop tard remède à votre mal. Outre ce que Dieu 
vous a de longtemps montré par sa Parole, fâge 
vous avertit de penser que notre héritage n'est pas 
ici-bas, et Jésus-Christ vaut bien de vous faire ou- 
blier tant France que Ferrare. » 

Ces paroles ne furent pas perdues. Elle revint en 
France, mais tout autre que ne l'attendaient les 
Guises, et c'est à partir de cette époque qu'elle ten- 
dit décidément «au droit but. » En 1561, elle de- 
mande à Genève un ministre, et on lui envoie 
François Morel. En 1562, nous l'avons vue assié- 
gée à Montargis. En janvier 1564, trois mois avant 
cette lettre dernière que nous avons citée, voici, 
sous l'austère plume de Calvin, quelques lignes 
presque plaisantes. «J'entrerai, Madame, en autre 
propos. Il y a jà longtemps que j'avois bonne dé- 
votion de vous faire présent d'une pièce d'or. Avi- 
sez si je suis hardi... Je l'ai baillée au porteur afin 



LIVRE PREMIER. 



117 



de vous en faire montre, et, si ce vous est chose 
nouvelle, qu il vous plaise la retenir. Ce sont les 
plus belles étrennes que je vous puisse faire. » 
Ces étrennes^ c'était la médaille d'or que le roi 
Louis XII, père de la princesse, avait fait frapper à 
l'époque de ses démêlés avec le pape. Tout catho- 
lique et tout bon qu'il était, Rome l'avait forcé de 
se révolter, comme tant d'autres, contre ses tyran- 
niques exigences, et la médaille ne promettait rien 
moins que la destruction de ce pouvoir devenu 
aussi odieux aux bons princes qu'aux mauvais. 
Perdant Babylonis nomen \ disait l'exergue. Renée 
accueillit avec joie cette espèce de testament poli- 
tique et religieux du roi son père. c( Quant au pré- 
sent et étrennes que vous m'avez envoyé, je vous 
assure que je l'ai vu et reçu volontiers, et n'en 
avois jamais eu de pareil. Et ai loué Dieu que le 
feu roi mon père eût pris telle devise. Si Dieu ne 
lui a accordé la grâce de l'exécuter, peut-être ré- 
serve-t-il quelqu'un de ses descendants pour l'ac- 
complir, y) 

Elle survécut à Calvin, mais de plus en plus 
fidèle à ses exhortations. Montargis fut une des 
citadelles du protestantisme français, un refuge 
pour tous les persécutés, et Calvin avait déjà pu, 



* J'oMéantirai le nom de Bahylone. 



118 



CALVIN. 



en 1563, écrire à la dame du château : « Je sai 
bien que princesse ne regardant que le monde au- 
roit honte et prendroit quasi à injure qu'on appelât 
son château un Hôtel-Dieu. Mais je ne yous saurois 
faire plus grand honneur que de parler ainsi... et 
souYcntes fois j'ai pensé, Madame, que Dieu vous 
avoit réservé telles épreuves sur votre vieillesse 
pour se payer des arrérages que vous lui deviez à 
cause de votre timidité du temps passé. » Dans un 
vo^^age qu'elle fit au midi de la France, nous la 
voyons visitant les Églises du Dauphiné, du Lan- 
guedoc, réunissant et encourageant les pasteurs. 
A la Saint-Barthélemy, elle était à Paris. Elle fut 
témoin du massacre, et s'en retourna, le cœur 
brisé, ouvrir encore son château, malgré les me- 
naces de la cour, aux échappés de ce jour néfaste. 
Elle y mourut trois ans après, et son testament est 
une des belles pages à citer dans l'histoire de la 
piété protestante. 



XXII 



Nous voici bien loin de 1536, bien loin des vingt- 
sept ans de Charles d'Espeville arrivant à Ferrare 
ou s'en retournant à Bâle. Si nous avons suivi Re- 



LIVRE PBEMIËR. 



119 



née de France jusqu'à la fin de ses relations avec 
lui, c'était beaucoup moins pour n'avoir pas à y 
revenir plus tard, que pour donner avec quelque 
ensemble, dès l'entrée, un aperçu du rôle de Cal- 
vin dans ses relations avec les grands. Il serait dif- 
ficile, nous semble-t-il, d'unir plus de fermeté à 
plus de respect des convenances. Calvin sait ce 
qu'on doit aux grands, et il sait aussi s'arrêter juste 
au point où commencerait la complaisance ; il sait 
avoir égard aux difficultés de leur position, et ce- 
pendant, en somme, il ne leur pardonne rien. Il 
ne les malmène pas, mais il les mène^ et n'est-ce 
pas là le vrai rôle du ministre de l'Évangile, 
avec les petits comme avec les grands? 

Peut-être devrions-nous achever aussi l'histoire, 
assez différente, de ses relations avec un homme 
que nous avons vu le suivre à sa sortie de France, 
le chanoine Du Tille t. 

Du Tillet s'était cru converti à l'Évangile ; il l'é- 
tait, à ce qu'il paraît, sauf en un point. Suivre 
Jésus-Christ, volontiers; porter sa croix, non. Or, 
quand on en est là, les scrupules viennent vite ; les 
scrupules commodes, s'entend, ceux qui colore- 
ront et abriteront la retraite. Du Tillet ne croit 
donc pas plus que Calvin aux enseignements du 
romanisme; mais il se prend à penser à l'Église, 
et il se demande si l'Église, quoique dans l'erreur 



120 



CALVIN. 



et corrompue, n'est pas cependant toujours l'É- 
glise, la mère des fidèles, l'épouse du Christ. Lui 
défend-elle, après tout, d'être pieux? L'empêche- 
ra-t-elle, s'il rentre dans la grande unité exté- 
rieure, de garder dans son cœur les opinions évan- 
géliques dont il s'est nourri auprès de Cahin? 
Calvin — c'était à Genève , dans le courant de 
1537, — s'aperçoit peu à peu que Du Tillet n'est 
plus le même. Il est triste ; il soupire après sa pa- 
trie, sans doute, et son presbytère de Claix, si 
commode, et sa bibliothèque, tant aimée. Calvin, 
qui n'a rien laissé de semblable, et qui, d'ailleurs, 
eùt-il laissé plus encore, ne permettrait pas à son 
cœur de s'amollir en y pensant, lui répète, un peu 
durement peut-être, la sévère parole du Sauveur : 
c( Celui qui met la main à la charrue, et regarde en 
arrière, n'est point propre pour le royaume des 
cieux. » Un jour, enfin, Du Tillet disparaît, et, peu 
après, une lettre de lui apprend à Calvin qu'il est 
rentré dans le catholicisme. 

Calvin répond, mais sans aucune aigreur. Une 
seule chose le tourmente, dit-il; c'est qu'il a peut- 
être contribué, par quelque manque d'égards, à la 
résolution de Du Tillet, et il le conjure, en ce cas, 
de lui pardonner. Quant aux raisons que Du Tillet 
croit pouvoir alléguer, toujours sur ce terrain va- 
gue delà notion d'Église, Calvin déclare ne vouloir 



LIVRE PREMIER. 



1?1 



répondre qu'un mot : c'est que TÉgiise romaine 
Ta en exécration , lui , Calvin, avec qui Du Tillet 
s'est trouvé et se trouve encore, sur tant de points, 
en pleine communauté de sentiments. Comment 
Du Tillet arrange-t-il donc cela dans son esprit, 
dans son cœur? Ces scrupules venus au bout de trois 
ans, est-il bien sûr qu'il n'y entre aucun élément 
humain, aucun calcul, volontaire ou involontaire? 
Qu'il y prenne bien garde! a Les sacs mouillés dont 
nous avons coutume de nous couvrir devant les 
hommes, ne pourront pas porter la chaleur du 
jugement de Dieu.)) 

Le chanoine, dans sa réponse, n'aborde pas 
cette question, la seule importante cependant ; il ne 
sort pas du tableau des angoisses qui l'ont pour- 
suivi, dit-il, jusqu'au moment où il en a fait cesser 
la cause. Calvin répond encore, mais pour dire qu'il 
s'en tient à sa précédente lettre, et, comme ou- 
bliant que Du Tillet n'est plus l'ami d'autrefois, il 
lui raconte ses chagrins de Genève, son exil à Baie 
et à Strasbourg, où, dit-il, il attend ce que le Sei- 
gneur voudra faire de lui. Du Tillet, avec une mal- 
adroite charité, s'empare de ces confidences. Puis- 
que les affaires de Calvin vont si mal, n'y aurait-il 
pas là quelque châtiment providentiel destiné à le 
ramener? « Je crois que vous avez à considérer, de 
votre part, si Notre Seigneur ne vous veut point 



122 



CALVIN. 



avertir par là de penser s'il n'y a rien eu à re- 
prendre en votre administration, et de vous humi- 
lier envers lui, et que, par ce moyen, les grands 
dons et grâces que Notre Seigneur yous a élargis 
soient droitement employés à sa gloire et au salut 
de ses élus, y) La réponse de Calvin est humble et 
ferme. Distinguant entre le réformateur et l'homme, 
il commence par déclarer que l'homme s'est depuis 
longtemps examiné devant Dieu, reconnaissant ses 
fautes, suppliant Dieu de lui en donner une vue 
toujours plus claire et un repentir toujours plus 
vrai. Mais le réformateur a une foi pleine, inébran- 
lable, en sa mission et en son œuvre. Les obstacles 
et les revers n'ont pas produit en lui un seul mo- 
ment d'indécision, et,, s'il a échoué à comprimer 
les mauvaises passions qui ont fini par le chasser 
de Genève, ce n'est qu'une preuve, après mille au- 
tres, qu'il y a inimitié entre le monde et l'Évan- 
gile, pour peu que TEvangile soit fidèlement prê- 
ché. « Je crois que vous avez estimé notre affliction 
être suffisante pour me mettre en perplexité ex - 
trême... Il est vrai que j'ai été grandement affligé, 
mais non pas jusques à dire : Je ne sais où sont 
les voies du Seigneur. » Au reste, poursuit-il. Dieu 
jugera. c(L'un de mes compagnons * est main tenaiîl 

< Le ministre Ooraiilt, banni de Genève avec Calvin. 11 venait (!t^ 
mourir à Orbe. 



LIVRE PUEMIER. 



123 



devant Dieu pour rendre compte de la cause qui lui 
a été commune avec nous... C'est là où j'appelle 
de la sentence de tous les sages. » 

Du Tillet resta parmi les sages ; Calvin persista 
dans la glorieuse folie de ceux qui ne voient, dans 
ce monde, que leur devoir et Dieu. 



XXIII 



Nous l'avons laissé quittant Ferrare. La politique 
le faisait chasser comme Français ; l'Église, comme 
hérétique. Muratori affirme que l'Église fit davan- 
tage, que le réformateur fut saisi dans sa demeure, 
à côté du château ducal, et que déjà il était con- 
duit à Bologne, où son procès devait s'instruire, 
lorsqu'il fat enlevé, comme Luther, par des cava- 
liers masqués, et rendu à la liberté. Le fait est-il 
vrai? Muratori déclare le tenir d'une personne qui 
avait lu, dit-il, les rapports de l'Inquisition. Si de 
nouvelles recherches amènent de nouvelles preu- 
ves, il y aura lieu d'admirer une fois de plus la 
réserve d'un homme gardant le silence sur des dé- 
tails si importants et si dramatiques de sa vie. 

D'autres détails, dont il n'a non plus jamais 



124 



CALVIN. 



parlé, ont été recueillis sur ce voyage, les uns cer- 
tains, d'autres moins On suppose qu'il visita, à 
Modène, les Castelvetro , que Genève devait plus 
tard recueillir; la démolition de leur antique villa, 
près de Modène, a fait récemment découvrir une 
armoire cachée dans le mur, et renfermant plu- 
sieurs de ses ouvrages. Arrivé en Piémont, il y 
trouva de nombreux amis de la Réforme, et nous 
le voyons prêchant dans le val de Grana, près de 
Coni. Des femmes de Caraglian, ameutées par les 
prêtres, le chassent à coups de pierres. Même insuc- 
cès à Saluées. Traqué de lieu en lieu, il lui fallait 
du courage pour deux, car Du Tillet, on le pense 
bien, n'avait nul goût à ce rude apostolat. Ainsi 
atteignirent-ils PigneroL Pourquoi Calvin n'alla-t-il 
pas voir les Yaudois? Son passage dans leurs val- 
lées fut devenu un de leurs grands souvenirs, une 
importante page de leur antique histoire. Ils ve- 
naient de se rattacher au grand mouvement du 
siècle. Leur synode d'Angrogne avait accueilli 
avec bonheur les délégués de la Suisse évangéli- 
que, Farel et Saunier; ils attendaient peut-être 
celui dont le nom, déjà plus grand, était sûrement 
arrivé jusqu'à eux. Mais, soit qu'il fût pressé de 
rentrer en Suisse , soit qu'il eût appris en chemin 

^ Voir le travail de M, Jules Bonnet : Calvin au Val d'Aoste. 



LIVRE PREMIER 



125 



ce qui se passait au yal d'Aoste, ce fut de ce côté 
qu'il tourna tout à coup ses pas. 

Le val d'Aoste, en effet, était profondément tra- 
vaillé par la Réforme. Les dépêches d'Ami Porral, 
ambassadeur de Genève à Berne, en font foi. « Le 
duc, écrivait-il en 1535, a beaucoup d'affaires au 
delà des monts, en partie à cause de l'Évangile, 
car l'Évangile se répand par tout le pays. C'est 
une chose qu'il faut qu'elle aille en avant, en dépit 
des princes, puisqu'elle est de Dieu. Et, dans une 
autre dépêche, écrite au mois de décembre : a Les 
Aostains, disait-il, ont grosses questions avec leur 
évêque, à cause des excommuniements qu'ils ne 
peuvent souffrir. » De graves nouvelles étaient ré- 
cemment venues les encourager dans cette voie. 
Les Bernois, marchant au secours de Genève, 
avaient conquis en passant le pays de Vaud, le pays 
de Gex, le Chablais, et toutes ces contrées, mûres 
pour la Réforme, s'étaient livrées avec joie aux 
conquérants qui la leur apportaient. 

De là les ardentes espérances de tous ceux qui, 
dans le val d'Aoste, avaient ouvert les yeux à l'É- 
vangile; de là leur joie à l'arrivée de Calvin. Il 
n'entra pas dans la ville, trop bien gardée; mais, 
tout près, dans une ferme connue encore aujour- 
d'hui sous le nom de Ferme de Calvin^ la noble fa- 
mille de Vaudan lui offrit un asile. Là devait se vé- 



126 



CALVIN. 



rifîer encore une fois ce que nous lui avons yu dire 
que « toutes retraites » lui étaient comme « écoles 
publiques. » On venait à lui en foule; on ne par^ 
lait de rien moins que de s'adresser à la république 
puissante qui avait délivré Genève, et de lui de- 
mander une délivrance semblable. C'était la ré- 
volte politique avec la révolte religieuse; mais, 
après tout, à qui la faute? N'était-ce pas dans cette 
même ville d'Aoste que le duc^ l'année d'avant, 
sollicité par l'ambassadeur bernois de permettre 
aux Genevois de « garder l'Évangile, » avait ré- 
pondu que jamais il ne le permettrait? Nul espoir, 
donc, de professer jamais le christianisme évan- 
gélique aussi longtemps qu'on serait ses sujets. 

Mais le catholicisme avait dans l'évêque d'Aoste, 
Pierre Gazzini, un défenseur redouté, redoutable. 
Dès 1528, douze gentilshommes du pays avaient 
été décapités, sur sa dénonciation, comme luthé- 
riens ; peu après, quatre colporteurs venus de Ge- 
nève avaient été mis à la torture et exécutés en- 
suite. Puissamment secondé par le comte de Cha- 
lans, maréchal d'Aoste, il établit dans la ville une 
police religieuse à laquelle ne manquait que le nom 
d'Inquisition; et quand s'ouvrit, en février 1536, 
l'assemblée des États de la province, toutes les me- 
sures étaient prises pour écraser la minorité hardie 
qui avait espéré y faire proclamer les principes de 



LIVRE PREMIER. 



127 



la Réforme. On ne sait si cette minorité osa on pnt 
faire entendre ses vœnx; mais Calvin resta à son 
poste jusqu'au moment où tout espoir fut perdu. 
Avêrti, enfin, qu'il allait être arrêté, il s'enfuit, le 
8 mars, avec ceux de ses adhérents qui s'étaient le 
plus compromis, ecclésiastiques et laïques. Mais le 
Saint-Bernard était gardé. Il fallut prendre des sen- 
tiers, traverser des torrents, côtoyer des précipi- 
ces, et, même là, craindre encore, car c( le comte 
de Chalans, dit une vieille relation, fut celui qui 
donna la chasse à Calvin, et le poursuivit, l'épée 
nue, jusqu'au fond des montagnes. » Mais Calvin 
et ses compagnons franchirent enfin le col de la 
Duranda, une des hautes entrées du Vallais, dési- 
gnée encore de nos jours sous le nom de Fenêtre 
de Calvin. 

Prisons et bûchers firent justice de tout ce que 
la Réforme avait gardé d'adhérents dans le pays, 
et, en 1541, sur le piédestal d'une croix commé- 
morative élevée au centre de la ville, on grava une 
inscription rappelant la fuite de Calvin et la déli- 
vrance d'Aoste. Cette inscription, effacée par le 
temps, a été rétablie, en 1841, sur le monument 
restauré. On veut que le pays bénisse à jamais le 
jour qui le remit sous le joug de Rome, et le re- 
plongea dans les ténèbres. 



128 



CALVIN. 



XXIII 



Peu après, Calvin était de nouveau à Noyon. Le 
fait de ce voyage est certain ; mais bien des points 
seraient à éclaircir, et on ne sait trop où chercher 
les explications qui manquent. Comment Calvin 
put-il revenir, en 1536, dans cette France d'où il 
avait du fuir à la fin de 1534, et, cela, avant d'être 
l'auteur de V Institution Chrétienne? Nous l'avons 
vu, dans la préface, se considérer comme définiti- 
vement banni, non pas, il est vrai, par quelque 
arrêt prononcé contre lui, mais par la force évi- 
dente des choses ; les choses n'ayant pas changé, 
comment se fait-il qu'il rentre, et que, rentrant, il 
ne soit pas inquiété? Rien même n'indique qu'il 
ait eu à se cacher. Il acheva de mettre ordre à ses 
affaires domestiques, gagna quelques nouveaux 
adhérents, en particulier un juge, M. de Norman- 
die, que nous retrouverons à Genève, puis repartit 
pour Baie avec une de ses sœurs, Marie, et un de 
ses frères, Antoine, le seul qui lui restât. Antoine 
allait être le compagnon obscur, mais dévoué, de 
toute sa vie. Il renonçait, lui aussi, au tranquille 
bien-être que lui eût offert rÉgKse, car il avait suc- 



LIVRE PREMIER. 



129 



cédé à son frère comme chapelain de la Gésine, et 
FÉglise n'eût pas manqué de récompenser large- 
ment la fidélité d'un frère de l'hérésiarque. Il ne 
chercha même jamais à se dédommager en jouant 
au moins un certain rôle. On l'entendait se vanter, 
en riant, de travailler à tous les ouvrages de son 
frère; il disait vrai, car il s'était fait relieur. C'est 
lui que nous avons vu écrivant, sous la dictée 
de Calvin, la lettre à la duchesse de Ferrare. 

Ils quittèrent Noyon en août 1536. Leur inten- 
tion avait été de se rendre à Bâle par l'Allemagne ; 
mais la guerre venait de se rallumer entre Fran- 
çois F"" et Charles-Quint, et l'on ne pouvait songer 
à traverser la Lorraine, pleine de soldats. Calvin 
repassa donc par la France, et arriva, un des der- 
niers jours du mois, à Genève. 



LIVRE DEUXIÈME 

♦ ■ 



LIVRE DEUXIÈME 

(153G— 1541) 



(SOUilAIilLlItE: 

I. Dieu dans l'Histoire. 

II. Genève épiscopale. — Ardutius. — Fabri. — Les évêques de la 
maison de Savoie. — Despotisme. — Scandales. 

III. Origines diverses de la Réformation. — Origines intimes et pure- 
ment religieuses. — Luther. — Origines mixtes. — Genève. — 
IV. Farel et Viret. — Ils travaillent à faire dominer l'élément re- 
ligieux. — Obstacles. — L'immoralité; ses causes. — L'incrédu- 
lité; ses causes. — On fait jurer au peuple de prendre l'Évangile 
pour règle unique de conduite, comme de foi. — Beaucoup violent 
la promesse. — Farel en chaire; éloquence et courage — H com- 
mence à désespérer. — V. 11 apprend que Calvin est à Genève. — 
Il va le chercher, et le somme, au nom de Dieu, de rester. — Calvin 
résiste, puis cède. — Ce que lui fut toujours le souvenir de cette 
scène. 

VI. Calvin à Genève. — Dieu la lui donnait, mais à conquérir. — 
Simples leçons, d'abord, sur l'Écriture. — Succès et foule. — 
Murmures. — On ne veut pas comprendre que la réformation des 
nwBurs doit suivre celle de la foi. — On croit avoir tout fait en se 
dévouant pour la patrie. 



134 



CALVIN. 



VII. Confession de foi de 1536. — A-nalyse. — Partout la pratique à 
côté du dogme. — On vote en principe, avec celte confession, 
toutes les lois à faire pour en assurer le règne. — VIII. L'État chré- 
tien. — Discussion du principe. Reproches que nous faisons à 
Calvin, et reproches qu'il nous ferait. — Ce qu'il ne faut pas perdre 
de vue en jugeant les lois de Calvin. — Lois sur les jeux, les dan- 
ses, etc. — Lois somptuaires. — Lois de police religieuse. — 
IX. Premières applications des Ordonnances. — Châtiments divers. 

— L'enseignement est réorganisé , et devient obligatoire — Activité 
imprimée aux esprits par la Réforme — Le Catéchisme de Calvin. 

— Idée de sa méthode. — Analyse des quatre parties du livre. 

X. L'opposition grandit. — Deux anabaptistes accueillis en haine de 
Farel et de Calvin. — Corault. — Les Libertins. — Ils ne com- 
prennent rien aux nouvelles destinées de Genève. — Le gouverne- 
ment est réduit à l'impuissance. — L'opposition triomphe. — XI. Le 
désordre s'apaise, puis redouble. — Les réformateurs l'attaquent 
vivement en chaire. — Exil de Corault. — Affaire du pain sans 
levain. — Les Libertins l'exploitent contre Farel et Calvin. — 
Synode de Lausanne. — Les réformateurs persistent. — Question 
légale; question morale. — Scandales aux approches de Pâques. 

— Farel et Calvin refusent de donner la Cène. — Ils sont bannis. 

— Bonivard et ses prédictions. 

XII. Calvin et les Réformés de France. Lettre à Roussel, devenu 
évéque. 

XIII. Calvin et Farel à Berne. — Berne demande leur rappel; les 
Libertins refusent. — Farel appelé à Neuchâtel, et Calvin à Stras- 
bourg. — Leur correspondance ; leur inaltérable amitié. — Calvin 
pasteur de l'Église française. — Dénûment et désintéressement. — 
Sa position s'améliore. — Renommée et tranquillité. 

XIV. Ses regards se portent cependant toujours vers Genève. — 
Lettre aux fidèles de Genève. — Conseils de persévérance et de 
charité. 

XV. Désorganisation de l'Église et de l'École. — On s'achemine, par 
le désordre, à rentrer sous le joug de Rome. — XVI. Espérances 
et joie de la catholicité. — Comité de Lyon. — Le cardinal Sadolet. 

— Son caractère. — Sa lettre aux Genevois. — Flatteries. — 
Sophismes. — Maladresse à force d'habilité. — Les paroles et les 



LIVRE DEUXIÈME. 



135 



faits. — Impression produite à Genève. — On s'effraie que Sadolet 
ait pu croire les choses si avancées. — Qui répondra ? — Tous pen- 
sent à Calvin. — Sa lettre à Sadolet — Apologie personnelle. — 
Apologie de la Réformation. — Revue rapide de toutes les erreurs 
romaines. — Haute éloquence. — XVÎI. Joie à Genève. — Trahi- 
son et mort de Jean Philippe, le chef des ennemis de Calvin. — 
Viret appelé. — On commence à parler du rappel des deux bannis. 

— Premières ouvertures. 

XVII. Sa vie à Strasbourg. — Ses voyages en Allemagne. — Son 
Hijmne au Christ vainqueur. — On voudrait qu'il eût vu Luther. 

— Son estime et son amitié pour Mélanchthon. — Il le voudrait 
plus hardi et plus ferme. — Son Traité de la Cène du Seigneur. 

— Il poursuit, par Mélanchthon, l'idée d'un rapprochement avec 
Luther. — Son admiration pour le chef de la Réforme allemande. 

— Lettre qu'il lui écrit, et que Mélanchthon n'ose pas remettre. 

XIX. Son Commentaire sur l'Épître aux Romains. — Sa version de la 
Bible. — Luttes diverses. — Qualités et défauts qui s'accentuent 
chez lui. 

XX. Ses amis travaillent à le marier. — Il se montre honorablement 
et chrétiennement difficile. — Idelette de Bure. — Mariage. 

XXI. Négociations avec le Conseil de Genève. — Hésitations et 
frayeurs de Calvin. — On fait agir ses amis. — Il cède. — Son 
retour, — Il passe à Neuchàtel pour y rétablir la paix. — Ses 
idées sur l'autorité fraternelle de toute Église auprès des autres. 

— La Compagnie des Pasteurs. 

XXII. Arrivée à Genève. — Réorganisation de l'Église. — Le Con- 
sistoire. 

XXIII. Position faite à Calvin. — Sa demeure. — Calvin et la nature. 

— Une promenade avec Viret. — Idelette à Genève. — La femme 
chrétienne et la mère. — Trois enfants morts en bas âge. — «N'ai-je 
pas des dix milliers d'enfants dans le monde chrétien ? » — Le rire 
et les larmes. — Calvin, l'homme de sa tâche et du monde chré- 
tien. 



CALVIN. 



I 



Le doigt de Dieu, dans Fhistoire, est partout; 
partout, à qui sait le voir, il se révèle. Mais l'his- 
toire a des pages où, à moins d'être aveugle, on 
ne pourrait pas ne pas le voir, — et nous voici à 
une de ces pages. 

Cet étranger, cet exilé qui n'a d'autre dessein 
que de se reposer un jour ou deux des fatigues 
d'un long voyage, — il va être, près de trente ans, 
le législateur et le maître de cette ville où rien ne 
l'appelait, et où rien, lui semblait-il, ne devait le 
retenir. Cette ville, il n'en sera pas seulement le 
maître, mais il en fera la capitale d'un des plus 
grands empires qui se soient vus sous le soleil, la 
capitale d'une idée, comme a dit un historien. Il 
Ta, cette idée, dans sa tête, et il en a déjà rempli 
un livre; mais, quelque^ confiance, et quelque foi 
qu'il ait en elle, il ne se doute pas encore de ce 
qu'elle pourra, par lui, comme idée génératrice 
d'un peuple, d'une ÉgUse, d'un siècle. Il a hâte 
d'aller retrouver ses livres, sa vieille et studieuse 
Baie, S'il s'est jeté, çà et là, dans la mêlée, s'il 
s'est trouvé courageux, c'était comme sans y son- 



LIVRE DEUXIÈME. 



137 



ger ; l'idée ne lui est pas venue que ce fût là son 
rôle. Il a besoin, pour en venir à se révéler tout 
entier tel que Dieu Fa fait à son insu, que les évé- 
nements le forcent de se révéler à lui-même. 

Mais aussi, la révélation venue, il sera d'autant 
plus puissant qu'il a plus tardé à comprendre en 
quoi et comment il devait l'être. L'ambitieux a 
beau se bâtir un haut piédestal ; il sait qu'il se Test 
bâti, et, par cela même, il s'en défie. Calvin se 
trouva grand sans l'avoir cherché, sans l'avoir 
voulu. Le piédestal était à Genève, mais bâti avant 
lui, sans lui, et bâti de la main de Dieu. 

L'histoire de Genève va donc s'unir intimement 
à l'histoire de Cahin ; les deux, pendant près de 
trente ans, n'en feront qu'une , et celle du réfor- 
mateur se continuera longtemps, lui mort, dans 
celle de Genève. Il est donc nécessaire que nous 
prenions rapidement les choses d'un peu plus haut, 
rassemblant et groupant tout ce dont nous aurons 
besoin, plus tard, pour être bien compris. 

II 

La religion, ou, pour mieux dire, l'Église, avait 

joué de tout temps un grand rôle à Genève. Yille 

8 



i38 CALVIN. 

impériale, la dissolution de Fempire de Charlema- 
gne l'avait laissée dans un isolement dont ses évê- 
ques profitèrent pour s'emparer du pouvoir tempo- 
rel, qui, cependant, resta toujours en partie aux 
mains du peuple. Un d'eux, Ardutius, contempo- 
rain et ami de saint Bernard, obtint de l'empereur 
Barberousse la confirmation régulière de cet état 
de choses; Genève, menacée par les comtes de 
Savoie, accepta cette solution avec bonheur, et 
bénit longtemps Ardutius comme le vrai fondateur 
de son indépendance. Plusieurs de ses successeurs 
marchèrent sur ses traces. Adhémar Fabri, évê- 
que en 1385, voulut consolider encore cet heureux 
compromis entre les droits de l'évêque et ceux de 
la cité. Un code fut rédigé qui prit le nom de Fran- 
chises; Fabri en jura solennellement l'observation, 
et reconnut aux citoyens le droit d'exiger de ses 
successeurs le même serment. Les historiens ca- 
tholiques ont exagéré, surtout de nos jours, la 
portée de ces faits. Ils ont représenté Genève comme 
ayant dû toutes ses libertés à ce pouvoir qu'elle 
proscrivit plus tard; ses évêques les lui auraient 
octroyées en pur don. Quand cela serait, nous 
pourrions demander encore où ils avaient pris le 
droit de les octroyer, et ce droit, évidemment, ne 
pourrait s'expliquer que par une usurpation anté- 
i^ieure. Mais ce n'est point ainsi que la chose fut 



LIVRE DEUXIÈME. 



139 



entendue au temps des Ardutius et des Fabri. Ils 
ne firent que reconnaître, avec une louable loyauté, 
des libertés depuis longtemps établies et des droits 
bien plus anciens que les leurs. 

Au reste, si quelques évéques méritèrent la re- 
connaissance de Genève, d'autres allaient venir qui 
la méritèrent fort peu. 

Les comtes (ducs ensuite) de Savoie n'avaient 
cessé de revendiquer Genève comme une portion de 
leur héritage, et maintes fois il avait fallu leur recon- 
naître, au moins en fait, une certaine autorité. De 
là de perpétuels conflits entre le prince et l'évêque, 
entre le prince et la cité, souvent forcée d'accorder 
à l'évêque, pour se garantir du prince, un pou- 
voir qui n'était jamais sans danger pour les Fran- 
chises. Au commencement du xv^ siècle, Rome 
trouve un moyen de mettre un terme à ces conflits, 
souvent fort embarrassants pour elle. Elle s'em- 
pare de l'élection de l'évêque, qui appartenait au 
clergé et devait être confirmée par le peuple, et le 
diocèse de Genève ne sera plus qu'une espèce d'a- 
panage réservé aux cadets de la maison de Savoie. 
C'était décréter que l'évêque ne serait plus qu'un 
représentant du duc, et le duc allait être le seul et 
vrai souverain. 

On ne s'inquiéta même pas de ménager les ap- 
parences. En 1451, Amédée VIII fait donner l'évê- 



140 



CALVIN. 



ché au prince Pierre, son petit-fils, âgé de dix ans; 
l'administrateur, Thomas de Sur, yiole ouvertement 
les Franchises, veut destituer les syndics, chefs 
laïques de la cité, et ne recule que devant la plus 
énergique résistance. Le jeune évêque meurt, et un 
autre prince de Savoie, âgé de douze ans, lui suc- 
cède. En 1484, François de Savoie; en 1495, Phi- 
lippe de Savoie; en 1513, Jean de Savoie, le pire 
de tous, qui céda au duc sa juridiction temporelle, 
lui ouvrit les portes de Genève, et l'aida à noyer 
dans le sang des citoyens tout ce qui restait des 
Franchises jui^ées par ses prédécesseurs. Alors 
mourut, entre autres, ce grand mépriseur de mort, 
comme dit Bonivard en ses chroniques, Philibert 
Berthelier. Alors mourut aussi Lévrier, pour avoir 
dit dans le conseil que le duc n'était pas le souve- 
rain de Genève. Alors fut enfermé au château de la 
Grolée, en Bugey, ce même Bonivard qui devait 
plus tard passer six ans, toujours pour la même 
cause, dans les souterrains de Ghillon, Voilà ce que 
l'épiscopat était devenu, en politique, pour Genève 
et les Genevois. 

Religieusement, c'était pis encore, car les vio- 
lences prennent fin, mais la corruption reste. 
Genève, comme tous les pays à gouvernement 
ecclésiastique, 'avait assisté à un développement 
exceptionnel de tous les abus et de tous les vices 



LIVRE DEUXIÈME. 



141 



reprochés alors au clergé. Quelques évêques pieux 
avaient tâché d'arrêter le torrent ; les ordonnances 
d'Antoine Champion, en i493, nous montrent un 
homme ami du bien, mais, en même temps, 'nous 
révèlent à quel incroyable excès le mal était arrivé. 
Ces ordonnances, comme tant d'autres essais de 
réformation dans l'Église, n'aboutirent à rien; 
l'épiscopat de Champion ne fut qu'une parenthèse 
de cinq ans dans cette sérié de prélats qui don- 
naient, au contraire, l'exemple de tous les désor- 
dres. Que pouvait être, sous de pareils chefs, un 
clergé nombreux, oisif, riche, ignorant? Aussi, 
longtemps avant qu'il fût question de Réforme et 
de Réformés, nous voyons le peuple se plaindre de 
la corruption des prêtres, et les magistrats, à sa 
requête, s'efforcer d'obtenir au moins quelque mo- 
dération dans les scandales. Leurs registres nous 
ont conservé des détails qu'on refuserait d'admet- 
tre pour peu que l'authenticité en fût douteuse il 
semblerait impossible que la corruption ait jamais 
osé se produire avec une telle audace. Profondé- 
ment méprisé, même de ceux qui ne valaient pas 
beaucoup mieux, le clergé n'avait, à Genève, que 
des racines qui durent céder aisément au premier 
vent des nouvelles idées. 



142 



CALVIN. 



III 



Nous n'avons pas à raconter en détail comment 
et sous quelle forme ces idées pénétrèrent dans la 
Yieille ville épiscopale. Il ne serait pas facile, d'ail- 
leurs, d'assigner une date aux tout premiers com- 
mencements ; plusieurs des faits qu'on cite comme 
ayant marqué, à Genève, les débuts de la Réforme, 
supposent un mouvement antérieur, vme prépara- 
tion déjà assez avancée. L'état du pays, ses luttes 
contre le pouvoir épiscopal, l'activité naturelle des 
esprits, les relations de Genève avec l'Allemagne, 
ont conduit à penser que la Réforme avait eu des 
échos, dès l'origine, sur les bords du Léman. 

Mais une idée s'imprègne nécessairement tou- 
jours de l'atmosphère où elle se développe; elle 
peut, selon les lieux, être ou ^ paraître plus ou 
moins différente d'elle-même. Que devint donc, à 
Genève, dans l'atmosphère que nous avons décrite, 
l'idée de la Réformation? 

Des historiens superficiels, soit catholiques, soit 
protestants, ont vu toute la Réformation dans une 
seule cause : l'indignation soulevée par tant de 
scandales et d'abus. Ils se trompaient. Non-seule- 



LIVRE DEUXIÈME. 



143 



ment cette cause n'a pas été la seule, maiS; dans 
plusieurs pays, elle ne fut que la cause appa- 
rente, Toccasion. Plus on a, de nos jours, creusé 
l'histoire des temps antérieurs à la Réformation, 
plus on s'est convaincu que la cause intime, et pre- 
mière fut un travail religieux, lentement accompli 
dans les esprits et dans les consciences. Si vous 
voulez un tableau complet et vivant de ce travail 
de plusieurs siècles, prenez la jeunesse de Luther. 
Longtemps avant l'affaire des indulgences, vous le 
voyez agité, tourmenté ; il frémirait à la pensée 
d'abandonner le catholicisme, ou, pour mieux 
dire, cette pensée ne lui ^ient pas, ne peut pas lui 
venir ; et cependant il sent que le catholicisme ne 
le satisfait plus, ne peut plus et ne pourra plus le 
satisfaire. Son âme s'élance, dans les ténèbres, au 
devant d'une lumière qu'il pressent bien plus qu'il 
ne l'entrevoit. Les indulgences ne feront que lui 
ouvrir les yeux, et que fixer la direction de ses re- 
gards jusque-là incertains. Ainsi eh fut-il en France, 
en Angleterre aussi, pour plusieurs des premiers 
prédicateurs de la Réforme. Les abus et les scan- 
dales ne leur furent que l'occasion de se rendre 
compte du mal, puis de se prononcer ouvertement, 
et de prêcher ce que la méditation, la souffrance 
intime, la Bible surtout, avaient déjà accompli 
dans leurs âmes. 



144 



CALVIN. 



Mais ce travail préliminaire n'avait pas été par- 
tout également profond ; l'histoire de Genève épis- 
copale en offre peu de traces. Si quelques hommes 
de ces temps connurent les angoisses d'vm Luther 
ou les aspirations plus vagues de quelques-uns de 
ses devanciers, ils se turent, apparemment, ou on 
les força de se taire. Un moine, nortimé Baptiste, 
qui avait osé élever la voix, fut livré à Tévêque par 
le duc, venu exprès à Genève, et le bûcher fit jus- 
tice du Savonarole anticipé. C'était vers 1430. 
L'Église était assez puissante pour étouffer tout 
commencement de résistance, et, d'ailleurs, assez 
corrompue pour que nulle idée évangélique, nul 
besoin de vie chrétienne et de foi pure , ne se dé- 
veloppât, à Genève, dans son sein. Voilà pourquoi, 
quand on se mit à l'attaquer tout de bon, ce fut 
moins sur le terrain religieux que sur celui des 
abus, des désordres, des choses, en un mot, dont 
on pouvait s'indigner sans être soi-même fort chré- 
tien, et sans s'inquiéter de le devenir. 

Ajoutez, enfin, les éléments politiques qui en- 
traient nécessairement, à Genève, dans la question. 
Comment, dans les attaques, séparer le prince 
temporel du prince spirituel? Comment ne pas 
faire servir ou les attaques temporelles contre l'op- 
presseur spirituel, ou les attaques religieuses con- 
tre l'oppresseur temporel? On peut regretter, sans 



LIVRE DEUXIÈME. 



145 



doute, que le mouyement n'ait pas été, comme 
dans quelques autres pays, purement religieux; 
mais il y aurait injustice à ne pas reconnaître que, 
sous un prince-éyêque, les choses ne pouvaient, 
au début, aller autrement. Il y aurait également 
injustice à trop généraliser ce que nous venons de 
dire. Si certains Genevois vir.ent avant tout, dans 
la Réforme, une affaire politique, d'autres, dès l'o- 
rigine, en reconnurent et en embrassèrent avec 
joie le côté religieux, preuves vivantes que Dieu sait 
tirer le bien de n'importe quels commencements. 
Mais les premiers faisaient plus de bruit, démo- 
lissaient plus publiquement l'ancien culte, et il est 
arrivé ce qui arrive dans toutes les révolutions : 
l'histoire a beaucoup parlé des violents , peu des 
autres, bien que ceux-ci fussent les représentants 
véritables, sérieux, de l'idée mise en action. 



IV 



Tous ces faits sont importants à noter si Ton 
veut déterminer sainement ce que dut être et ce 
que fut, à Genève, le rôle des réformateurs. 

Nous disons des réformateurs^ car Yiret et Farel, 
h l'arrivée de Calvin, étaient déjà dans la voie où 



146 



CALVIN. 



celui-ci allait rencontrer tant d'obstacles et rem- 
porter tant de victoires. 

Nous connaissons Farel; nous Favons vu, disci- 
ple de Le Fèvre, déployer autant d'éloquence que 
de zèle, et, peu après, particulièrement désigné 
aux persécuteurs, quitter la France. C'était en 
1523. A peine arrivé. à Baie, il sollicite une confé- 
rence publique avec les prêtres ; vainqueur, il est 
chassé de la ville, mais non sans emporter l'assu- 
rance que Baie est conquise à la Réforme. L'année 
suivante, il conquiert la principauté de Montbé- 
liard; puis nous le voyons successivement à Berne, 
à Aigle, à Lausanne, à Morat, à Orbe, où il con- 
vertit Yiret, à Neuchâtel, surtout, qu'il attaque à 
plusieurs reprises, et qu'il arrache enfin, par des 
efforts surhumains, à la domination papale. Il ne 
lui fallut, à Genève, guère moins d'efforts et de 
courage, et, sans lui, le grand acte de 1535 aurait 
pu tarder encore longtemps. 

Viret avait eu quelque peine à se tourner vers 
l'Évangile; mais, une fois décidé, on vit bientôt 
que ses hésitations n'avaient été ni indifférence ni 
frayeur. Orbe , Granson , Payerne , l'entendirent 
prêcher; un coup d'épée le mit en danger de mort. 
Venu à Genève avec Farel, un empoisonnement 
lui fit voir la mort de plus près encore. Il n'en 
resta pas moins, comme Farel, au plus fort de la 



LIVRE DEUXIÈME. 



147 



mêlée, et la victoire fut la sienne comme celle de 
son ami. 

Mais il s'agissait d'organiser, de discipliner la 
victoire, et c'était une seconde victoire, plus dif- 
ficile, à remporter. [Is avaient donc immédiatement 
proclamé deux choses : l'une, que la Réformation 
devait être, avant tout, alfaire de religion; l'autre, 
qu'elle ne serait jamais réelle, ne mériterait ja- 
mais son nom, s'il n'y avait réformation morale 
en même temps que réformation de doctrine. 

C'était, comme on voit, couper court à tous les 
malentendus, à toutes les illusions ; c'était mettre 
au pied du mur tous ceux qui, volontairement ou 
non, garderaient ces illusions, se complairaient 
dans ces malentendus. Or, ces gens-là étaient nom- 
breux, et ces gens-là, d'ailleurs, n'ont pas besoin 
d'être en majorité : le mal, dans ce pauvre monde, 
sait toujours assez être puissant. 

Genève donc, légalement et officiellement en- 
trée, depuis le mois d'août 1535, dans la Réforme, 
avait encore beaucoup de chemin à faire pour y 
entrer comme l'entendait Farel, et, malheureuse- 
ment, beaucoup de gens n'entendaient pas qu'elle 
y entrât ainsi. La chute du catholicisme avait été 
la fin de certains maux, mais, en même temps, 
le commencement ou l'aggravation de certains 
autres. 



148 



CALVIN. 



C'était, d'abord, l'immoralité. 

Celle du clergé, quoique profonde, n'avait pas 
tellement détruit l'autorité morale de l'Église, que 
cette autorité ne fut encore un certain frein ; ce 
frein ôté, ceux qui ne s'en étaient pas aussitôt im- 
posé un autre, celui de l'Évangile, n'avaient pu 
que devenir pires. Ceux-là, l'abolition de la confes- 
sion n'avait été pour eux que l'abolition de tout 
contrôle ; l'exil des prêtres n'avait fait que les dé- 
barrasser des représentants officiels, mauvais, sans 
doute, mais officiels pourtant et les seuls qu'ils 
connussent, de l'ordre, de la règle, du devoir. Ef- 
fet inévitable du système romain. Tout y est cal- 
culé pour que l'homme ne puisse s'en passer. Au 
lieu de former votre conscience, il vous enseigne à 
la placer hors de vous, dans un homme qui va de- 
venir pour vous l'incarnation de la loi divine, et, 
quand vous reniez cet homme, il y a toujours 
grand danger que la loi ne se trouve, en fait, exi- 
lée et reniée avec lui. — Ainsi en était-il, à Ge- 
nève, chez bien des gens. 

A rimmoralité se joignait l'incrédulité. 

Pourquoi? — Pour la même raison. Quand la 
foi, cessant d'être une affaire personnelle, s'est in- 
carnée, pour vous, en certains hommes, une rup- 
ture avec ces hommes risquera toujours d'être une 
rupture avec la foi. Le catholicisme, d'ailleurs, 



LlVHt: DEUXIÈME. 



149 



fournit à rincrédalité beaucoup de moyens de se 
cacher, et non-seulement de se cacher, mais de 
s'ignorer elle-mèmxe; la chute du catholicisme ne 
fait alors que la mettre en évidence. 

Ainsi en était-il également, à Genève, pour un 
certain nombre de gens. L'incrédulité allait même, 
chez quelques-uns, jusqu'à un point qu'on croit 
généralement n'avoir pas été atteint à cette épo- 
que. Le matérialisme le plus grossier, le plus bru- 
tal, s'étalait dans leurs discours aussi bien que 
dans leurs mœurs ; nous en aurons assez de preu- 
ves quand nous raconterons les dernières luttes de 
Calvin contre les derniers représentants de ces 
tristes tendances. 

Farel et son collègue avaient donc mis courageu- 
sement la main à l'œuvre, et, si l'histoire ne nous 
avait conservé que les lois qu'ils firent adopter, on 
pourrait croire que la république genevoise se 
trouva, dès les premiers jours, sincèrement et 
chrétiennement régénérée. Ce fut une grande et 
belle scène que celle du 21 mai 1536, alors que, 
réunis dans le temple de Saint-Pierre, les citoyens 
jurèrent de prendre l'Évangile pour règle unique 
de leur vie, comme ils avaient déjà juré de le 
prendre pour règle unique de leur foi. Cette vota- 
tion solennelle embrassait toutes les lois faites ou 
à faire comme découlant de la loi chrétienne. Mais 

9 



150 



GALYIN. 



les lois prouyent peu ; souvent même il est arrivé 
qu'elles fussent votées avec d'autant plus d'em- 
pressement qu'on avait moins l'intention de s'y 
soumettre : on croit avoir payé sa dette en rendant 
hommage au principe, et on foule aux pieds, sans 
scrupule, les obligations qui en sortent. Ce même 
clergé dont les vices venaient de faciliter le ren- 
versement de son Église, ne l'avait-on pas vu 
maintes fois, dans ses conciles, proclamer les lois 
les plus sages, les plus sévères? Ainsi voulaient 
faire plusieurs de ceux qui avaient montré tant 
d'indignation contre lui. Mais Farel entendait que 
ce qu'on avait voté ne fût pas une lettre morte. 
Tantôt, parlant au peuple, il le somme d'obéir; 
tantôt, parlant aux magistrats, il les somme d'exi- 
ger une obéissance entière, les menaçant de tout 
le courroux de Dieu s'ils laissent enfreindre des 
lois qui ne sont, au fond, que la loi de Dieu. Les 
magistrats, généralement bien disposés, font de 
leur mieux, publient quelques règlements addi- 
tionnels, infligent quelque châtiment exemplaire. 
Dans le peuple, les bons appuyent Farel, les moins 
mauvais finissent par l'appuyer aussi; mais les 
mauvais, à mesure que leur nombre diminue, de- 
viennent toujours plus mauvais. 

Ce qui compliquait encore sa tâche, c'était l'hé- 
roïque unanimité de tous, bons on mauvais, dans 



LIVRE DEUXIÈME. 



151 



les sacrifices qu'exigeait la défense de la patrie. 

La proclamation de la Réforme avait été im- 
médiatement suivie de la reprise des hostilités con- 
tre la ville. Dès le 24 septembre 1335, une attaque 
nocturne avait failli la livrer aux mains du duc et 
de révêque. Dès la fin de novembre, pressée de 
toutes parts, elle voyait arriver la famine ; ses trois 
faubourgs, rasés pour faciliter la défense, lui 
avaient donné à nourrir cinq ou six mille habitants 
de plus. En décembre, voici venir un envoyé fran- 
çais. Le roi offre sa protection, mais à condition 
qu'on lui donne la juridiction temporelle de Té- 
vêque chassé. Un des syndics mène l'ambassadeur 
faire le tour des fortifications, auxquelles travail- 
lent, malgré la neige, hommes, femmes, enfants, 
et lui demande si ce peuple a l'air disposé à ac- 
cepter une pareille offre. Le 13 janvier, nouvel as- 
saut, et sur quatre points à la fois. Le 24, bataille à 
un quart de lieue de la ville. En février seulement, 
l'armée bernoise arrive, et un peu de sécurité 
reparaît. 

Telle était la ville, ou plutôt le camp, que Farel 
prétendait soumettre à toute la sévérité de la mo- 
rale évangélique. Les obstacles se multiplient. 
Farel ne perd pas courage ; il se sent tenu de per- 
sévérer, de lutter jusqu'au bout, et, si l'œuvre de 
Dieu doit échouer à Genève devant l'obstination 



152 



CALVIN. 



des hommes, il faut au moins que le ministre de 
Dieu Tait soutenue jusqu'au dernier moment. Pe- 
tit de taille et assez chétif d'apparence, méprisable^ 
comme saint Paul le disait de lui-même, il gran- 
dissait, devant les rebelles, de toute la hauteur de 
son indignation et de sa foi. Les yeux se baissaient 
devant lui; les murmures l'accompagnaient, mais 
de loin, et pour se taire encore dès qu'il se retour- 
nerait. En chaire, il ne ménageait rien. Sa parole 
roulait comme un tonnerre, ses invectives pleu- 
vaient à pleine coupe sur tous les contempteurs de 
l'Évangile. Il était riche de ces formes qu'on est 
aujourd'hui convenu d'appeler peu évangéliques, 
mais qu'il serait plus juste d'appeler tout simple- 
ment peu polies, car rien de plus évangélique, au 
fond, que l'indignation dont il s'armait. 

Mais il sentait diminuer ses forces ; il commen- 
çait à se demander si Genève allait être décidément 
indigne du rôle qu'il avait rêvé pour elle. 



V 



Un jour, enfin, — nous avons dit que c'était en 
1536, vers la fin d'août, - — il apprend que l'auteur 
de Vlnstitution Chrétienne est descendu dans une 



LIVRE DEUXIÈME. 



153 



hôtellerie de Genève, mais pour repartir le lende- 
main. Ne serait-ce pas l'homme qu'il attend? Car 
Farel, aussi humble que courageux, s'était souvent 
demandé si un autre ne réussirait pas mieux que 
lui. Il s'était mis, comme par pressentiment, à at- 
tendre et à espérer cet autre. 

Il courut donc à l'hôtellerie. Quelle fut, en 
voyant Calvin, sa première impression ? Persista- 
t-il à croire que c'était l'homme qu'il attendait, ou 
fut-il un moment déconcerté par la pâleur, la mai- 
greur, l'air maladif de celui à qui il venait pro- 
poser une telle charge? Nous l'ignorons. Mais la 
proposition est formulée, et Calvin, d'abord, la re- 
pousse. Il n'est pas fait, dit -il, pour cette charge. 
Il veut bien être ouvrier du Seigneur dans la 
grande moisson qui se prépare, soldat du Sei- 
gneur, au besoin, dans la grande bataille, comme 
il l'a été en mainte occasion déjà ; mais défricher 
une portion du champ, mais accepter la garde 
d'un poste déterminé, il est convaincu que ce n'est 
pas son affaire. S'il a déjà rendu quelques services, 
n'est-ce pas par un livre, fruit du silence et de l'é- 
tude? Qu'on le laisse donc aller là où il pourra en 
écrire d'autres. Farel insiste. Le livre est fait; quel 
autre livre pourrait valoir le commentaire que l'au- 
teur y ajoutera en l'incarnant dans une Église sur 
laquelle le monde aura les yeux? Qui a le droit, 



15i 



CALVIN. 



d'ailleurs, quand de toutes parts la trompette sonne, 
de dire qu'il n'est pas homme d'action, que sa 
tâche est d'étudier, d'écrire? La preuve que Dieu 
attend autre chose de Calvin, c'est que le voici, 
lui, Farel, qui se trouve sur son chemin, et qui lui 
demande, au nom de Dieu, sa coopération. Calvin 
trouve alors des raisons nouvelles; il veut, di- 
rait-on, rebuter Farel en lui peignant les défauts 
de l'homme qui deviendrait son collègue. Il se 
connaît, dit-il; il se sait tenace, opiniâtre. Encore 
une fois, qu'on le laisse s'ensevelir dans ses étu- 
des ; ce n'est que là qu'il peut valoir quelque chose. 
Alors Farel éclate, a Tes études, s'écrie-t-il, c'est 
un prétexte! Je te déclare, moi, que si tu refuses 
de t' associer à mon œuvre. Dieu te maudira pour 
t'être cherché toi-même et non pas Christ \ » 

Calvin céda, mais comme devait céder un 
homme de sa trempe, c'est-à-dire avec la pro- 
fonde conviction qu'il cédait à Dieu, non à un 
homme. Mais l'homme lui resta toujours cher 
et vénérable. Il aimait à se rappeler cette scène, 
cette (( adjuration épouvantable, disait-il, comme 
si Dieu eût d'en haut étendu sa main sur moi 
pour m'arrêter ^. » Il se la rappelait aux jours 
mauvais, reprenant courage à la pensée de cette 

^ Bèze. Vie de Calvin. 
2 Préface sur les Psaumes. 



LIVRE DEUXIÈME. 



155 



main « étendue d'en-haiit » pour le saisir et le 
soutenir; il se la rappelait, aux jours heureux, 
pour remercier Dieu de l'avoir choisi et soutenu ; 
il se la rappela, sans doute, quand le vieux Farel 
le vint voir pour la dernière fois, lui, plus jeune 
de tant d'années, mais consumé avant le temps. 
Farel ne venait plus, ce jour-là, pour « l'arrêter, » 
mais pour lui envier le bonheur du grand départ 
et les félicités du grand repos. 



VI 



Calvin, donc, appartenait désormais à Genève, 
et Genève à Calvin. Comme Dieu sait se servir de 
tout et de tous! C'était le futur apostat de la Ré- 
forme, Du Tillet, qui avait informé Farel de la 
présence de Calvin, et lui avait conseillé de l'al- 
ler voir. 

Dieu, avons-nous dit, lui donnait Genève ; mais 
Dieu la lui donnait à conquérir. C'est cette con- 
quête que nous avons maintenant à raconter. 

Calvin ne se posa point en conquérant. L'eût-il 
voulu, il ne le pouvait, car la conquête officielle 
était faite, et, quant à l'autre, la vraie, Tintime, 
il la trouvait commencée, sur tous les points, par 



156 



CALVIN. 



Farel. Loin de vouloir se mettre à la place de 
celui-ci, il n'accepta même pas, d'abord, d'être son 
collègue dans le ministère pastoral; sa charge, 
assez mal définie, fut quelque temps comme un 
milieu entre le professorat et la prédication. Il 
paraît qu'on ne fixa îiême pas les honoraires, car 
nous lisons aux registres du Conseil, à la date du 
13 février 1537 : (< On donne six écus d'or à Cau- 
vin, soit Calvin, vu qu'il n'a encore guères reçu. » 
Le 8 septembre de l'année précédente, il est appelé 
« ce Français. » C'est la première mention qui soit 
faite de lui dans les registres. 

Ce Français ne s'était donc engagé qu'à donner 
des leçons sur l'Écriture ; mais ces leçons se don- 
naient dans la cathédrale, et, vu le lieu, vu la 
foule , elles ne pouvaient que ressembler fort à 
des prédications proprement dites. Les Genevois 
avaient beaucoup à apprendre en fait d'instruction 
religieuse ; mais Yéducation religieuse laissait 
encore plus à désirer, et le prédicateur, en consé- 
quence, ne quittait jamais un sujet sans Tavoir 
largement développé au point de vue de la pra- 
tique et des mœurs. Comme Farel, il entendait 
n'appeler Réformation que ce qui vivrait et gran- 
dirait sur le sol religieux; comme Farel, il ne par- 
lait de rien moins que de faire produire à cette 
révolution, mêlée de tant d'éléments moins purs, 



LIVRE DEUXIÈME. 



157 



tous les fruits du christianisme. Les adversaires 
de Farel purent bientôt s'apercevoir que Calvin 
n'était qu'un Farel plus jeune, plus savant, plus 
habile, moins ardent à l'extérieur, et, en réalité, 
tout autrement fort et puissant. Les murmures ne 
se firent donc pas attendre. Avec une naïveté qui 
montre bien où certaines gens en étaient encore, 
on se plaignait que Calvin manquât à son office, 
u II était chargé, disait-on, d'expliquer l'Écriture ; 
de quel droit se mettait-il à faire autre chose, à 
parler des mœurs, à censurer? Il avait à montrer 
qu'on faisait bien de ne plus vouloir la messe, et 
le pape, et la confession, et le reste; de quel droit 
prétendait-il relever une autorité abattue, pour 
devenir comme le confesseur et le pénitencier de 
la cité? » — Ne nous moquons pas trop de ces 
hommes ; ils ne disaient guère là que ce que bien 
d'autres, plus chrétiens, sont souvent tentés de 
dire aussi, ou de penser du moins. On aime assez 
à entendre parler de religion; on aime peu à en- 
tendre tirer des conséquences qui gêneront le 
vieil homme, et le solliciteront à se régénérer. 

Les circonstances politiques continuaient à en- 
tretenir ce sentiment. Ces hommes que Calvin, 
venu au secours de Farel, prétendait soumettre à 
un pareil joug, c'étaient ceux qui avaient tant 

combattu pour l'affranchissement de leur patrie , 

0. 



158 



CALVIN. 



et comme la lutte religieuse s'était trouvée intime- 
ment liée à la lutte politique, peu s'en fallait qu'ils 
ne se considérassent comme ayant largement payé 
d'avance tout ce que la religion, tout ce que Dieu 
pouvait raisonnablement exiger d'eux. Cet Évan- 
gile qu'on leur prêchait, n'avaient-ils pas versé 
leur sang pour conquérir le droit de se le faire 
prêcher? Ils montreront, au besoin, leurs bles- 
sures; les prédicants pourraient-ils en faire au- 
tant? Tout danger, d'ailleurs, venait de cesser; 
une orgueilleuse sécurité succédait à ces jours 
d'angoisse, où, à défaut d'une piété réelle, le péril 
tournait plus ou moins les cœurs vers Dieu. Le 
Pays de Yaud et le Chablais, conquis et protestan- 
tisés par les Bernois, entouraient Genève d'un 
rempart que nul ennemi, semblait-il, ne perce- 
rait plus. C'était, après tant de rudes années, la 
prospérité, le triomphe, — et la prospérité, comme 
toujours, endurcissait les cœurs. 



VII 



Calvin, cependant, moins de trois mois après 
son arrivée à Genève, obtint ou fit obtenir à Farel 
un grand et encourageant succès. 



LIVRE DEUXIÈME. 



159 



Ils avaient rédigé une confession de foi où était 
clairement déterminée, article par article, cette 
intime liaison qu'ils travaillaient à établir entre la 
foi et les mœurs. Elle résumait admirablement et 
la doctrine évangélique, et les erreurs renversées 
au nom de cette doctrine, et les conséquences mo- 
rales résultant soit du renversement de ces er- 
reurs, soit de la doctrine elle-même, rendue à sa 
pureté primitive. 

Nous voudrions la reproduire en entier. Bor- 
nons-nous à une rapide analyse. 

I. La Bible ^ seule « règle à suivre, sans y mêler 
aucune chose, sans y ajouter ni diminuer. 

II. Un seul Dieu, Dieu est esprit; donc, adora- 
tion en esprit. Point de « cérémonies et observa- 
tions charnelles, comme s'il se délectoit en telles 
choses. » Point de « fiance en créature aucune. » 
Point d'images dans les temples , ni représentant 
des créatures, ni prétendant représenter Dieu. 

III. Loi de Dieu,, seule pour toutes. Ici déjà com- 
mence l'application morale. « Comme il est le 
seul Seigneur et Maître , nous confessons que 
toute notre vie doit être réglée aux commande- 
ments de sa sainte loi, et que nous ne devons avoir 
autre règle de bien vivre, ni inventer autres 
bonnes oeuvres pour complaire à lui que celles qui 
y sont contenues. » — Puis vient le décalogue. 



160 



CALVIN. 



IV. Vhomme en sa nature. Aveugle « en té- 
nèbres d'entendement, » corrompu et c( pervers de 
cœur, » il ne peut, par lui-même, ni parvenir à 
la vraie connaissance de Dieu, ni « s'adonner à 
bien faire. » Il a donc besoin d'être a illuminé de 
Dieu» et «redressé à l'obéissance de la justice 
de Dieu. » 

V. Vhomme en soi damné. Conséquence de ce 
qui précède. Donc l'homme doit (( chercher autre 
part qu'en soi le moyen de son salut. » 

VI. Salut en Jésus. Jésus est celui « qui nous a 
été donné du Père, afin qu'en lai nous recouvrions 
tout ce qui nous défaut en nous-mêmes. » Or, ce 
qu'il a fait et souffert, nous le trouvons résumé 
(( au symbole qui est récité en l'Église. » — Suit 
le symbole des apôtres. 

VII. Justice en Jésus, C'est par lui que nous 
sommes « réconciliés et remis en grâce ; » c'est 
par l'effusion de son sang que « no\is sommes net- 
toyés » de toutes nos souillures. 

VIII. Régénération en Jésus. C'est l'œuvre de son 
Esprit. Notre volonté « est rendue conforme à celle 
de Dieu. » Nous sommes a délivrés de la servitude 
du péché, » et c'est ainsi seulement que « nous 
sommes faits capables de bonnes œuvres. » 

IX. Rémission des péchés,^ toujours nécessaire. 
Malgré la régénération, beaucoup de mal et d'im- 



LIVRE DEUXIÈME. 



161 



perfections restent. Donc (( nous avons toujours 
besoin de la miséricorde de Dieu, » et nous devons 
toujours « chercher notre justice en Jésus-Christ, 
ne rien attribuant à nos oeuvres. » 

X. Tout notre bien en la grâce de Dieu^ c'est- 
à-dire que tous les bienfaits ci-dessus nous sont 
accordés « par sa seule clémence et miséricorde, 
sans aucune considération du mérite de nos 
œuvres. » Et cependant, les œuvres c( que nous 
faisons en foi » lui sont (( plaisantes et agréables, » 
parce que, ne nous imputant point « l'imperfec- 
tion qui y est, » il ne voit plus en elles que ce qui 
« procède de son esprit. » 

XI. Foi. C'est elle qui est « l'entrée » à toutes 
ces c( richesses. >> Elle consiste à croire « aux pro- 
messes de l'Évangile, )> et à recevoir Jésus-Christ 
« tel qu'il nous est décrit par la Parole de Dieu. » 

XIL Invocation de Dieu seul^ et intercession de 
Christ, Tout nous vient de Dieu par Jésus-Christ; 
toute autre invocation est donc superflue ou cri- 
minelle. 

XIII. Oraison intelligible. Nullité de toute prière 
qui ne procède pas (( de l'affection de cœur. » Mo- 
dèle : rOraison dominicale. 

XIV. Sacrements. Ce sont des « exercices de 
foi, » tant pour la fortifier en nous, que pour la 
c( témoigner envers les hommes. » Il y en a deux, 



162 



CALVIN. 



le Baptême et la Cène. Quant à a ce qui est tenu 
au royaume du pape, de sept sacrements, nous le 
condamnons comme fable et mensonge. » 

XV. Le Baptême. Signe extérieur par lequel a Dieu 
testifîe qu'il nous veut recevoir pour ses enfants. » 
Et puisque nos enfants « appartiennent à une telle 
alliance, » c'est à bon droit que c( le signe exté- 
rieur leur est communiqué, » 

XYI. La Cène. Représentation de a la vraie com- 
munication spirituelle que nous avons en le corps 
et le sang de Christ. » 

XVII. Traditions humaines. Point d'ordonnances 
légitimes que celles qui sont fondées sur la Parole 
de Dieu; point donc de «pèlerinages, moineries, 
différences de viandes, défenses de mariage, con- 
fesses et autres semblables. » 

XVIII. Église. Plusieurs Églises dans le monde, 
et pourtant une seule Église, ensemble des vrais 
fidèles, Église ce dont la droite marque est quand 
FÉvangile y est purement prêché, annoncé, écouté 
et gardé. » 

XIX. Excommunication. Comme il y a toujours 
des c( contempteurs de Dieu et de sa Parole, » l'ex- 
communication est (( une chose sainte et salu- 
taire, yy II est donc ce expédient que tous manifestes 
idolâtres, blasphémateurs, meurtriers, larrons, sé- 
ditieux, batteurs, ivrognes, après avoir été dûment 



LIVRE DEUXIÈME. 



163 



admonestés, s'ils ne viennent à amendement, 
soient séparés de la communion des fidèles, 
jusques à ce qu'on y aura connu repentance. » 

XX. Ministres de la Parole. Point de pasteurs lé- 
gitimes que c( les fidèles ministres de la Parole de 
Dieu , » paissant les brebis de Jésus-Christ « en 
instructions, admonitions, consolations, exhorta- 
tions. » Point d'autorité qui leur soit propre et 
personnelle; ils ne sont quelque chose que par 
la Parole de Dieu, « en laquelle ils ont puissance 
de commander, défendre, promettre et menacer, 
et sans laquelle ils ne peuvent et ne doivent rien 
attenter. » 

XXI. Magistrats, L'autorité civile est « une or- 
donnance de Dieu. )) Elle doit donc s'exercer au 
nom de Dieu et selon ses commandements; elle 
doit être respectée a en toutes les ordonnances 
qui ne contreviennent pas aux commandements de 
Dieu. » 

Telle était donc la confession de foi qui fut pré- 
sentée, en novembre, au Conseil dit des Deux 
Cents ^ soit Grand Conseil. Elle faisait partie d'un 
ensemble d' c( Articles concernant le gouvernement 
de l'Église, » comme dit le registre, et cet ensem- 
ble fut adopté. Ce n'était pas encore une légis- 
lation complète ; les règlements moraux joints à la 
confession de foi avaient plutôt pour but de con- 



164 



CALVIN. 



sacrer le principe, et ne songeaient pas encore à le 
suivre dans toutes ses applications. 

Mais le principe était voté, et c'est ce que les 
réformateurs avaient voulu. Le gouvernement 
était investi par le Grand Conseil du droit de re- 
chercher et de punir toute infraction aux lois chré- 
tiennes ; les pasteurs étaient investis du droit de 
provoquer tous les règlements qu'ils jugeraient 
nécessah^es, de signaler aux magistrats les délits, 
d'en poursuivre la punition. Les représentants du 
peuple venaient d'abdiquer en son nom entre les 
mains des chefs de l'Église, armés désormais léga- 
lement de toute l'autorité de l'Évangile, et, pour 
la st)utenir, ne faisant qu'un avec les chefs tem- 
porels. 



VIII 



Il va sans dire que nous n'avons pas la pensée 
d'approuver sans réserve l'état de choses que ce 
jour vit inaugurer à Genève, ni, encore moins, de 
le présenter comme un idéal auquel nos législa- 
tions doivent tendre. 

Cet idéal, que Calvin allait bientôt poursuivre 
jusqu'en ses dernières applications, c'était celui 



LIVRE DEUXIÈME. 



165 



de l'état chrétien^ chrétien dans les détails comme 
dans l'ensemble de ses lois, et se considérant 
comme responsable, devant Dieu, de toutes les 
actions des citoyens. 

Ainsi entendu, l'état chrétien devient nécessai- 
rement l'État-Église. Il règle souverainement la 
foi, fondement de l'édifice; il règle souveraine- 
ment tout ce qui va s'élever sur cette base, c'est-à- 
dire tout, sans exception, car il n'est rien, chré- 
tiennement parlant, qui ne se lie à la foi et qui 
n'ait à être déterminé par la foi. La foi occupera 
donc, dans l'État, la place que nous sommes tous 
d'accord à lui assigner dans l'individu ; l'État for- 
cera l'individu à faire, en vertu de la foi com- 
mune, tout ce que le même individu, aie supposer 
pleinement chrétien, ferait en vertu de sa foi in- 
dividuelle. 

Voilà l'erreur. La foi, même commune à tous les 
membres d'une société constituée, est toujours, au 
fond, individuelle ; la communauté de foi est un 
fait extérieur d'oîi ne peuvent sortir logiquement 
que des conséquences extérieures, communauté de 
culte, organisation ecclésiastique, etc. Ainsi, même 
fixée sous forme de confession, la foi doit encore 
être laissée, quant à ses conséquences de détail, à 
la conscience de chacun. Éveiller et vivifier, chez 
tous, le sentiment de leur responsabilité devant 



166 



CALVIN. 



Dieu et devant les hommes, voilà la tâche des 
prédicateurs de la foi, tâche que Fautorité civile 
pourra et devra leur faciliter; mais, cette respon- 
sabilité, laissons-la tout entière à tous, et que ni 
rÉtat ni l'Église ne prétendent se substituer à 
leur conscience. 

Voilà, selon nous, la vraie marche. Remarquez 
cependant que ce système, conforme, selon nous, 
à l'esprit du christianisme et à la vraie nature de la 
foi, nous jette, comme celui de Calvin, dans la 
poursuite d'un idéal, et que Calvin aurait beau jeu 
à nous demander aujourd'hui ce que devient, dans 
la pratique, cet idéal réputé plus sage que le sien. 
(( Ces consciences, nous dirait-il, à qui vous laissez 
le droit de déterminer elles-mêmes ce que la loi de 
Dieu leur permet ou leur interdit, combien y en 
a-t-il qui se règlent réellement, sérieusement, sur 
la loi de Dieu? Vous me reprochez d'être tombé 
dans l'extrême; n'êtes-vous pas dans l'extrême 
contraire, vous dont les lois ne frappent que ce 
qui les offense elles-mêmes, et permettent tout ce 
qui n'offense que Dieu? Vous n'avez pas résolu le 
problème, poursuivrait-il; vous avez passé à côté. 
Moi, je l'ai abordé résolument. La foi posée, j'ai 
voulu toutes les conséquences de la foi. Je les ai 
voulues dans l'État comme dans l'Église, dans 
chacun des citoyens comme dans l'État. J'ai été 



LIVRE DEUXIÈME. 



167 



logique, et j'ai youIu que tout le monde le fût. » 

Nous avons dit ailleurs que la logique peut avoir 
tort, et nous ne croyons pas davantage, ici, qu'elle 
ait raison. Mais comment omettre absolument ce 
qu'il y aurait à dire en faveur des lois de Calvin, et 
ce qu'il aurait, lui, à dire contre les nôtres? 

Gardons-nous, d'ailleurs, en lisant les siennes, 
de nous laisser trop influencer par l'indignation, 
vraie ou fausse, que certains détails ont soulevée 
chez quelques-uns de ses historiens. 

D'abord, il a été prouvé qu'on ne fit, sur bien 
des points, que renouveler des ordonnances anté- 
rieures à la Réformation. Nous en connaissons 
quatre (1503, 1506, 1510, 15H) contre les jeux de 
hasard; quatre aussi (1484, 1487, 1492, 1516) 
contre les danses. La .débauche, l'ivrognerie, les 
blasphèmes, avaient aussi été l'objet d'ordonnan- 
ces, fort mal observées, il est vrai, mais sévères, 
et souvent nous voyons Calvin ou ses collègues, 
quand on les accuse d'exiger trop, demander si ce 
qui était défendu sous une Église corrompue serait 
donc permis sous l'Évangile. 

11 faut ensuite ne pas oublier ce qu'étaient, à 
cette époque, certaines choses que l'adoucissement 
des mœui^s a plus ou moins modifiées. Tous les usa- 
ges, et, à plus forte raison, tous les désordres, gar- 
daient Tempreinte des siècles précédents; toutes 



168 



CiVLVIN. 



les passions dégénéraient aisément en un cynisme 
brutal, sauvage. Ce que l'ivrognerie et les festins 
sont aujourd'hui pour les tout derniers des der- 
nières classes, ils l'étaient, alors, pour bien des 
gens d'une condition plus élevée. Le plaisir ne 
savait guère être innocent. Ces danses, par exem- 
ple, qu'on reproche à Calvin d'avoir si sévèrement 
interdites, sait-on bien ce qu'elles étaient? On peut 
l'apprendre dans ces mêmes registres qui nous les 
montrent défendues si longtemps avant lui ; on 
peut l'apprendre aussi dans les registres de nos 
tribunaux correctionnels, car il était rare qu'elles 
ne dégénérassent pas en ces scandales qu'aucune 
police honnête ne permettra jamais. 

Les lois somptuaires n'avaient non plus, pour le 
temps, rien d'excessif, et nous ne devons les juger 
ni sur nos mœurs, ni sur les murmures de ceux 
qu'elles contrariaient. Certains détails peuvent 
nous faire sourire, surtout avec ces vieux noms 
de modes, d'étoffes, de bijoux permis ou défen- 
dus; mais le principe était partout admis, et nous 
voyons des édits de ce genre, en France, jusque 
sous Henri lY, quarante ans après la mort de Cal- 
vin. Ce que le prince peu moral croyait pourtant 
devoir réglementer dans son royaume, pourquoi 
veut-on trouver étrange que Calvin l'ait fait régie-- 
menter dans une république? 



LIVRE DEUXIÈME. 



169 



Quant aux règlements religieux, ils découlaient 
directement du principe adopté, et, tout ce que 
nous avons xu qu'on pourrait dire en faxeur du 
principe, on le dirait en faveur de ces règlements. 
Défions-nous , ici encore , de Timpression que 
peuxent produire sur nous certains détails, étran- 
gers aux mœurs actuelles; rappelons-nous, d'autre 
part, combien le catholicisme axait habitué les peu- 
ples à xoir réglementer la piété. Un historien catho- 
lique s'est donné l'air de trouxer monstrueux que 
Calxin eût ordonné aux malades de n'être jamais 
trois jours au lit sans appeler un pasteur. Or, à 
Rome, non pas au xxi\ siècle, mais au xix% tout 
récemment, en janxier 1860, il a été enjoint aux 
hôteliers, sous peine de cent écus d'amende, de 
n'attendre jamais plus de trois jours pour faire 
venir un confesseur auprès de toute personne 
tombée malade chez eux. Si donc nous croyons 
dexoir blâmer Calxin pour des prescriptions de ce 
genre, que ce soit au moins au nom de la liberté 
chrétienne, non sur des accusations passionnées, 
sur des indignations factices, comme la plupart de 
celles dont il est l'objet aujourd'hui. 



170 



CALVIN. 



IX 



Ces ordonnances faites — ou plutôt ébauchées, 
car elles étaient encore loin de ce qu'elles furent 
plus tard, — restait à les faire exécuter, et on yit 
bientôt ce que peut une seule volonté ferme , 
calme, persévérante, pour donner du courage et de 
la persévérance à qui en eiit peut-être manqué to- 
talement. Les syndics et le Conseil ^ de Genève 
semblent, pendant quelque temps, de nouveaux 
hommes, et les adversaires de Calvin sont obligés 
de reconnaître au moins l'impartialité complète 
qui préside à Tapphcation des peines. Un des pre- 
miers frappés est un conseiller. Ami Curtet ; un 
autre est un citoyen haut placé, Matthieu Manlich, 
Un joueur opiniâtre est mis une heure au carcan, 
les cartes pendues autour du cou. L'auteur d'une 
mascarade ignoble est condamné à demander 
pardon, à genoux, dans la cathédrale. Un homme 
coupable de faux serment est hissé sur une échelle 
et y reste plusieurs heures, la main droite attachée 
en haut. Un adultère et sa complice sont promenés 

^ Le Petit Conseil, le gouvernement, composé de vingt-cinq mem- 
bres, y compris les quatre syndics. 



LIVRE DEUXIÈME. 



171 



ignominieusement par la ville. Une coiffeuse, pour 
avoir paré avec immodestie une jeune épouse, est 
condamnée à deux jours de prison. Des parents 
sont punis pom^ avoir négligé ou refusé d'envoyer 
leurs enfants à l'école. 

Ce dernier point est un de ceux que Calvin avait 
le plus à cœur. Les évêques n'avaient rien fait 
pour l'instruction publique; le collège fondé 
en 1428 par un laïque, François de Yersonay, 
avait subsisté plutôt malgré le clergé qu'avec son 
aide, et, vers le milieu du même siècle, l'évêque 
avait fait attendre plusieurs années l'autorisation 
de reconstruire des classes qui tombaient en 
ruines. Réorganisé en 1501, mais par le gouver- 
nement, le collège avait d'abord eu quelques an- 
nées prospères ; puis, soit à cause des troubles 
politiques, soit à cause de l'hostilité du clergé, 
légitimée, cette fois, par l'adhésion de quelques 
maîtres aux nouvelles idées religieuses, il avait 
fini par n'avoir plus ni élèves ni maîtres. Farel, 
dès lo35, avait demandé l'établissement d'une 
c( école, » dirigée, nous dit le registre, « par un 
homme à cela faire sçavant, et qu'on le paye telle- 
ment qu'il puisse enseigner les pauvres sans leur 
rien demander de salaire; et aussi que chacun 
soit tenu d'envoyer ses enfants à l'école, et les 
faire apprendre. » L'école avait été fondée, humble 



172 



GALYIN. 



commencement d'mi édifice qui devait occuper 
une si grande et si belle place dans la Genève de 
Calvin. Il la trouva déjà dotée de deux maîtres in- 
férieurs, outre le régent principal, et fréquentée 
par un assez grand nombre d'élèves. Calvin homme 
d'étude ne pouvait pas ne pas s'y intéresser; 
Calvin réformateur avait compris depuis longtemps 
que la Réformation devait vivre et grandir par les 
umières, appelant tous les siens à exercer réelle- 
ment, sérieusement, ce droit qu'elle leur conférait 
de connaître eux-mêmes et par eux-mêmes toutes 
les choses de la foi. Partout, déjà, liée au grand 
mouvement du siècle, elle avait créé ou transformé 
les moyens d'instruction; partout, en peu de 
temps, elle s'était préparé des champions savants, 
habiles, ardents à en préparer d'autres. Il y a des 
moments où l'on dirait que toutes les forces sont 
doublées, et que les fruits succèdent tout mûrs 
aux fleurs qui les ont annoncés. 

Mais Calvin ne concevait l'instruction, n'importe 
à quel degré, que liée à la religion ; il fallait que 
l'enfant reçut, avec les premiers rudiments des 
lettres humaines, ceux de cette autre science qui 
appartenait désormais à tout le monde. Calvin 
avait écrit V Institution pour les théologiens et les 
lecteurs d'âge mûr ; il rédigea, pour les enfants, 
son Catéchisme^ résumé familier de Vinstitution. 



LIVRE DEUXIÈME. 



173 



Ce catéchisme , plusieurs fois retravaillé par 
Calvin, était destiné à un grand rôle ; il allait être 
longtemps la vraie confession de foi de l'Église de 
Genève et de toutes les Églises se rattachant à 
elle, confession pratique, vivante, assez rigoureuse 
pour que les théologiens s'en contentassent, assez 
simple pour que les plus simples l'entendissent, 
^lalgré sa brièveté, il n'est point sec ; la formule 
théologique n'arrive, le plus souvent, que comme 
conséquence et résumé du sentiment chrétien, 
auquel l'auteur a d'abord fait appel. Voyez, par 
exemple, le début. Calvin ne commencera pas par 
demander : « Qu'est-ce que la religion? » — ques- 
tion qui amènera toujours, quoi que l'on fasse, 
une réponse un peu métaphysique ; il dira : 

D. Quelle est la principale fin de la vie humaine? 
R. C'est de connoître Dieu ^ . 
D. Pourquoi dis-tu cela? 

R. Parce qu'il nous a créés et mis au monde 
pour être glorifié en nous. Et c'est bien raison que 
nous rapportions notre vie à sa gloire, puisqu'il 
en est le commencement. 

D. Et quel est le souverain bien des hommes? 

R. Cela même. 

^ Nous citons d'après rédition de 1553» 

10 



174 



CALVIN. 



D. Pourquoi Tappelles-tu le souverain bien ? 

R. Parce que sans cela notre condition, est plus 
malheureuse que celle des bêtes brutes. 

D. Par cela donc nous voyons qu'il n'y a nul si 
grand malheur que de ne vivre pas selon Dieu? 

R. Yoire [certainement). 

D. Mais quelle est la vraie et droite connoissance 
de Dieu? 

R. Quand on le connoît à fin de l'honorer. 

D. Quelle est la maoière de le bien honorer? 

R. C'est que nous ayons toute notre fiance en 
lui ; que nous le servions en obéissant à sa vo- 
lonté ; que nous le requérions en toutes nos néces- 
sités, cherchant en lui salut et tous biens; et que 
nous reconnaissions, tant de cœur que de bouche, 
que tout bien procède de lui seul. 

Voilà la division du catéchisme. La fiance va 
amener tout ce qui se rapporte à la foi, Y obéis- 
sance tout ce qui se rapporte aux œuvres, les 
nécessités tout ce qui se rapporte à la prière, et le 
quatrième point tout ce qui se rapporte à la grâce, 
aux moyens de grâce, etc. 

La grande question des œuvres lui sert de tran- 
sition entre la première partie et la seconde. Il 
l'expose, en quelques réponses, avec une clarté 
parfaite, et toute objection tombe d'avance. ((La 



LIVRE DEUXIÈME. 



175 



foi, conclut-il, non-seulement ne nous rend pas 
nonchalants à bonnes œuvres, mais est la racine 
dont elles sont produites.» Delà prédestination, 
pas un mot. Le théologien se condamne donc un 
peu lui-même, puisqu'il omet ici ce qu'il a prêché 
ailleurs comme étant de la plus haute importance; 
mais le chrétien montre une fois de plus son sens 
droit, pratique et pieux. 

Ce même sens pratique et pieux n'est pas moins 
à louer dans la troisième partie, celle qui traite de 
la prière. Elle renferme onze chapitres, onze 
dimanches^ car l'ensemble du livre est une espèce 
d'année chrétienne où chaque semaine a son cha- 
pitre. Ce chiffre de onze, plus d'un cinquième du 
tout, dit assez l'importance que Calvin met à la 
prière, et on pourrait citer bien des endroits pour 
montrer à quelle hauteur il la place. Nulle part son 
christianisme n'est plus spirituel et plus vivant 
que dans ce qu'il enseigne sur l'homme allant à 
Dieu dans tous ses besoins de corps et d'âme. 

La quatrième partie traite de la Bible, du saint 
ministère et des sacrements. La fin est un peu 
froide ; il s'agit de « Tordre et police )) à observer 
dans l'administration de la Cène. Mais, dans la 
question même de la Cène et de ce qu'elle est 
pour le fidèle, l'auteur n'a rien oubUé ni rien 
omis. 



176 



CALVIN. 



X 



Tandis que la génération nouYelle se formait, 
dans l'école, à cette conception féconde du chris- 
tianisme éyangélique, rancienne se divisait tou- 
jours plus profondément en amis et en ennemis 
de l'Évangile. Le 10 novembre n'avait pas tenu 
ses promesses ; s'il avait raffermi des faibles et ral- 
lié des incertains, il avait irrité les violents. Le 
Grand-Conseil, disaient ceux-ci, avait outrepassé 
ses droits en votant un code nouveau ; le Conseil- 
Général * aurait dû être convoqué. C'était vrai; 
mais il est douteux qu'une votation plus régulière 
les eut trouvés plus soumis. Forcés d'obéir, ils 
épiaient toute occasion de troubles, et se prépa- 
raient à en user pour secouer le joug 

Ce fut donc avec joie qu'ils accueillirent, en 
février 1557, deux de ces anabaptistes avec les- 
quels Calvin, dans son épître au roi de France, 
avait repoussé si hautement toute solidarité. André 
Benoit et Hermann de Liège valaient mieux, à 

^ Composé (le tous les citoyens. 

2 Nous avons eu de grandes obligations, dans le tableau de ces 
luttes, à l'Histoire de VÉglise de Genève, par M. Gaberel. 



LIVRE DEUXIÈME. 



177 



ce qu'il paraît, que beaucoup de leurs confrères ; 
mais ils n'en professaient pas moins ces doctrines 
qivon avait vues se traduire par les plus affreux 
désordres. D'ailleurs, les plus pieux avaient été 
souvent les plus dangereux. Fervents chrétiens en 
certaines choses, leur spiritualisme illuminé s'as- 
sociait, on ne sait comment, au plus grossier maté- 
rialisme, au culte de la force, au mépris de toutes 
les lois morales et sociales. Yoilà ce que représen- 
taient les deux hommes qui venaient s'implanter 
au sein de Genève à peine sortie du chaos, et dé- 
fier ceux qui l'en avaient tirée. 

Ils demandaient, en effet, une conférence avec 
les réformateurs, une dispute^ comme on disait. Le 
Conseil refusa d'abord ; il craignait que cette dis- 
pute ne servît qu'à montrer combien ces hommes 
avaient d'amis. Calvin demanda qu'on acceptât; il 
craignait, avec encore plus de raison, qu'on ne 
l'accusât d'avoir eu peur, et que cette peur pré- 
tendue ne les aidât à recruter des adeptes. La con- 
férence eut donc lieu, mais devant le Conseil 
seulement. Elle dura deux jours. On discuta suc- 
cessivement sur le baptême, l'excommunication, 
la nature de l'âme, que les anabaptistes faisaient 
matérielle. Calvin releva surtout ce dernier point; 
ses arguments, belle démonstration de la spiritua- 
lité et de l'immortalité de l'âme, ont été repris et 

iO. 



178 



CALVIN. 



développés par lui dans sa Briève insti^uction pour 
armer tout fidèle contre les erreurs des anabap- 
tistes (1544). Le Conseil fut heureux delà victoire 
de Calvin, et les deux hommes, le 19 mars, fu- 
rent chassés de ia ville; mais les Libertins — c'est 
le nom que Ton commençait à donner aux enne- 
mis du nouvel ordre de choses — ne se tinrent 
point pour battus. Ils annonçaient ouvertement 
l'intention d'en finir bientôt avec les réformateurs 
et leurs lois. 

Farel et Calvin, de leur côté, ne cédaient rien. 
Ils avaient acquis un auxiliaire, Corault, jadis 
moine, prédicateur ensuite de la reine de Navarre, 
vieux, aveugle, mais plein de verve. Il les soute- 
nait de son courage et les aidait de son éloquence, 
inculte, mais puissante. Beaucoup de gens préten- 
dant ne pas se considérer comme liés par la 
confession de foi, les pasteurs demandèrent qu'on 
l'imprimât, qu'on l'envoyât à tous les citoyens, et 
qu'on fît demander à chacun, par le dizenier du 
quartier, s'il entendait, oui ou non, se soumettre. 
Ainsi fut fait; mais cette mesure rencontra un 
genre d'opposition auquel on n'avait pas songé : 
plusieurs des mécontents refusèrent de dire ni 
oui ni non. Selon nos idées modernes, ils étaient 
dans leur droit; selon les idées du temps, c'était 
une révolte, et, d'ailleurs, avec ce que nous sa- 



LIVRE DEUXIÈME. 



179 



vons de leurs tendances, il est probable que les 
motifs sérieux, religieux, qu'on invoquerait au- 
jourd'hui en pareil cas, entraient pour peu de 
chose dans leur opposition. Évidemment, ce n'é- 
tait pas la partie dogmatique de la confession de 
foi, mais la partie morale , qui excitait leurs répu- 
gnances. Yolontiers ils auraient signé le dogme, 
sinon comme expression de leur foi, du moins 
comme confirmation et monument de leur rupture 
avec le catholicisme ; mais, les conséquences chré- 
tiennes, ils n'en voulaient à aucun prix. C'est ce 
que leur disait Corault, avec une crudité qui le 
leur rendit bientôt plus odieux encore que ses 
collègues. 

La majorité appartenait cependant encore aux 
pasteurs et à leurs amis ; mais la minorité était de 
celles qui ne se soumettent pas et finissent toujours 
par triompher , au moins pour un temps. Le Con- 
seil, ayant réussi à en détacher quelques citoyens, 
crut pouvoir décider que ceux qui ne se soumet- 
traient pas seraient bannis ; mais cette mesure ne 
reçut pas même un commencement d'exécution, 
et les opposants commencèrent à s'organiser ouver- 
tement en vue des élections prochaines, qui allaient 
avoir lieu en février. On entendait, jusque par les 
rues, des orateurs déclamant contre les ministres, 
contre leur despotisme intolérable, et, à un cer- 



180 



CALVIN. 



tain point de vue, ces orateurs étaient dans le vrai. 
Genève avait eu, sous les évêques, beaucoup plus 
de liberté, dans le sens cher aux amis du plaisir et 
du désordre, et les Libertins avaient beau jeu à 
faire vibrer cette corde-là. « Que restait -il des 
vieilles franchises de la ville? On ne les avait donc 
conservées, malgré le duc, malgré l'évêque, que 
pour se laisser imposer, au nom de la religion, des 
lois auxquelles l'évêque n'avait jamais songé, et 
que le duc n'aurait pas appuyées? » On n'oubliait 
qu'une chose : c'est que ces lois et l'observation 
de ces lois étaient désormais la meilleure ou plutôt 
l'unique sauvegarde et contre l'évêque, et contre 
le duc. Devant ce redoublement de haines que 
Genève venait d'exciter contre elle en rompant 
avec son passé religieux, il lui fallait, comme les 
événements allaient le montrer bientôt, d'autres 
remparts qu'un patriotisme tout humain. La liberté 
comme on prétendait l'entendre n'eût fait que 
préparer la ruine de l'indépendance politique, et 
Rome eut bientôt ressaisi sa proie, redescendue 
dans les basses régions de l'ignorance et de l'im- 
moralité. Une Genève pleinement et sincèrement 
nouvelle pouvait seule être à la hauteur de sa nou- 
velle tâche et de ses nouveaux périls. 

Le gouvernement était donc réduit à l'impuis- 
sance. Les libertins avaient des représentants dans 



LIVRE DEUXIÈME. 



181 



son sein ; ils entravaient, par eux, toute sérieuse 
recherche des moyens propres à ramener l'ordre; 
et d'ailleurs, ces moyens trouvés, comment les 
employer? Les pasteurs demandèrent l'excommu- 
nication de quelques hommes notoirement immo- 
raux ou impies. Ils n'espéraient probablement pas 
que cette sentence eût grand effet; ils la deman- 
daient plutôt comme une consécration du prin- 
cipe de r excommunication, tel que le posait et 
l'expliquait la confession de foi, et comme une 
protestation solennelle contre le triomphe, désor- 
mais certain, de la licence. Le gouvernement 
n'osa pas; les Deux-Cents ne voulurent pas. Ce 
vote, marque à peu près certaine que la majorité 
avait changé, acheva d'encourager le parti de l'op- 
position, et, le 3 février 1538, les élections tour- 
nèrent dans leur sens. Us eurent la majorité dans 
le Conseil, et trois syndics, sur quatre., furent des 
leurs. 



XI 

Voilà donc les réform.ateurs en présence d'un 
gouvernement hostile, poussé par des gens encore 
plus hostiles. La possession du pouvoir amena ce- 
pendant, comme toujours, un certain adoucisse- 



182 



GÂLYIN. 



ment chez les nouveaux élus, qui n'étaient d'ail- 
leurs pas des plus mauvais. Notons bien ce dernier 
point, élément important dans l'explication des 
revirements postérieurs. Beaucoup, à cette époque, 
étaient avec les Libertins et acceptaient d'eux le 
pouvoir, qui, au fond, n'étaient pas des leurs; 
gens honorables, trompés ou se trompant, mais 
voulant le bien de la patrie, et disposés à se laisser 
instruire par les faits. Sans en être encore là, les 
magistrats de 1538 en furent au moins bientôt à 
vouloir que leurs administrés, s'ils n'étaient guère 
chrétiens, fussent au moins gouvernables; volon- 
tiers ils se seraient entendus avec les pasteurs 
pour peu que ceux-ci eussent consenti à fermer les 
yeux sur certaines choses. Mais Calvin, outre qu'il 
n'était pas homme à rien céder de ce qu'il croyait 
bon et nécessaire, portait ses regards au delà de la 
dangereuse trêve qu'on lui demandait d'accorder. 
Il voyait Genève affaiblie, déshonorée; il compre- 
nait quelle énorme brèche serait faite au principe 
de l'union entre la réforme morale et la réforme 
religieuse. Il se refusa donc à tout accommode- 
ment. Vainqueur ou vaincu, se disait-il, il sauve- 
rait le principe. 

Tout donc, dans la cité, était désordre et me- 
nace. Les Bernois avaient envoyé des députés 
chargés d'intervenir à l'amiable ; le Conseil s'em- 



LIVRE DEUXIÈME. 



183 



pressa de les écondiiire en déclarant qu'on avait 
grossi les choses, et que tout allait s'arranger. 
Les réformateurs avaient beaucoup espéré de cette 
démarche; il se retrouvèrent seuls. Le Conseil, 
peu de jours après, les voit entrer dans la salle de 
ses séances ; ils viennent faire encore une fois le 
tableau lamentable des désordres qui s'étalent im- 
punément par la ville. Les magistrats sont obligés 
de promettre qu'ils feront quelque chose. Ils pren- 
nent, en effet, un arrêté contre l'ivrognerie, la dé- 
bauche et les chansons infâmes, et le font crier 
à son de trompe. Mais ils s'en tiennent là, et rien 
ne change. 

Alors la coupe déborde, et les ministres com- 
mencent à parler en chaire, non-seulement contre 
les désordres, mais contre ces magistrats qui ne 
veulent ou ne savent rien empêcher. Les pasteurs 
agissaient-ils sagement, prudemment, chrétienne- 
ment? Nous savons que beaucoup de gens diront 
non, s'appuyant sur cet axiome moderne que 
l'homme de la religion ne doit toucher, en aucun 
cas, aux hommes du pouvoir. Laissons l'axiome 
moderne aux gens modernes, et, avant de l'ap- 
pliquer aux hommes du seizième siècle, qu'on 
veuille bien se demander ce que Farel et Calvin 
pouvaient donc faire. Le principe de l'intervention 
des magistrats en matière morale et religieuse 



184 



CALVIN. 



était admis par tout le monde ; les désordres arri- 
Yaient d'ailleurs à im point où nul gouvernement 
honorable, même purement civil, même de nos 
jours, ne pourrait plus ne pas intervenir. Les ma- 
gistrats manquaient donc ouvertement, scandaleu- 
sement, à leur devoir; et qui a jamais pu prétendre 
que la chaire chrétienne doive toujours, partout, 
absolument, rester muette en pareil cas? D'ail- 
leurs, la position de Farel et de Calvin était tout 
autre que celle de simples pasteurs desservant une 
Église organisée. Tout était à organiser, à créer, 
et une tâche aussi exceptionnelle entraînait né- 
cessairement des droits exceptionnels. 

Mais leurs adversaires ne raisonnaient point 
ainsi. Les pasteurs, selon eux, n'étaient que des 
gens aux gages de FÉtat; ils avaient à se taire ab- 
solument sur tout ce qui regardait l'État. Un arrêté 
dans ce sens leur est signifié. Corault brave la 
défense, et on le met en prison. Ses collègues, 
appuyés par de nombreux amis, réclament énergi- 
quement sa liberté. Il sort de prison, mais on le 
bannit de la ville, et nous avons déjà vu ce que 
Calvin disait de lui à l'occasion de sa mort, qui 
arriva cette même année, en octobre. 

Un nouvel embarras était venu précipiter le 
dénouement. Au point où en étaient les choses, 
c'était plutôt à désirer qu'à craindre. 



LIVRE DEUXIÈME. 



185 



La Réforme bernoise, moins radicale que celle 
de Genève, avait maintenu certains usages que 
Genève n'admettait pas. Genève communiait avec 
du pain ordinaire ; Berne, avec du pain sans le- 
vain. Genève avait ôté les fonts baptismaux de ses 
églises; Berne les avait conservés. Genève ne re- 
connaissait que le dimanche ; Berne avait maintenu 
quelques fêtes. Les Bernois demandèrent donc que, 
sur ces divers points, on fît comme eux. Farel et 
Calvin s'y opposant, il n'en fallut pas davantage 
pour que le vœu des Bernois devînt celui des Li- 
bertins. Ils entendaient bien continuer à commu- 
nier indignement, la bouche pleine encore de leurs 
sarcasmes ordinaires ; mais ils s'étaient pris tout 
à coup d'un ardent désir de communier avec du 
pain sans levain, et ce fut bientôt la grande affaire. 

Un synode fut convoqué à Lausanne pour en 
délibérer. Farel et Calvin s'y rendirent. Mais Lau- 
sanne appartenait aux Bernois, et les Bernois ex- 
cellaient dans l'art d'être les maîtres. Le synode, 
comme on devait s'y attendre, vota selon leurs 
vues. Mais les réformateurs en appelèrent au pro- 
chain synode de Zurich, où les mêmes points de- 
vaient se débattre, et, de retour à Genève, ils 
demandèrent qu'avant de rien innover on attendît 
jusqu'à Pentecôte, époque où la décision de Zurich 
serait connue. 

11 



186 



CALVIN. 



C'était s'engager à s'y soumettre en cas qu'elle 
fut conforme à celle de Lausanne ; grande conces- 
sion de la part de Calvin, qui ne comprenait pas 
qu'après avoir rompu avec le catholicisme, on put 
vouloir en garder n'importe quoi. Toujours la lo- 
gique, et, cette fois, avant de trouver qu'elle avait 
tort, il nous faudrait peser avec soin les circonstan- 
ces. Le catholicisme avait tellement régné par les 
cérémonies, par les formes, qu'on ne pouvait guère 
en conserver ni surtout en reprendre aucune sans 
avoir l'air de le ramener plus ou moins, et sans 
risquer de le ramener tout de bon. Calvin put donc 
se considérer comme ayant grandement cédé en 
promettant de se soumettre à la décision de Zurich. 

Mais cette concession ne faisait pas le compte 
des Libertins; ils voulaient une résistance ou- 
verte, afin d'avoir occasion de la briser. On appro- 
chait de Pâques; ils demandèrent que la commu- 
nion de ce jour fut célébrée selon le rite bernois, 
et le Conseil ordonna qu'il en fût ainsi. Une lettre 
du gouvernement bernois exhortait le Conseil de 
Genève à ne pas tolérer la résistance des pasteurs. 

Cette résistance, en soi, était contraire aux 
principes que les pasteurs eux-mêmes avaient 
précédemment posés en faisant voter la confes- 
sion; ce qu'une majorité avait fait, une autre 
majorité avait incontestablement le droit de le 



LIVRE DEUXIÈME. 



187 



modifier. Mais ici s'ouvrait l'autre point de vue 
que Calvin n'avait jamais séparé de celui-là. Le 
droit positif n'existait, pour lui, que lié au droit 
moral; l'absence du second élément anéantis- 
sait le tout. Une majorité chrétienne avait le droit 
de réglementer l'Église ; une majorité incrédule et 
vicieuse ne l'avait pas, ne pouvait pas l'avoir. Il 
y aurait fort à objecter, en fait, contre cette dis- 
tinction. Qui jugera si une majorité est chrétienne, 
ou non chrétienne? Qui déterminera où com- 
mence et où finit la somme de piété, de foi, né- 
cessaire pour qu'une majorité ait moralement le 
droit de régir l'Église? Mais ce sont là encore des 
difficultés modernes, toujours moindres, d'ail- 
leurs, en pratique qu'en théorie. Pour Calvin, elles 
n'existaient même pas. Carrément campé dans sa 
conscience, autant il avait encouragé la majorité 
de 1537 à se croire en droit de voter une confes- 
sion chrétienne, autant il était hardi à déclarer à 
la majorité de 1538 qu'elle n'avait pas le droit de 
toucher à l'édifice élevé par l'autre. 

Au reste, s'il avait eu des scrupules, les Liber- 
tins les lui auraient ôtés par leur conduite aux ap- 
proches de Pâques. Ce rite bernois dont ils ne se 
souciaient, au fond, pas plus que de tout autre, 
ils le réclamaient avec fureur. Des bandes, le soir, 
couraient les rues, vociférant, hurlant. On s'arrê- 



188 



CALVIN. 



tait devant la demeure des pasteurs, criant : a Au 
Rhône ! au Rhône ! » et déchargeant des arque- 
buses. Mais c'était peu encore. Cette communion 
de Pâques, qu'on profanait d'avance par des vio- 
lences ridicules, on tenait à la profaner aussi par 
un redoublement de scandales, comme pour cons- 
tater définitivement que la liberté conquise était 
bien celle du désordre et de l'immoralité. On or- 
ganise une mascarade parodiant des scènes de 
l'Évangile; danses, chansons, excès de tout genre, 
rien ne manque à ces déplorables jours, à ces 
honteuses nuits. Il est probable que nous serions 
fort injustes si nous considérions tout le parti 
comme ayant pris part à ces folies. Beaucoup, 
peut-être, en gémirent; mais, les blâmer publi- 
quement, c'eût été se donner l'air de i*enier la 
cause, et il n'y eut, en somme, d'autre protesta- 
tion que le douloureux silence du parti moral et 
chrétien. 

Enfin, le jour arrive, et les cloches semblent 
sonner l'agonie de Genève chrétienne comme de 
Genève protestante ; les catholiques , nombreux 
encore, et qui ne cachaient plus guère leur joie à 
la vue de tant de maux, songèrent sans doute au 
moment où ces mêmes cloches recommenceraient 
à sonner la messe. Farel monte en chaire à Saint- 
Gervais, et Calvin à Saint-Pierre. Farel aperçoit 



LITRE DEUXIÈME. 



189 



dans son auditoire les plus fougueux et les plus 
tarés des Libertins ; on lui faisait l'honneur de le 
haïr plus que Calvin, sans doute parce qu'il avait 
rendu, jusque-là, plus de services, et qu'on lui 
devait, en grande partie, la liberté dont on usait 
si mal. Il ne parla, d'abord, que des sentiments à 
apporter à la table sainte ; on crut peut-être un 
moment qu'il s'en tiendrait à les rappeler, laissant 
ensuite à chacun la tâche de s'examiner devant 
Dieu. Mais si c'est là ce que le ministre a de mieux 
à faire en temps ordinaire, peut-il et doit-il ne ja- 
.mais faire autrement ? Les Libertins s'étaient assez 
affichés pour qu'il n'y eût pas usurpation à lire 
dans leurs consciences. Farel déclare donc qu'il 
n'entend pas être complice des profanations qu'on 
médite, et que la Cène n'aura pas lieu. Des cris de 
colère l'interrompent; sa voix domine le tumulte, 
et on est forcé de l'entendre. Il reprend ce qu'il a 
dit sur les dispositions à apporter, et il met en 
regard le honteux tableau de celles qu'on a ap- 
portées. c( Il faut de la foi pour communier, et 
vous blasphémez l'Évangile. Il faut de la charité, 
et vous voilà avec des épées et des bâtons. Il faut 
de la repentance ; à quoi avez-vous passé la 
nuit?» On s'agite, on crie; enfin, des épées sont 
tirées, et plusieurs furieux se précipitent vers la 
chaire. Farel se tait, croise les bras, et attend. 



190 



CALVIN. 



Mais ses amis, nombreux aussi, Tentourent, le 
font descendre, et le reconduisent chez lui. Même 
scène autour de Calvin à Saint-Pierre, quoique un 
peu moins yiolente. Elle devait se renouveler, 
quinze ans après, dans ce même temple, contre 
le même homme. Ses ennemis ne changèrent ja- 
mais ; mais il changea, lui, encore moins, et le 
vaincu de 1538 préparait glorieusement le vain- 
queur de 1553. 

Le Conseil, dès le lendemain, prononça le ban- 
nissement des deux ministres, et, le mardi, le Con- 
seil Général ratifia cet arrêt. On aimerait savoir 
à quelle majorité cette décision fut prise ; le re- 
gistre ne donne aucun détail, et dit seulement 
«la plus grande voix. » Quoi qu'il en soit, on 
signifia aux deux ministres d'avoir à quitter la 
ville dans trois jours. «Soit! dit Calvin; il vaut 
mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Un histo- 
rien catholique trouve ce mot bien vieux. Il est 
vieux, en effet, comme l'Évangile ; mais il sera 
éternellement neuf dans la bouche de quiconque 
aura acheté, en se sacrifiant à son devoir, le droit 
de le prononcer. 

Bonivard était depuis deux ans hors des cachots 
de Chillon; il put voir l'accomplissement de ce 
qu'il avait prédit à quelques-uns des tristes Ré- 
formés dont nous venons de raconter les exploits. 



LIVRE DEUXIÈME. 



191 



« Vous avez haï les prêtres, leur disait-il, pour 
être à vous trop semblables ; vous haïrez les pré- 
dicants pour être à vous trop dissemblables, et ne 
les aurez gardés deux ans que pour les renvoyer, 
sans les payer de leurs peines qu'à bons coups 
de bâton. » Au reste, Bonivard était de ces gens 
qui se contentent de voir juste, moins affligés du 
mal que charmés de Tayoir prédit, et peu sou- 
rieux de le combattre. Il ne pardonna jamais bien 
à la Réformation de lui avoir enlevé son beau 
prieuré de Saint-Victor.- Quand Genève, rendue 
à l'influence de Calvin, rentra dans les voies de 
Tordre, il fallut souvent toute la reconnaissance 
qu'elle devait à Bonivard, toute l'admiration qu'il 
avait jadis méritée, pour qu'on tolérât dans la ville 
ce perpétuel mécontent, frondeur, boudeur, et, 
dans l'occasion, intrigant. Bonivard ne fut qu'un 
Érasme courageux, et courageux seulement en 
politique ; il ignora le courage chrétien, et c'est 
pour cela que sa figure, si nette et si belle d'a- 
bord, s'efface totalement devant celle de Calvin. 



XII 



Ce courage qu'il venait de montrer à Genève, 
Calvin venait aussi de le prêcher à ses anciens 



192 



CALVIN. 



amis de France, plus persécutés que jamais. A 
côté de dévouements admirables, il y avait eu des 
défaillances. Des hommes qu'il avait connus pro- 
testants, ou près de l'être, étaient retournés au 
romanisme; d'autres, sans y retourner ouverte- 
ment, dissimulaient et se taisaient. De là les deux 
Lettres de Calvin, l'une svir l'obligation de fuir 
tout culte auquel on ne croit pas, l'autre sur ce 
que doit faire un prêtre s'il se trouve avoir connu 
l'Évangile, et c'est cette seconde qu'il adresse à 
Gérard Roussel, devenu évêque. a Maintenant , 
chacun va disant que tu es bienheureux, et, par 
manière de dire, le mignon de la fortune, à cause 
de la nouvelle dignité qui t'est échue ; car, outre 
le titre de prélat, elle t'apporte aussi un grand 
revenu de deniers... Yoilà ce que les hommes 
disent de toi, et par aventure aussi te le font 
croire. Mais moi, quand je pense un petit ce que 
valent toutes ces choses desquelles les hommes 
font communément si grande estime, j'ai grande 
compassion de ta calamité. » Pioussel a vu et 
connu tous les abus, toutes les erreurs du roma- 
nisme ; Roussel a ouvertement et éloquemment 
prêché contre. Que fera-t-il, que pourra-t-il faire, 
comme évêque, pour les redresser? «Ceux que le 
Seigneur ordonne pasteurs à son Église, il dé- 
nonce qu'il les établit gardes et guettes pour la 



LIVRE DEUXIÈME. 



193 



défense de son peuple. Ils sont nommés sel de la 
terre, lumière du monde, anges de Dieu, ouvriers 
avec Dieu. La prédication est appelée vertu et 
puissance de Dieu. Réponds-moi : en conscience, 
toi, super-intendant et chef de la religion, en 
quelle fidélité est-ce que tu travailles à redresser 
ce qui est déchu?» Les heureux donc, les vrais 
heureux, ce ne sont pas les Nicodémites , même 
sous la mitre épiscopale ; ce sont, comme l'a dit 
Jésus-Christ, ceux « qui sont persécutés pour la 
justice. » 

Voilà le bonheur que choisiront les Réformés 
de France. « Yraie piété, leur dit Calvin dans 
l'autre lettre, engendre vraie confession ; et ne 
faut point tenir pour chose légère et vaine ce que 
dit saint Paul : Comme on croit de cœur à la jus- 
tice, ainsi on fait confession à salut. » Les premiers 
siècles ont donné l'exemple ; que la longue chaîne 
des martyrs, déjà si glorieusement renouée, ne 
s'interrompe plus tant qu'il y aura, dans le monde, 
des persécuteurs et des bourreaux. Qu'on se rap- 
pelle, entre mille autres, la mort de Cyprien, ra- 
contée par Augustin. Il n'aurait eu, pour échapper 
au supplice, qu'un mot à dire ; le proconsuf, ému, 
offrait de se contenter d'une abjuration aussi va- 
gue, aussi insignifiante que possible. Cyprien per- 
siste. Pourquoi? ce Quand les tourments étoient 

il. 



194 



CALVIN. 



appareillés deyaDt ses yeux, et que le bourreau, 
avec un regard de travers, félon et cruel, le serroit 
de près, que le coup de l'épée jà étoit sur le col, 
si quelqu'un s'émerveille comment ce saint per- 
sonnage n'a laissé de se présenter alègrement au 
tourment, c'est qu'il avoit son cœur fixé au com- 
mandement de Dieu qui l'appeloit à faire confes- 
sion de sa religion. » Ainsi feront donc les Réfor- 
més. Ils comprendront qu'aucun accommodement, 
dans ces choses, n'est permis, n'est possible. 

Puis vient un rapide exposé de ce que sont réel- 
lement ces cérémonies et ces formes que les ti- 
mides prétendraient regarder comme indifféren- 
tes. Pas une, selon Calvin, qui le soit réellement; 
pas une à laquelle on puisse prendre part sans 
renier l'Évangile, dont l'esprit les condamne 
toutes. Il y a là des détails qu'on n'écrirait pas 
aujourd'hui, et dont le ton railleur, trivial, bur- 
lesque même, contraste étrangement, pour nous, 
avec la noble éloquence du reste. Mais, après 
tout, ces lettres nous arrivent comme signées et 
scellées du sang des martyrs qui les lisaient, et 
qui, tant de fois, y puisèrent courage et force. 
S'ils ont ri à certaines phrases railleuses, ils ont 
pleuré, ailleurs, sous le coup d'une émotion 
sainte, et, en définitive, ils ont marché à la mort 
sans sourciller. 



LIVRE DEUXIÈME. 



195 



XIII 



Cependant Farel et Cahin, sortis de Genève au 
joùr fixé par le décret de bannissement, s'ache- 
minaient vers Berne. Sans reconnaître la supré- 
matie religieuse que cette cité puissante cherchait 
à se faire accorder, ils tenaient à exposer au gou- 
vernement bernois le véritable état des choses. On 
les accueillit d'abord assez mal, puis mieux. Ils 
rédigèrent un mémoire où ils expliquaient leur 
conduite. L'affaire du pain sans levain n'avait été 
pour leurs adversaires, disaient-ils, qu'un pré- 
texte. Ils savaient de bonne source que le projet 
de se débarrasser d'eux datait de loin ; que ce 
projet, chez quelques-uns des meneurs, se liait à 
celui de ramener le catholicisme, et que, à Lyon 
par exemple, des marchandises avaient été livrées 
à certains négociants genevois, payables, disait le 
contrat, quand Genève aurait chassé les ministres 
et rétabli l'ancien culte. Ils protestaient, enfin, 
n'avoir point refusé la Cène à cause de la question 
du pain, mais à cause de l'indignité patente de 
ceux qui l'exploitaient. Ces explications adoucirent 
fort les esprits ; nos deux exilés, partis pour 



196 



CALVIN. 



Zurich, y trouvèrent l'accueil le plus bienveillant, 
et, à leur tour, se montrèrent plus disposés à faire 
quelques concessions, non aux émeutiers de Ge- 
nève, mais à l'Église helvétique. BuUinger, l'ami 
de Calvin, demanda au synode d'intervenir auprès 
du Conseil de Berne, pour que ce Conseil intervînt 
auprès de celui de Genève. La démarche fut faite. 
Berne se montra favorable, et envoya des députés 
auxquels se joignit Yiret; fixé à Lausanne depuis 
dix-huit mois, il n'avait pas été mêlé aux querelles 
de Genève, et il pensait que sa voix, longtemps 
écoutée, le serait peut-être encore. Farel et Calvin- 
le suivirent, mais sans entrer sur le territoire ge- 
nevois ; ils attendirent, à la frontière, le résultat 
des négociations. On consentit à convoquer, le 
26 mai, un nouveau Conseil Général ; mais l'as- 
semblée confirma le décret d'avril, et il y eut une 
espèce d'émeute contre les quelques citoyens qui 
osèrent voter dans l'autre sens. Le soir, des bandes 
coururent la ville, hurlant d'ignobles quolibets 
contre les pasteurs exilés. Les mêmes gens qui 
leur avaient tant reproché de vouloir brouiller la 
république avec Berne, s'inquiétaient peu, main- 
tenant, d'offenser Berne en accueillant ainsi sa 
demande. Le gouvernement vit ces manifestations 
avec peine; mais que peut un gouvernement 
contre les gens qui l'ont fait? 



LIVRE DEUXIÈME. 



197 



Les exilés se retirèrent à Bâle; toujours cette 
Baie paisible qui apparaissait à Calvin comme son 
refuge et son repos, et qui ne devait jamais le 
garder que quelques moments. A peine y était-il 
qu'il reçut des lettres de Bucer, et Bucer faisait de 
vives instances pour le ravoir à Strasbourg. Il ré- 
sista, puis consentit, et, fort tristement, se sépara 
de Farel, que tant de communes épreuves lui 
avaient rendu toujours plus cher. C'est de ce 
moment que date leur correspondance. Heureux, 
malheureux, Calvin dira toujours tout à son ami. 
Au milieu d'occupations innombrables, il trouvera 
toujours du temps pour causer longuement avec 
Farel. Les protestations d'amitié sont rares, brèves; 
mais on les sent d'autant plus vraies, et le com- 
mentaire en est dans le fait même de cette pro- 
fonde et perpétuelle intimité. Calvin, quoique 
devenu rapidement bien supérieur en renommée, 
ne fut jamais tenté de se croire supérieur à un 
homme d'une individualité si originale et si forte ; 
Farel, d'autre part, ne le fut jamais d'être jaloux 
d'un ami qu'il savait si plein d'estime pour lui, si 
éloigné de toute pensée orgueilleuse à son égard. 
En 1549, Calvin dédie à Yiret et à lui son Com- 
mentaire sur l'Épitre à Tite, et c'est, dit-il, parce 
que sa charge à Genève « ressemble à celle que 
saint Paul avait commise à Tite. » C'est Farel, c'est 



198 



CALVIN. 



Viret qui lui ont confié Genève, comme Paul confia 
les Crétois à son disciple; il n'a pas l'air de soup- 
çonner que, malgré cette circonstance, c'est bien 
plutôt lui qui est Paul, le chef, le maître. Mais il 
veut aussi que ce livre soit comme un monument 
de leur a amitié et conjonction sainte » à tous 
trois. c( J'ai fait, dit-il, ici office de pasteur avec 
vous, et, tant s'en faut qu'il y eût aucune apparence 
d'envie, qu'il me sembloit que vous et moi n'é- 
tions qu'un. » Mais ce fut surtout avec Farel que 
l'intimité alla croissant.^ En mars 1553, Calvin ap- 
prend que Farel est malade. Il court àNeuchâtel; 
il le trouve à l'extrémité, le voit déjà mort, et, non 
sans peine, offre à Dieu le douloureux sacrifice que 
Dieu, pense-t-il, va lui demander. Mais Farel re- 
vient à la vie. Un mois après : ce Puisque ma dou- 
leur, écrit Calvin, t'a enseveli avant le temps, 
fasse le Seigneur que ton tour vienne de m'ense- 
velir aussi, et que l'Église te voie me survivre ! 
C'est le bien de l'Église que je demande là, et aussi 
mon avantage privé, car je serai plus tôt délivré 
de ce train de guerre, et je n'aurai pas à pleurer 
ta mort. » 

Strasbourg accueillit Calvin avec joie. Le Con- 
seil de la ville l'autorisa à donner des leçons pu- 
bliques sur l'Écriture sainte, et ensuite à organiser 
en Église les réfugiés français que la persécution 



LIVRE DEUXIÈME. 



199 



avait jetés dans Strasbourg. On lui prêta, pour 
leur culte, l'Église des Frères Prêcheurs, aujour- 
d'hui le Temple-Neuf. Mais il paraît qu'en lui 
fournissant abondamment les moyens d'exercer 
son zèle, on oubliait un peu de lui fournir les né- 
cessités de la vie. Ses lettres nous le montrent 
dans une vraie misère, réduit à faire vendre, pour 
se procurer quelque argent, les livres qu'il avait 
laissés à Genève. Du Tillet, l'opulent chanoine, 
dans cette même lettre où il tâchait de lui per- 
suader que ses malheurs pouvaient bien être un 
châtiment du ciel, lui avait offert de l'argent. 
Calvin ne relève pas ce que cette offre, ainsi enca- 
drée, avait d'étrange; il refuse, mais sans vouloir 
apercevoir là autre chose qu'un dernier reste 
d'amitié. « Vous me faites, dit-il, une offre dont je 
ne puis vous assez remercier, et ne suis pas 
tant inhumain que je n'en sente la gratuité si 
grande... Mais je m'abstiendrai de charger tant 
que possible un chacun, principalement vous, 
lequel en avez eu trop de charge le temps passé. 
Pour le présent, ma nourriture ne me coûte rien. 
Aux autres nécessités fournira l'argent des livres, 
car j'espère que vous daignerez m'en donner 
d'autres au besoin. » Et il reprend le fil de sa vi- 
goureuse réponse aux sophismes du protestant 
redevenu chanoine. « Du Tillet m'offrait de l'ar- 



200 CALVIN. 

gent, écrit-il ensuite à Farel, mais à un trop gros 
intérêt. Ne parlait-il pas de me convertir? » Farel 
aussi, établi à Neuchâtel, lui en avait offert, et 
Calvin refuse également. « Merci à tous mes frères 
pour leurs charitables offres, pauvres âmes qui 
voudraient faire l'aumône à plus pauvre qu'elles 
encore. Mais je me suis promis de ne rien accepter 
de toi, ni de nos amis communs, tant que je n'y 
serai pas absolument contraint. Les livres que j'ai 
laissés à Genève payeront mon hôte jusqu'à l'hiver 
prochain. Le Seigneur fera le reste * . » 

Sa vie se partageait donc, à Strasbourg, entre 
les fonctions pastorales et les travaux théologiques. 
Il préparait la seconde édition de V Institution Chré- 
tienne, Comme pasteur, il avait à prêcher tous 
les soirs ; comme .professeur, il donnait chaque 
matin une leçon sur l'Évangile de saint Jean, et il 
amassait, chemin faisant, les matériaux de l'im- 
portant commentaire qu'il ne devait publier 
qu'en J533. Ces leçons, comme à Genève, atti- 
rèrent bientôt la foule, mais une foule plus lettrée, 
telle que pouvait la fournir une ville déjà savante, 
tandis que Genève ne devait le devenir que par 

^ 15 avril 1539. — Les lettres de Calvin à Farel sont en latin; 
celles à Da Tillet sont en français. On distinguera sans peine, ici et 
partout ailleurs, quand nous citons textuellement ou quand nous 
traduisons. 



LIVRE DEUXIÈME. 



201 



Cahin. La France, d'ailleurs, continuait d'envoyer 
chaque jour son contingent de fugitifs, avides de 
la Parole sainte, avides aussi de voir et d'entendre 
l'auteur de Vliistitution ; il en venait encore que 
rien ne chassait de leur patrie, mais qu'attirait le 
renom du professeur, et plus d'un, venu en 
curieux, s'en retourna pour aller braver les 
rigueurs qui avaient chassé les autres. Le Conseil 
était heureux des hommages dont le nouveau pro- 
fesseur était l'objet. On lui donna le droit de bour- 
geoisie, prisé très-haut dans la vieille cité impé- 
riale. On augmenta son salaire. Tout se réunissait 
pour qu'il n'eut plus rien, ce semble, à regretter 
ni à désirer. 



XIV 



Et cependant il la regrettait toujours, cette dure 
vie que lui avait faite Genève. Au milieu d'une cité 
calme et studieuse , il regrettait celle qui n'avait 
guère su, jusqu'à ce jour, que manier l'épée, 
et porter dans la vie civile toutes les licences de la 
guerre. Entouré de la plus bienveillante admira- 
tion, il regrettait ces deux années où on l'avait 
abreuvé de contradictions et d'ennuis. Non qu'il 



202 



CALVIN. 



allât jusqu'à formuler positivement ni même 
jusqu'à concevoir le désir de se replonger dans ce 
chaos; il n'en parle, au contraire, dans ses lettres, 
qu'avec effroi, avec horreur. Mais quel homme est 
bien sûr de ses sentiments véritables? Derrière 
ceux que Calvin exprimait si vivement, il y en 
avait un autre, vivace, intime, enraciné dans sa 
conscience : c'est que sa tâche était à Genève, sa 
place à Genève. Pur instinct de domination, a-t-on 
dit; il n'était, à Strasbourg, qu'un ouvrier, et, à 
Genève, il avait entrevu la possibililé d'être le 
maître. Soit; mais en quoi cela exclurait-il le sen- 
timent d'une grande tâche à remplir, d'une 
sérieuse et suprême responsabilité devant Dieu et 
devant les hommes? Il ne s'est fait aucune grande 
œuvre dans l'Église qu'on ne pût aussi attribuer à 
l'ambition, au despotisme. Puis, avec ce qu'était 
alors Genève, les sentiments que l'on prête à Calvin 
l'auraient plutôt conduit à y renoncer pour jamais, 
et à se chercher ailleurs un peuple plus docile^, 
un trône moins chancelant. 

Ses regards étaient donc tournés vers elle, et, 
dès le r' octobre 1538, moins de six mois après 
l'avoir quittée, il adresse une longue et touchante 
épître à ses c( bien-aimés frères en Notre-Seigneur, 
qui sont les reliques de la dissipation de l'Église 
de Genève. » Cette Église n'existe plus, à ses 



LIVRE DEUXIÈME. 



203 



yeux, que dans les membres qui sont demeurés 
fidèles à l'esprit dont il voulut l'animer. Si elle n'a 
pas été « dissipée, » comme d'autres, par le vent 
des persécutions,' elle l'a été par ce vent de révolte 
et d'anarchie que les Libertins ont fait souffler sur 
elle. Les hommes sont encore là, mais liés unique- 
ment par des intérêts, des passions ; le vrai lien, 
le seul qui constitue une Église, la foi agissante 
et sanctifiante, a été brisé comme uii joug. Que 
vont devenir les « reliques >^ de ce grand désastre? 
Calvin, dans d'autres lettres, parle sévèrement de 
quelques-uns des pasteurs restés à Genève, et qui, 
sans se livrer positivement aux Libertins, n'osaient 
rien contre leurs désordres, mais ici, parlant aux 
fidèles, il ne veut pas désigner la robe à leur mé- 
pris, et il se contente de se taire sur ceux qui la 
portent sans courage. Que les fidèles cherchent 
donc leur force en eux-mêmes, ce qui veut dire 
en Dieu. En Dieu aussi est le lien qui les unit 
encore et les unira toujours à leur pasteur exilé, 
car c( il ne doit être en la puissance des hommes 
de rompre un tel lien. )^ Ce ne sont pas les hommes 
il est vrai, qui ont fait tout ce mal; c'est Satan 
« usant de leur malice comme d'instrument pour 
guerroyer. » Et de cette idée, selon Calvin, découle 
un conseil de charité, a Si vous cherchez vraie vic- 
toire, ne combattez point le mal par semblable 



204 



CALVIN. 



mal. » Ne haïssez pas ces hommes qui ne sont 
point vos Yrais ennemis ; ne haïssez que Satan, qui 
les égare. Et pourquoi Dieu a-t-il déchaîné Satan? 
Pour vous punir de vos fautes, car n'allez pas 
croire que vous fussiez sans reproche, et pour faire 
éclater sa force en votre faiblesse. Que les fidèles 
s'humilient donc, et ils seront forts. Quant à lui, 
c'est ce qu'il a fait. Plus il s'est humilié devant 
Dieu dans le sentiment de sa misère, de son in- 
suffisance et de ses fautes, plus il s'est senti de 
hardiesse à protester devant les hommes contre 
l'iniquité de leurs arrêts, bien sûr que son inno- 
cence apparaîtra une fois a comme l'étoile pre- 
mière du jour. » 

Que les fidèles de Genève prennent donc cou- 
rage aussi. Les ennemis de la vérité se croient 
c( au but de leur entreprise;» regardez bien, et 
c( vous trouverez évidemment que toutes leurs 
voies tendent à confusion. » Encore un peu de 
temps, et Dieu ressuscitera l'Église ; ne savez- 
vous pas (( qu'il donne la ^couronne de joie à ceux 
qui sont en pleurs et larmes, qu'il rend la lumière 
à ceux qui sont en ténèbres, et même qu'il suscite 
en vie ceux qui sont en l'ombre de la mort? » 
Veillez donc et priez, et, quant à moi, je prie a le 
Seigneur de toute consolation vous reconforter et 
soutenir en bonne patience, » 



LIVRE DEUXIÈME. 



205 



XV 



Ainsi écrivait Calvin, et les fidèles de Genève 
purent voir c( évidemment, » en effet, que les voies 
de leurs ennemis «tendaient à confusion. » 

La désorganisation de l'Église entraîna celle de 
l'instruction publique. On voulut forcer les ré- 
gents à faire office de pasteurs, et à distribuer la 
Cène selon le rite bernois. Amis de Calvin, — un 
d'eux était Mathurin Cordier, son ancien maître, 
— ils refusèrent et furent bannis ; on ferma le col- 
lège. Les désordres publics allaient leur train. On 
avait cependant publié encore une fois des ordon- 
nances très sévères, comme pour montrer qu'on 
saurait bien les faire sans Calvin ; mais la force 
morale était partie avec le réformateur, et les 
ordonnances restèrent encore une fois sur le pa- 
pier. Quelques condamnations, de loin en loin, 
avaient lieu, mais insignifiantes, et ne servant, en 
somme, qu'à aiguiser l'attrait du mal. Tout était 
relâchement, impuissance, anarchie. 

Répudiant donc, en fait, toutes les consé- 
quences de la Réformation, on s'acheminait à ré- 



206 



CALVIN. 



pudier la Réformation elle-même, et ce travail in- 
time était déjà assez avancé chez plusieurs, com- 
plet même chez quelques-uns, comme les événe- 
ments allaient le montrer bientôt. 

En mars 1539, des citoyens montent à l'Hôtel- 
de-Yille pour demander d'être relevés du serment 
prêté à la confession de foi. Ceux-là, pourtant, 
leur pensée n'était pas de retourner au roma- 
nisrae ; ils n'en voulaient qu'à la partie morale de 
l'engagement juré par eux, et, décidés à ne pas 
l'observer en ces points-là, ils ne voulaient plus se 
sentir liés. C'était de la franchise ; mais cette fran- 
chise nous permet de toucher au doigt l'état des 
choses. La confession de foi était une. En renier 
la morale, c'était, nécessairement, en renier plus 
ou moins le dogme. 

Vers la même époque, on commence à rendre 
toute liberté aux prêtres restés dans la ville, chose 
louable si c'eût été tolérance, mais, dans le cas 
présent, pure faiblesse ou pur abandon de l'Évan- 
gile. Les ministres réclament. On mande quelques 
prêtres qu'on sait avoir dit la messe ; on les ren- 
voie avec quelques mots de remontrance, et ils 
sont libres de recommencer le lendemain. Rien de 
mieux, encore une fois, si c'eut été vrai libéra- 
lisme ; mais ce n'était qu'un honteux achemine- 
ment vers Rome, plus indulgente pour le vice, 



LIVRE DEUXIÈME. 



207 



plus habituée à se prêter aux accommodements 
entre la terre et le ciel. 

Yoilà ce que le réformateur suivait des yeux 
depuis Strasbourg, attendant avec confiance le 
moment où Dieu tirerait le bien du mal. 



XYI 

Cette Yille que Calvin ne perdait pas de vue, 
deux autres hommes, l'un de plus près que lui, 
l'autre de plus loin, avaient aussi les yeux fixés 
sur elle : c'étaient Pierre de la Baume, l'évêque 
chassé, et le pape Paul III. 

L'évêque pleurait ce siège opulent, sur lequel 
des princes mêmes avaient été fiers de s'asseoir. 
Le pape n'avait peut-être pas compris d'abord tout 
ce qu'il perdait en perdant Genève ; mais les évé- 
nements lui avaient bientôt révélé, surtout pen- 
dant le séjour de Calvin, ce que la Réforme gagnait 
à la possession de cette ville. Les protestants de 
France avaient commencé à voir en elle leur capi- 
tale religieuse, citadelle et temple à la fois, refuge 
dans les défaites, base d'opérations quand on 
marcherait en avant. 

Ce fut donc avec joie que le catholicisme apprit 



208 



CALVIN. 



l'exil du chef, et les désordres auxquels son départ 
lâchait la bride. Il suivait avidement les progrès 
de ce mouvement rétrograde qui ramenait certains 
Genevois vers Rome, mauvais catholiques, sans 
doute, après avoir été de non moins mauvais pro- 
testants, mais catholiques, mais disposés à rentrer 
dans la grande unité extérieure, et c'était tout ce 
qu'on voulait. On comprenait, pourtant, qu'il 
fallait agir avec prudence, et que ces mauvais 
catholiques, brusquement effarouchés, pourraient 
bien se retrouver protestants, peut-être même plus 
qu'avant. Un, pourtant, était déjà tout gagné : c'é- 
tait — on le sut plus tard — l'ancien syndic Jean 
Philippe , un de ceux qui avaient le plus con- 
tribué à l'exil de Calvin. Il alla à Lyon pour 
s'aboucher avec l'évêque, et l'évêque faisait partie 
d'une espèce de comité organisé principalement 
dans le but de reconquérir Genève. Dans ce comité 
siégeaient les archevêques de Lyon, de Besançon, 
de Tienne, de Turin, et les évêques de Lausanne, 
de Langres et de Carpentras. 

Ce dernier, Jacques Sadolet, était un des 
hommes les plus instruits de l'Église romaine, un 
des meilleurs aussi. Secrétaire de Léon X, mais 
de Léon X homme d'esprit beaucoup plus que du 
pape, il s'était enthousiasmé de cette renais- 
sance littéraire, poétique, mythologique, dont un 



LIVRE DEUXIÈME. 



209 



pape né Médicis s'était fait le centre et le patron. 
Personne ne l'avait célébrée en plus beaux vers ; 
personne ne s'était plus poétiquement fâché contre 
cette absurde Réforme qui venait troubler le beau 
ciel de la Rome de Léon X, tout occupée de sta- 
tues, de tableaux, de musique et de fêtes. Ce fut 
un triste jour pour le secrétaire du pape que celui 
où on vint lui dire qu'il fallait aller à Carpentras. 
Il voulut au moins s'y faire suivre de tout ce 
qui lui rendrait quelque peu son Italie, manuscrits 
antiques, objets d'art, tableaux. Il embarqua tout 
cela, et tout cela périt en route. Ses lettres sur 
ce malheur sont touchantes. Il ne pleure pas 
des trésors, mais des amis, et la plaie saignera 
longtemps. 

Du reste, curieux caractère à étudier. Il est sa- 
vant, il est pieux, il est large ; il professe pour 
Mélanchthon une véritable amitié; il passe et re- 
passe à tout moment sur le grand chemin de la 
Réforme, et toujours il trompe agréablement les 
. catholiques, désagréablement les protestants, en se 
retrouvant catholique, évêque, cardinal, prêt à 
écrire, au besoin, contre ceux dont il a paru 
s'approcher. 

Ce fut lui que le comité de Lyon chargea d'é- 
crire, non pas contre les Genevois, mais aux Ge- 
nevois. On lui recommanda même de les flatter, 

42 



210 



CALVIN. 



de les caresser, de mettre habilement tous leurs 
maux, non sur leur compte, mais sur celui de la 
Réforme et des réformateurs, et de leur peindre, 
enfin, le catholicisme, l'Église, comme le port, le 
repos, la paix dans ce monde et le salut dans 
l'autre. Ce thème déplaisait d'autant moins à Sa- 
dolet qu'il se l'était évidemment fait, depuis long- 
temps, à son usage. Esprit à la fois aventureux 
et timide, il trouvait commode d'avoir à côté de 
lui une Église dont l'autorité le rassurât sur 
ses propres idées, le soutînt dans ses luttes contre 
les idées d' autrui, et, en définitive, le dispensât 
d'avoir ou de formuler une opinion sur tant 
de points plus ou moins ébranlés. 

Son épître c< au sénat et peuple de Genève y) est 
un morceau unique, en son genre, au seizième 
siècle. Tl ne le serait pas aujourd'hui; nous pour- 
rions même dire qu'il a servi de modèle à la plu- 
part des apologies catholiques publiées depuis 
trente ans. Comme lui, on s'est mis à laisser de 
côté tous les détails pour ne prêcher que l'Église, 
l'autorité, l'unité; ce repos qu'il offrait aux Gene- 
vois, on l'a offert de la même manière à tous les 
peuples, couvrant de ce mot séducteur cet autre 
mot qui effrayerait : abdication. 

Sadolet commence donc par flatter. « Pour vrai, 
dit-il, très-chers, ce n'est pas dès maintenant que 



LIVRE DEUXIÈME. 



211 



j'ai telle volonté et bonne affection envers vous... 
Dès le temps que, par la volonté de Dieu, je fus 
élu évêque de Carpentras, je commençai à priser 
et aimer la noblesse de votre ville. Tordre et forme 
de votre république, Texcellence des citoyens, et 
surtout cette tant exquise et louable humanité de 
vous envers toutes gens...» Mais que sont devenus 
tous ces éléments de bonheur et de considération? 
Dès le premier jour où Genève a paru incliner 
vers la Réforme, il a compris, lui, Sadolet, qu'elle 
se condamnait à l'anarchie et à toutes sortes de 
maux. Son amour pour les Genevois lui fait un 
devoir de leur parler. Il ne procédera cependant 
point c( par subtiles, ardues et épineuses disputa- 
tions, lesquelles saint Paul appelle vaine philoso- 
phie.» La doctrine chrétienne n'est-elle pas fondée, 
non sur des syllogismes, mais w en humilité, piété 
et obéissance du Seigneur?» Puis vient un bel éloge 
de l'Écriture Sainte, puis une fort belle page 
sur Jésus-Christ, unique auteur du salut, puis une 
autre sur la justification par la foi, et ce n'est 
qu'après avoir eu Tair de poser, comme bases, les 
bases du protestantisme, qu'il se hasarde à bâtir, 
sur ces bases, l'Église et l'autorité de l'Église. 
Mais, en fait, il ne bâtit point, et c'est ici surtout 
que sa tactique a été^ suivie, de nos jours, par cer- 
tains écrivains. Il prend l'édifice tout bâti; il en 



212 



CALVIN. 



décrit poétiquement la grandeur, la beauté, la 
majestueuse unité, et il demande, à chaque pein- 
ture, comment on pourrait persister à se bâtir une 
autre demeure. L'argument, sous sa plume, avait 
au moins le mérite d'être neuf, quoique valant, au 
fond, moins encore qu'aujourd'hui. Il fallait une 
singulière hardiesse ou une singulière puissance 
d'abstraction pour venir parler poétiquement de 
cette Église inondée de vices, de cette unité tom- 
bée en pièces au premier choc de la Réforme, 
et ne se maintenant^ là où elle existait encore, que 
par la terreur et les bûchers; il fallait, surtout, 
singulièrement compter sur le peu de mémoire des 
Genevois, à qui cette Église avait donné plus de 
motifs encore qu'à d'autres de la mépriser et de 
la craindre. 

Mais Sadolet compte surtout sur les bonnes 
paroles qui coulent de sa plume, sur cette charité 
qu'il croit profonde et qui l'est peut-être en effet, 
car, bien que le tout ne soit qu'un long sophisme 
et une perpétuelle échappatoire, on répugne à 
penser que l'auteur fut un hypocrite. Il s'élève, 
parfois, jusqu'à une véritable éloquence, témoin 
cet endroit souvent cité où il représente arrivant 
au tribunal de Dieu, juge suprême, deux âmes 
dont l'une a suivi l'ancienne voie, toujours sûre, 
tandis que l'autre s'est jetée dans la voie des réfor- 



LIVRE DEUXIÈME. 



213 



mateurs. Les dernières pages sont d'un pathétique 
achevé, mais où domine pourtant, comme au 
début, cette flatterie insinuante, cette humilité 
décidément trop profonde qui voudrait faire ou- 
Mier le prêtre, l'évêque, le cardinal, et qui en fait 
souvenir. On se rappelle involontairement ce servi- 
teur des serviteurs de Dieu^ qui mettait son pied 
sur les couronnes, ce père des chrétiens, qui savait 
si bien demander l'extermination de ses enfants, 
et, sans aller jusqu'à croire que le cardinal Sadolet 
eût été, le cas échéant, aussi impitoyable que tant 
d'autres, on lit entre les lignes l'effrayant com- 
mentaire dont l'histoire du temps accompagnait 
ces paroles si charitables, si doucereusement évan- 
géliques. Sadolet, sur ce point, joua de mal- 
heur. Sa lettre est du 18 mars 1539, et, en avril, 
deux Genevois étaient brûlés en Savoie, l'un à 
Annecy, l'autre à Chambéry. Le supplice de ce 
dernier, Jean Lambert, frère d'un des membres 
du Conseil, fut marqué par les plus odieuses cir- 
constances. Saisi comme Genevois et protestant, 
les prêtres ne permirent même pas qu'il y eut 
forme de procès. Le bûcher fut immédiatement 
dressé. Ils présidèrent au supplice, et, tout ce qu'ils 
purent ajouter, par leurs obsessions et par leurs 
imprécations, aux souffrances du martyr, ils l'a- 
ioutèrent avec une joie sauvage. Yoilà ce qu'é- 

12. 



214 



CALVIN. 



talent, à quelques lieues de Genève, les ministres 
de cette douce et compatissante mère dont Sadolet 
faisait le portrait aux Genevois, les conjurant de 
retourner dans ses bras. 

Il avait donc dépassé le but. L'effet ne fut pas ce 
qu'il avait espéré; rien, du moins, dans les docu- 
ments du temps, n'indique une activité nouvelle 
imprimée aux tendances catholiques, et ce moment 
allait marquer, au contraire, le commencement de 
la réaction protestante. Tout ce qui n'était pas 
déjà catholique au fond du cœur se réveilla comme 
d'un songe, et se mit à s'interroger. Avaient-ils 
donc fait, sans le savoir, tant de chemin vers 
Rome, qu'elle s'imaginât ne plus avoir qu'à les 
inviter à rentrer? L'abîme entre elle et eux s'était- 
il donc tellement rétréci, que Sadolet pût jeter par 
dessus, en se jouant, ce pont tapissé de velours, 
jonché de fleurs? Les protestants plus sérieux se 
demandaient s'ils avaient donc tant lutté, tant 
souffert, sur un simple malentendu, et pour en 
venir à se séparer d'une Église avec laquelle il eût 
été si facile de s'entendre et de vivre en paix. Tous 
sentaient qu'il y avait là-dessous un grand so- 
phisme; tous désiraient, et pour leur propre in- 
struction, et pour l'honneur de Genève, que ce 
sophisme fut démasqué. Mais à qui donner cette 
tâche ? Personne, dans la cité, ne se sentait capa- 



LIVRE DEUXIÈME. 2l5 

ble de s'en tirer. Les pasteurs reculaient comme 
le reste. Non qu'ils ne \issent mieux ce qu'il y 
avait à répondre ; mais ils sentaient mieux aussi la 
nécessité de bien répondre, et aucun d'eux n'était 
un écrivain. Un seul nom était prononcé, d'abord 
tout bas, puis plus haut, et les plus grands ennemis 
de Calvin se surprenaient disant, ou du moins pen- 
sant, qu'on eut été, avec lui, bien moins em- 
barrassé. Il apprit à Strasbourg ce qu'on pensait, 
ce qu'on disait, et la réponse au cardinal ne se fit 
pas attendre. 

Calvin, dès le début, ébranle tout l'échafaudage. 
Il commencera bien par des compliments à Sado- 
let, mais à Sadolet homme de lettres, connu par sa 
(( grâce merveilleuse en parler, » et tenu par les 
savants « en grosse admiration. » Il lui ce déplaît 
merveilleusement, » dira-t-il, d'avoir à ce toucher 
et blesser cette bonne renommée et opinion ; » 
mais aussi ce serait « une lâcheté trop grande » 
que de se taire, et il ne se taira pas. Sadolet a usé 
c( de l'office d'un bon orateur,» autrement dit 
d'un habile rhéteur ; il n'a eu pour les Genevois 
que de douces paroles, et il a tout rejeté sur ceux 
(( par le moyen desquels ils se sont soustraits de 
la tyrannie. » — En voici un, de ces hommes, et 
il répondra pour tous. 

C'est donc, d'abord, son apologie qu'il présente. 



216 



CALVIN. 



Rien de plus net que ces premières pages. Il 
défie Sadolet de prouv.er une seule de ses alléga- 
tions; il le harcelle sur chaque point, sur chaque 
phrase, jusque dans ses derniers retranchements. 
Sadolet l'a accusé d'ambition; mais qu'est-ce que 
la Réforme lui a donné, lui donnera jamais, qui 
ne lui fût « tout appareillé » dans le royaume du 
pape? Ne pouvait-il pas prétendre à tout, et n'était-il 
pas déjà en chemin de tout obtenir? Mais, même 
alors, il n'ambitionnait qu'une chose : vivre en paix 
et étudier. Ce sont les événements, c'est la Parole de 
Dieu, c'est Dieu qui l'a jeté dans la mêlée. De cette 
apologie générale, il passe à celle de sa conduite à 
Genève. Qu'a-t-il fait, dans cette Yille, que ne doive 
approuver tout ami de Tordre et des mœurs, même 
catholique? Et s'il n'a rien fait que de bon, pour- 
quoi refuser de reconnaître l'arbre à ses fruits ? 
Pourquoi considérer comme une peste cette Réfor- 
mation dont lui, Calvin, faisait sortir le salut et la 
vie de Genève régénérée ? 

Et ceci le conduit à la question principale. Il 
écarte, d'abord, ce que Sadolet a dit, et fort bien 
dit, sur ce qui n'était point en discussion, la yie 
éternelle, par exemple; évidemment Sadolet n'a 
cherché là qu'à « se rendre en plus grosse estime 
et recommandation, en faisant apparoître que toute 
sa pensée étoit de la vie bienheureuse. » Que n'est- 



LIVRE DEUXIÈME. 



217 



il au moins aussi long, aussi complet, quand il ar- 
rive aux vraies difficultés? Il les a toutes éludées. 
Dans sa théorie de l'Église, il montre fort bien l'É- 
glise conduite par l'esprit de Dieu ; mais il a soin 
de ne pas ajouter qu'elle est régie aussi par sa 
Parole, et, la Parole ôtée, l'Esprit de Dieu pourra 
toujours n'être qu'un mot dont on autorisera tout 
ce qu'on voudi'a. Calvin passe alors en revue tout 
ce qu'on a couvert de ce grand mot; chaque point 
lui prend peu de lignes, mais incisives, nerveuses, 
tombant comme des coups de marteau. On aime- 
rait mieux qu'il s'adressât moins obstinément à 
Sadolet, et ne s'acharnât pas à diriger contre lui, 
personnellement, toutes ses argumentations, toutes 
ses figures, tous ses mots; on souffre un peu de cette 
tension perpétuelle qui ne concède rien, n'adoucit 
rien. Mais on comprend aussi qu'un esprit de cette 
trempe ait dû être particulièrement irrité, agacé, 
par la flexible polémique du mielleux cardinal. Que 
l'homme fût menteur ou non, sa polémique était 
menteuse, et Calvin n'a eu que le tort de déverser 
trop continuellement sur l'homme le mépris et 
l'irritation que produisait en lui l'ouvrage. 

Deux points l'arrêtent plus longtemps : l'un, 
c'est la justification par la foi ; l'autre, la Cène. Nous 
avons vu Sadolet, sur le premier, accorder le prin- 
cipe, et même avec empressement, Calvin de- 



218 



CALVIN. 



mande ce que TÉgiise en a fait, ce qu'il peut en 
rester parmi tant de choses qui vont toutes à le 
faire oublier, à le détruire. Sadolet n'avait pas 
manqué de faire sonner bien haut le prétendu 
anéantissement des oeuvres, singulier reproche à 
Calvin chassé de Genève pour avoir été, en fait 
d'œuvres, plus exigeant que qui que ce fût. ce Si tu 
regardois, répond Calvin, le catéchisme et instruc- 
tion que j'ai écrit à ceux de Genève, au premier 
mot tu te tairais. » Mais comme Calvin sait bien 
que l'objection sera souvent reproduite , il y 
consacre cinq ou six pages qui sont des mieux 
raisonnées de la lettre, et, ce qui nous les rend 
encore meilleures, presque sans personnalités. 
Quant à la Cène, il réfute peu, mais cherche sur- 
tout à établir que la présence spirituelle du Christ 
est, en fait, pour quiconque a véritablement de la 
foi et de la piété, plus impressive, plus réelle^ que 
celle qu'on désigne si mal à propos par ce dernier 
nom, comme si la réalité du Christ n'était pa's celle 
de son esprit bien plus que celle de son corps. 

Viennent enfin la confession, les saints, le mi- 
nistère, la papauté, la tradition, les désordres de 
l'Église, et ce dernier point le conduit à une cha- 
leureuse reproduction, en sens inverse, de la pro- 
sopopée de Sadolet. L'âme qu'il fait arriver devant 
Dieu est celle d'un de ces hommes que le cardinal 



LIVRE DEUXIÈME 



219 



a flétris comme novateurs et téméraires. Il va 
plaider la cause de tous ceux qui ont pensé, comme 
lui, que les maux de l'Église appelaient et légiti- 
maient une révolte. J'ai vu le Christ mis en oubli, 
devenu inutile ; que devais-je faire? J'ai vu l'Évan- 
gile étoulfé sous les superstitions ; que devais-je 
faire? J'ai vu la Parole sainte volontairement igno- 
rée, cachée; que devais-je faire? Si celui-là ne 
doit pas (( être réputé traître, lequel, voyant les 
soudarts épars et écartés, élève l'enseigne du capi- 
taine et les rappelle et remet en leur ordre, » suis-je 
donc un traître, moi, pour avoir élevé, au milieu 
de l'Église débandée, le vieux drapeau de Jésus- 
Christ? Car ce n'est point une nouvelle et a étran- 
gère enseigne que j'ai mise auvent, mais ton noble 
étendart, Seigneur! » Nos adversaires, d'ailleurs, 
ne nous ont-ils pas assez justifiés par leur con- 
duite? (( Ne couroient-ils pas tout soudain, et fu- 
rieusement, aux épées et au gibet? N'estimoient-ils 
pas que leur seul recours étoit aux armes et à la 
cruauté? » Ils nous ont donné, à défaut d'autre, la 
consécration de l'épreuve et du sang. Et ce sont 
eux qui viennent nous demander nos titres ! Ils 
nous justifient encore par ces peintures flattées, 
menteuses, de TÉglise que nous avons reniée. 
La défendre ainsi, n'est-ce pas renoncer à la dé- 
fendre telle qu'elle est? N'est-ce pas avouer que 



220 



CALVIN. 



nous l'avons bien jugée? a Ya maintenant, Sadolet, 
et appelle-nous séditieux ! » Nous savons ce que 
nous avons fait et en qui nous avons cru, et a fasse 
le ciel, Sadolet, que toi et les autres tiens » puis- 
siez un jour en dire sincèrement autant ! 



XVII 



Aucune réplique ni aucun essai de réplique ne 
fut fait, que nous sachions, à cette réponse de Cal- 
vin. Elle courut bientôt l'Europe. Luther la goûta 
vivement ; il comprit ce qu'il y avait de force et 
d'avenir dans cette controverse aux allures si dé- 
gagées, si franches, si vivantes. «Voilà un écrit, 
dit-il, qui a des mains et des pieds. Je me réjouis 
de ce que Dieu suscite de tels hommes. Ils conti- 
nueront ce que j'ai commencé contre l'antechrist, 
et, avec l'aide de Dieu, ils l'achèveront. » 

Quand Sadolet reçut l'épître, il put recevoir, en 
même temps, des détails sur l'effet produit à Ge- 
nève. 

C'était, d'abord, la satisfaction toujours éprouvée 
à la lecture d'un écrit disant précisément ce qu'on 
aurait dit soi-même, pour peu qu'on eût su le 
dire; c'était, ensuite, la joie de la victoire, car la 



LIVRE DEUXIÈME. • 221 

victoire sur Sadolet était évidente, incontestable, 
et, comme la victoire entraîne toujours les in- 
décis, cette joie fat celle de tous, ou à peu près. 
Les amis de Calvin la transformèrent aisément, 
chez beaucoup de gens, en reconnaissance; on 
osa dire publiquement qu'il n'y avait que lui pour 
rendre de pareils services. On relisait l'éloquente 
apologie qu'il avait faite, en passant, de son mi- 
nistère à Genève, et on se laissait émouvoir à ces 
paroles si vraies, si nobles : « Quoique je sois 
déchargé, pour le présent, de l'administration de 
l'Église de Genève, néanmoins cela ne me peut ni 
doit retirer de lui porter une paternelle amour et 
charité ; à celle-là, dis-je, sur laquelle Dieu m' or- 
donnant une fois, il m'a obligé à toujours de lui 
tenir foi et loyauté. » 

Yers le même temps, les événements commen- 
çaient à se précipiter. Le chef de ses ennemis, 
Jean Philippe, allait périr, et cette mort devait 
donner le signal d'une réaction définitive en fa- 
veur du réformateur. 

Le supplice de Jean Philippe n'eut cependant pas 
pour cause ou sa trahison de Lyon, encore ignorée, 
ou quelque autre affaire religieuse. Chargé, avec 
deux autres, de négocier avec Berne au sujet de là 
souveraineté du territoire conquis autour de Ge- 
nève, il abandonna complètement les intérêts de 

i3 



222 CALVIN. 

sa patrie, et quand le traité, tenu secret quelque 
temps, fut enfin produit, on vit avec indignation 
que la souveraineté genevoise allait se trouver 
renfermée dans les murailles de la ville. Or, une 
loi de l'année précédente condamnait à mort tout 
citoyen convaincu d'avoir amoindri la souverai- 
neté de l'État. Le Conseil-Général usa cependant 
d'indulgence ; Jean Philippe et ses deux complices 
ne furent condamnés qu'au bannissement. Mais, 
le lendemain, Jean Philippe excite une émeute. Il 
est pris, condamné à mort, et exécuté. — C'était en 
juin 1540. 

La réaction politique s'était manifestée, dès le 
commencement de l'année, parle choix de quatre 
syndics honorables ; les ordonnances avaient déjà 
repris, entre leurs mains, quelque force. Le crime 
de Jean Philippe ayant fait faire à beaucoup de 
gens des réflexions sur le patriotisme des Liber- 
tins, les pasteurs crurent le moment favorable 
pour obtenir un renouvellement du serment à la 
confession ; ils demandèrent au Conseil-Général 
de c( remettre les choses où elles étoient quatre ans 
auparavant, que chacun avoit Genève en grosse 
estime, et y venoit pour voir l'ordre évangélique 
établi. » Mais c'était encore trop tôt, et ces pas- 
teurs n'avaient pas une telle autorité personnelle 
qu'ils pussent hâter les temps ; le . souvenir de 



Livre deuxième. 



223 



Calvin, ravivé, leur faisait plutôt du tort, bien que 
Calvin eût écrit une lettre où il les recommandait à 
l'affection du troupeau. On refusa le serment. 
Deux d'entre eux, peu après, découragés par le 
peu de respect que beaucoup de gens leur témoi- 
gnaient, quittèrent Genève. Le Conseil écrivit à 
Viret, pasteur à Lausanne, pour le prier de 
venir les remplacer, au moins pendant quelque 
temps, et Viret répondit qu'il allait faire son pos- 
sible pour en obtenir l'autorisation. Mais l'appel 
de Yiret n'était qu'un acheminement à ce rappel 
dont la nécessité était maintenant reconnue à peu 
près par tout le monde. 

Enfin, le 21 septembre, le Conseil charge 
Amied Perrin, un de ses membres, de « trouver 
moyen, dit le registre, s'il pourroit faire revenir 
maître Caulvin. » Perrin écrit; Farel, banni avec 
Calvin, lui écrit aussi, de Neuchâtel, pour le 
presser d'accepter. Calvin, devant cette porte qui 
se rouvre , n'aperçoit plus que les redoutables 
chances qu'on l'invite à courir; comme il n'admet 
pas même la pensée d'une modification dans ses 
tendances, d'un adoucissement dans ses rigueurs, 
il ne comprend pas que ces gens qui Tout chassé 
comme trop sévère puissent en venir jamais à s'ac- 
commoder de lui. Ils lui seront intolérables, écrit- 
il à Farel, et lui à eux. Tout sera à recommencer, 



224 



CALVIN. 



et, cela, sans la confiance qui Fanimait la premièrë 
fois. Et cependant, Dieu le préserve de refuser ab- 
solument ! S'il peut réellement faire quelque chose 
pour rÉglise de Genève, son devoir est d'accepter. 

Les registres du Conseil nous tiennent, presque 
jour par jour, au courant de cette affaire, devenue 
la grande préoccupation des Genevois. 

Le 13 octobre, arrêté d'écrire ce à monsieur 
Caulvin » une lettre pour le prier « de nous vou- 
loir assister. » Le porteur de la lettre sera chargé 
de voir aussi les pasteurs de Strasbourg, les priant 
d'agir sur lui dans ce sens. 

Le 19 octobre, en Conseil des Deux-Cents, 
arrêté, ce afin que l'honneur et gloire de Dieu 
soient avancés, » de chercher tous les moyens pos- 
sibles d'avoir c( maître Caulvin pour prédicant. » 

Le 20 octobre, en Conseil-Général, ordonné 
c( d'envoyer quérir à Strasbourg maître Jean Cal- 
vinus, lequel est bien savant, pour être ministre 
évangélique en cette ville. » 

Le 21, ordonné que le conseiller Amied Perrin 
parte avec un héraut de l'État pour aller chercher 
Calvin. On écrira aux Strasbourgeois, pour qu'ils 
ne s'opposent pas au départ du réformateur. 

Le 22, on l'édigela lettre qui lui sera portée. 
c( Monsieur notre bon frère et singulier ami, très- 
affectueusement à vous nous recommandons, 



LIVRE DEUXIÈME. 



225 



pource que sommes entièrement informés que 
votre désir n'est autre sinon l'accroissement et 
avancement de la gloire et honneur de Dieu et de 
sa sainte Parole. De la part de notre Petit, Grand 
et Général Conseil, lesquels de ceci faire nous font 
grandement admonester, vous prions très-affec- 
tueusement vous vouloir transporter par devers 
nous, et en votre pristine place et ministère re- 
tourner, et espérons en l'aide de Dieu que ce sera 
un grand bien et fruit à l'augmentation de la 
sainte Évangile, voyant que notre peuple gran- 
dement vous désire, et ferons avec vous de sorte 
que aurez occasion vous contenter. » 

Le 8 novembre, Louis Dufour, porteur de la 
lettre, écrit de Baie que Calvin n'est pas à Stras- 
bourg, mais à "Worms, oii se tient une diète c( pour 
la réformation chrestienne » 

Revenons donc un peu en arrière, et reprenons 
le séjour de Calvin à Strasbourg. 

XYIÏÏ. 

Cette diète de Worms, où il se trouvait en no- 
vembre 1540, n'était pas la première à laquelle il 
eût assisté; l'Église de Strasbourg l'avait déjà en- 



226 



CALVIN. 



voyé, en 1539, à celle de Francfort, et, en cette 
même année 1840, à celle de Haguenau. Il nous 
serait trop long de raconter à quels événements 
se rattachait la convocation coup sur coup de ces 
trois grandes assemblées. On a de la peine, au- 
jourd'hui, à se figurer ce mélange de questions 
si diverses, ces querelles sur la Cène s'enchevê- 
trant aux débats politiques, ces théologiens tenant 
leur diète à côté de celle de l'Empire, souvent ef- 
facée par la leur. Mais, à'y regarder de plus près, 
l'étonnement cesse. La question religieuse était la 
première partout, en tout, et nul n'aurait songé 
à voir là une usurpation. Au fond, n'était-on pas 
dans le vrai? Et s'il en est autrement aujourd'hui, 
n'est-ce pas autant et plus encore par indifférence 
religieuse que par une entente plus juste de la 
séparation des deux domaines ? 

Un jour, — c'était le 1^^ janvier 1541, à Worm.s, 
— Calvin repassait dans son esprit les redoutables 
chances de cette guerre si compliquée, si longue 
déjà et si loin de toucher à sa fm. Le Christ, il ne 
peut en douter, vaincra ; mais quand ? Nul ne le 
sait. Mais le Christ n'est-il pas, même vaincu, tou- 
jours vainqueur? Ne triomphe-t-il pas tout aussi 
glorieusement dans l'opprobre et la mort des 
siens que dans leurs succès parmi les hommes? — 
Cette idée saisit Calvin. Pour la première fois il 



LIVRE DEUXIÈME. 



227 



appellera la poésie au secours de sa peusée, et 
c'est ainsi que nous aurons son Hymne au Christ 
vainqueur. 

Un curieux intérêt s'attache à ces quelques vers, 
les seuls que nous ayons de lui, et les seuls, pro- 
bablement, qu'il ait faits. Il ne les publia même 
pas, et n'en donna que deux ou trois copies ; 
mais, quatre ans après, il les trouva signalés dans 
un index des inquisiteurs de Toulouse, et c'est 
alors qu'il les publia. 

Amis et ennemis, dans leurs jugements sur ce 
morceau, ont abusé, ce nous semble, de l'idée 
que Calvin n'était pas né poëte. Il est vrai que 
lui-même, en terminant, le reconnaît. « Ce que la 
nature m'a refusé^ dit-il, mon zèle pieux vient de 
le faire ^ . » Mais ce zèle pieux avait pourtant à son 
service une plume fort exercée, et Cicéron n'avait 
pas tellement fait négliger Virgile que le bon pro- 
sateur fût condamné à faire de mauvais vers. Aussi 
ne le sont-ils nullement, quoi qu'on ait dit. Si 
l'ensemble est un peu trop raisonné, les détails 
sont vivants, et l'idée première s'y reflète avec 
toute sa poésie ; si quelques vers sont prosaïques, 
d'autres sont fort élégants, même fort beaux. 
Voyez, entre autres, ceux où il peint les menaces 

^ Quod natura negat^ studii pins efficit ardor. 



228 



CALVIN. 



dont Rome et le monde poursuivent les amis de 
la vérité ; voyez, ensuite, ceux où il revient à 
l'idée que le chrétien peut toujours et partout 
chanter victoire, grâce à son union avec le Christ, 
toujours vainqueur ^ ; voyez encore ceux où il 
peint le Christ s'élançant, le glaive à la main, 
parmi la mêlée du siècle, et frappant de ce divin 
glaive, sa Parole, l'ennemi déjà terrassé par son 
regard. Nous ne saurions donc être fâchés que les 
loisirs de Worms nous aient valu cet unique essai 
poétique, et, en le lisant, nous nous sommes dit 
plus d'une fois que bon nombre de ceux qui en 
ont parlé ne Tout point lu. 

Calvin, dans ces divers voyages, n'eut pas occa- 
sion de voir Luther. On le regrette; on se de- 
mande avec curiosité ce qu'eût été une discussion 
entre eux, et ce que chacun d'eux eut été en face de 
l'autre. Qui eût gagné, qui eût perdu à la compa- 
raison? Peut-être n'auraient-ils gagné ni perdu ni 
l'un ni l'autre, car ils étaient trop divers pour que 
la comparaison fût même possible. Il est probable 
que Calvin eût été peu facilement désarçonné par 
la verve de Luther. La logique, sa bonne épée, lui 

^ Sed quia mors vita est, et cfux Victoria Christi^ 
Nil dirœ impediunt gaudia nos Ira minœ; 
nie suî similis manet œtermimque manehit, 
Vincere non vinci qui patiendo solet. 



LIVRE DEUXIÈME. 



229 



servait aussi de bouclier; il n'était pas homme à 
recevoir impression des formes plus ou moins 
vives, plus ou moins poétiques ou caustiques, 
qu'un argument peut revêtir. 

Il ne put cependant échapper complètement à 
rinfluence aimable de Mélanchthon, qui, il est vrai, 
subissait à son tour la sienne avec une facilité bien 
propre à ôter entre eux toute barrière. Cahdn, avant 
de partir pour Francfort, lui avait exposé, dans une 
lettre, ses idées sur la Cène; Mélanchthon, la pre- 
mière fois qu'ils se virent, lui déclara qu'il ne pen- 
sait pas autrement. Or, la question de la Cène était 
vivement débattue, en ce moment, dans la Réforme 
allemande, les uns s'en tenant à l'opinion de Lu- 
ther, assez voisine de l'opinion romaine, et les au- 
tres penchant vers l'opinion de Calvin. Luther 
lui-même était arrivé peu à peu à spiritualiser 
assez sa présence réelle pour que Mélanchthon ne 
crût pas, en se rapprochant de Calvin, se séparer 
de son vieil ami. Les discussions ultérieures mon- 
trèrent l'accord moins complet que Mélanchthon 
ne l'avait cru ou n'avait voulu le croire; Calvin 
eut souvent aussi à se plaindre des concessions 
qu'un amour exagéré de la paix arrachait au pieux 
allemand. Il ne lui épargnait pas les reproches, 
mais toujours adoucis par la plus respectueuse 

amitié, a Ou je n'entends rien aux choses saintes, 

13, 



230 



CALVIN. 



lui écrit-il en 1581, ou tu n'aurais pas du céder 
ainsi aux papistes.,. En vérité, c'est nous montrer 
bien avares de notre encre si nous ne voulons pas 
écrire, sur le papier, ce que tant de martyrs écri- 
vent tous les jours, de leur sang, sur les écha- 
fauds... Je te parle en toute franchise; mon seul 
désir est que rien ne comprime la grandeur vrai- 
ment divine de ton âme. Si je te parais véhément, 
tu sais pourquoi : c'est que j'aimerais cent fois 
mieux mourir avec toi pour la vérité que de te voir 
survivre à la vérité par toi trahie. Est-ce à dire que 
je me défie de toi? Non; mais tu ne prendras ja- 
mais trop de précautions pour que ta facilité ne 
fournisse pas aux impies cette occasion, qu'ils 
cherchent, de se railler de la vérité de Dieu. » 

L'amitié resta donc intacte , et , quand mourut 
l'ami de Luther, voici ce qu'écrivait encore Cal- 
vin dans son livre contre Heshusius : a Philippe 
Mélanchthon, — car c'est à toi que je m'adresse, toi 
qui maintenant vis auprès de Dieu avec Christ, nous 
attendant là haut jusqu'à ce que nous soyons re- 
cueillis avec toi dans le repos bienheureux, — cent 
fois tu m'as dit, lorsque, fatigué de travaux et d'en- 
nuis, tu reposais ta tête sur mon sein : Plût à Dieu, 
plût à Dieu que je pusse mourir sur ce sein-là ! Pour 
moi, plus tard, cent fois j'ai souhaité qu'il nous fût 
donné d'être ensemble. Certainement tu aurais été 



LIVRE DEUXIÈME. 



231 



plus hardi à affronter les luttes, plus courageux à 
mépriser l'enyie et la calomnie. Alors aussi eut 
été réprimée la méchanceté de beaucoup de gens, 
chez qui l'audace a cru en proportion de ce qu'ils 
appelaient ta pusillanimité.» — Il est sùr que Mé- 
lanchthon et Calvin, fondus en un, eussent formé 
un caractère admirable ; et sans aller- jusqu'à ces 
fusions chimériques, il est probable qu'une asso- 
ciation avec Calvin eut fait plus que d'aguerrir 
Mélanchthon : il eût été plus content de lui-même, 
plus sûr dans sa voie, plus heureux. 

On crut un moment, parmi les théologiens suis- 
ses, que Calvin, gagné par Mélanchthon, avait fait 
quelques concessions sur la doctrine de la Cène. 
Ce fut pour les rassurer, en même temps que pour 
exposer au complet ses idées sur la matière, qu'il 
écrivit, à Strasbourg, son traité De la Cène du Sei- 
gneur. C'est le plus modéré de ses écrits de con- 
troverse; Mélanchthon a passé par là. Mais la 
modération des formes ne lui fait rien céder sur le 
fond, et la consubstantiation luthérienne ne lui 
paraît pas mieux enseignée dans TÉcriture que la 
transsubstantiation du docteur Eck, le champion 
du catholicisme à Worms. 

Il avait, du reste, toujours poursuivi l'idée d'un 
rapprochement avec Luther, et il ne cessa pas 
de la poursuivre. Si, en 1538, dans une lettre à 



232 



CALVIN. 



Bucer, il se plaint de l'obstination du réformateur 
allemand, c'est avec les témoignages de la plus 
profonde estime pour sa sincérité, sa piété, son 
génie. Calvin ne cédera rien de ce qui lui paraît 
la vérité ; mais il suivra des yeux avec bonheur, 
avec reconnaissance, les moindres mouvements 
que Luther lui paraîtra faire vers lui. En 1539, il 
enregistre, tout joyeux, dans une lettre à Farel, 
les paroles bienveillantes que Luther a chargé 
Bucer de lui transmettre, ce Bucer, dit-il, a reçu 
de Luther une lettre où on lit : Salue de ma part 
Sturm et Calvin, dont j'ai lu les livres avec un sin- 
gulier plaisir. » Et Calvin, se rappelant qu'il y 
avait pourtant, dans ce que Luther a lu, plus d'une 
chose qui aurait pu lui déplaire, ajoute avec non 
moins de joie : a Vois donc la candeur de Luther! 
Pourquoi donc y a-t-il des gens qui se séparent si 
opiniâtrement de lui? » Puis, Mélanchthon a aussi 
écrit à Bucer, et Mélanchthon a dit que le théolo- 
gien français est en grande faveur à Wittenberg. 
Mais voici qui est encore mieux. c( Mélanchthon, 
raconte Calvin, a chargé le porteur des lettres de 
lui narrer ceci. Des gens, pour irriter le docteur 
Martin, lui avaient indiqué un endroit où, selon 
eux, je parlais mal de lui et des siens. Il a examiné 
.l'endroit, et a bien vu qu'en effet c'était lui que 
j'avais en vue. Mais, après réflexion : J'espère, 



LIVRE DEUXIÈME. 



233 



a-t-il dit, que Calvin me rendra un jour mieux 
justice; en attendant, on peut bien supporter 
quelque chose de la part d'un si bon esprit. » 
Calvin n'en demande pas davantage, ce Si une telle 
modération, dit-il, ne nous brise pas, en vérité, 
nous sommes des rocs. Quant à moi, je me con- 
fesse brisé. ))Mais, en 1844, Luther reprend la plume 
contre les Zwingliens, et, oubliant qu'il a re- 
connu lui-même, dans cette question de la Cène, 
combien Calvin a modifié Zwingli, il attaque, sans 
distinction, tout ce qui n'est pas luthérien. Calvin 
ressent vivement l'injustice; mais Luther, pour 
lui, n'en sera pas moins Luther, et il veut que ce 
sentiment soit celui de ceux mêmes qui ont été 
le plus vivement attaqués. « Bullinger, écrit-il 
au successeur de Zwingli, je te conjure de ne ja- 
mais oublier quel homme éminent est Luther, et 
de quels dons il est doué. Pense avec quelle force 
d'âme, quelle persévérance inébranlable, quelle 
puissance de doctrine, il s'est consacré, jusqu'à ce 
jour, à renverser l'antechrist, et a répandu, près 
et loin, les doctrines du salut... Pour moi, je l'ai 
souvent dit et je le répète encore : quand il m'ap- 
pellerait un diable, je ne cesserais pas de le tenir 
en grande estime, et de reconnaître en lui un 
illustre serviteur de Dieu. » Et quelques mois 
après, écrivant à Luther lui-même : a Oh ! si je 



234 



CALVIN. 



pouvais voler vers toi, et jouir, ne fût-ce que quel- 
ques heures, de ta société !... Mais puisque ce bon- 
heur ne m'est pas donné ici-bas, bientôt, j'es- 
père, il nous sera donné dans le royaume de Dieu. 
Adieu donc, homme très-illustre , éminent mi- 
nistre de Christ , père à jamais vénérable pour 
moi. Que le Seigneur continue à te diriger par son 
Esprit, pour le bien commun de son Église. » 
Hélas! cette lettre si touchante, Luther ne la reçut 
pas. Encore une des timidités de Mélanchthon. 
Calvin lui avait envoyé la lettre ; il n'osa pas la re- 
mettre à Luther, craignant, écrit-il à Calvin, que 
son ami, aigri par tant de luttes, ne la prît en 
mauvaise part, bien qu'elle ne touchât pas à la 
question de la Cène. Mais d'autres faits, vers le 
même temps, permirent à Calvin d'espérer encore 
une entente sur cette question même, et, après la 
mort de Luther, quand recommença la lutte, nous 
le retrouvons persuadé que le maître eût été plus 
accommodant que les disciples. 



XIX 



Mais ne dépassons pas 1540, à Strasbourg. 
La même année vit paraître encore deux ou- 
vrages, son Commentaire sur l'Épître aux Ro- 



LIVRE DEUXIÈME. 



235 



mains, dédié à Simon Grynée, son ami de Baie, et 
sa yersion de la Bible. Quoique cette version ne 
soit que celle d'Oliyetan, corrigée, on ne peut 
guère ne pas se demander où Calvin trouvait le 
temps de faire tant de choses, car nous l'avons 
laissé, à la fin de 1538, remaniant V Institution 
Chrétienne^ et montant chaque jour dans ses deux 
chaires de pasteur et de professeur. Mais ne dé- 
pensons pas trop tôt notre étonnement sur ce 
sujet ; nous en aurons plus tard assez d'occasions, 
encore meilleures. 

Comme pasteur, Calvin ne s'était jamais ren- 
fermé strictement, à Strasbourg, dans les fonctions 
qu'il avait à remplir au milieu de la colonie fran- 
çaise ; ses lettres nous le montrent plus d'une fois 
s'efforçant de faire entrer l'Église de Strasbourg 
dans cette voie d'ordre religieux et moral qu'il 
avait rêvée pour Genève. Strasbourg, il est vrai, ne 
connaissait pas cette opposition brutale que cer- 
tains Genevois avaient faite à l'Évangile ; les scan- 
dales, s'il y en avait, ne présentaient pas ce carac- 
tère de violence et d'intention. Mais Calvin aurait 
voulu davantage ; il s'accommodait mal d'une Église 
où foi et mœurs n'étaient pas, selon lui, assez net- 
tement disciplinées. De là, dans ses prédications, 
quelques attaques contre cet état de choses ; de là 
aussi, dans ses lettres, quelques plaintes contre 



236 CALVIN. 

* 

Bucer, docteur habile, pasteur plein de zèle et 
très-capable de s'indigner contre le mal, mais 
moins porté à chercher le remède dans des règles. 
Bucer, de son côté, se plaint aussi parfois de Cal- 
vin. Il le voudrait plus indulgent, plus doux; il 
n'aime pas le voir persister si longtemps dans 
l'indignation que lui a causée une faute, dans l'ir- 
ritation où l'a jeté une erreur qui a osé se produire 
devant lui. Il lui en parle fraternellement à lui- 
même, et Calvin reconnaît que ce n'est pas sans 
raison, a II est ainsi fait, dit-il. De tous ses défauts, 
c'est celui qu'il lui est le plus difficile de combattre. 
11 ne croit pas n'avoir absolument rien gagné ; mais 
il sent bien qu'il n'est pas encore arrivé à dompter 
tout à fait la bête. » Or, cette bête que nous por- 
tons tous en nous, il vaudrait souvent presque 
mieux lui laisser toute liberté que de la dompter à 
demi. Yous vouliez être doux, et vous n'arrivez 
qu'à être froid; vous domptez l'extérieur, ce qui 
est bien quelque chose, mais vous risquez alors de 
vous croire au bout, de vous persuader que vous 
agissez sans colère, sous l'impulsion de la raison 
seule, et d'être, en somme, plus rigoureux que 
vous ne l'eussiez été avec plus d'ardeur apparente. 
N'est-ce pas l'histoire de Calvin? Moins contenu, 
moins maître de sa pensée et de ses passions, il 
eut été plus mécontent de lui-même, mais, en 



LIVRE DEUXIÈME. . 237 

réalité, plus charitable, et sans doute aussi ses 
adversaires auraient été plus indulgents envers 
lui, soit pendant sa vie, soit après* 

XX. 

Un événement moins important pour le réfor- 
mateur que pour l'homme nous appellerait encore, 
en cet endroit, à quelques études sur son carac- 
tère et son cœur. Au moment où lui arriva la pre- 
mière missive sollicitant son retour à Genève, une 
femme venait de prendre place à son foyer jusque- 
là solitaire. 

On a généralement épargné au mariage de 
Calvin les accusations et les injures dont on a 
poursuivi celui de Luther. Mais on ne lui a pas, 
pour cela, fait grâce, et on s'est rejeté sur l'absence 
même des passions dont on faisait un crime à 
d'autres. Jamais, a-t-on dit, il n'éprouva nul be- 
soin d'affection. Son cœur était dans sa tête. 

Non ; mais son cœur était ce que devait être le 
cœur d'un homme dévoué à une si grande tâche, 
et si habitué à penser peu à lui-même, à son plai- 
sir, à son bonheur. 

H laissa donc à ses amis le soin de lui trouver 



238 . CALVIN. 

une compagne. Nous ne savons pas s'ils y pensè- 
rent pendant son séjour à Genève ; c'est à Stras- 
bourg que nous les voyons s'en occuper. Farel, 
qui n'y pensa pour lui-même que bien des années 
après, s'associait de loin à leurs démarches. 
Calvin, dans une de ses lettres (mai 1539), lui 
rappelle ce qu'il lui avait dit probablement plus 
d'une fois. « Souviens-toi de ce que je désire sur- 
tout rencontrer dans une compagne. Je ne suis 
pas, tu le sais, de ces amants qui adorent jus- 
qu'aux défauts de la femme dont ils sont épris. La 
seule beauté qui puisse plaire à mon cœur est celle 
qui est douce, chaste, modeste, économe, patiente, 
soigneuse, enfm, de la santé de son mari. » Hélas ! 
quoiqu'il n'eût pas trente ans, il était bien forcé 
d'ajouter cette triste clause. On ne possède pas 
impunément des facultés comme les siennes ; d'af- 
freuses migraines continuaient de labourer cette 
tête labourée déjà par la pensée. Une autre lettre 
nous donne de curieux détails sur l'interven- 
tion de Calvin dans une de ces affaires qu'enta- 
mait la sollicitude de ses amis. « On m'offrait, 
écrit-il à Farel, une personne jeune, riche, de 
noble naissance, dont la dot surpasse de beaucoup 
tout ce que je puis désirer. Deux choses, cepen- 
dant, me poussaient à refuser : elle ne sait pas le 
français, et me semble devoir être un peu fière de 



LIVRE DEUXIÈME. 



239 



sa naissance et de son éducation. Son frère, d'une 
rare piété, et aveuglé par son amitié pour moi au 
point d'oublier ses propres intérêts, me pressait 
d'accepter, et les instances de sa femme se joi- 
gnaient aux siennes. Que faire? J'allais avoir la 
main forcée, si le Seigneur ne m'eut tiré d'embar- 
ras. Je réponds que j'accepte, si elle veut bien, de 
son côté, s'engager à apprendre notre langue. Elle 
demande à réfléchir, et je charge aussitôt mon 
frère, avec un de nos amis, d'aller demander pour 
moi la main d'une autre personne qui m'appor- 
tera, sans fortune, une dot assez belle, pour peu 
que ses qualités répondent à ce qu'on en dit. Si, 
comme je l'espère, ma demande est accueillie, les 
noces ne tarderont pas au delà du 10 mars (1540), 
et tout mon désir est que tu viennes bénir notre 
union. » Ce projet ne se réalisa pas. Quelques dé- 
tails révélés à Calvin sur sa fiancée le forcèrent de 
retirer sa parole, et, quelques mois après, il se 
montre assez découragé. « Je n'ai pas encore 
trouvé, écrit-il à Farel. Ne serait-il pas plus sage 
de renoncer à mes recherches? » 

11 n'a donc « pas trouvé, » mais parce qu'il a 
cherché en homme sérieux et en chrétien, et n'a 
pas voulu se contenter de ce que le monde aurait 
trouvé suffisant, brillant. Il a voulu la femme 
selon la Bible, la femme « couronne de son mari, » 



240 



GALYIN. 



comme disent les Proverbes, et il n'a pas estimé 
que la richesse ni la naissance pussent former 
cette couronne. Non-seulement il refuse le riche 
parti qu'on lui offre, mais il le refuse sans hésita- 
tion, sans effort; il ne cherche aucun accommo- 
dement avec lui-même, et, frappant aussitôt à 
une autre porte, il s'enlève tout moyen de renouer 
l'affaire. N'oublions pas qu'il n'avait rien, et que 
son modeste salaire était toute sa fortune. 

Il trouva enfin ce qu'il cherchait. Un anabap- 
tiste, Jean Storder, ramené par lui à l'Évangile, 
était mort peu après, laissant une veuve et des en- 
fants. Elle se nommait Idelette, Idelette de Bure^ 
du nom d'une petite ville de la Gueldre. Bucer la 
connaissait; il avait vu ses belles et solides qua- 
lités se développer encore, dans son veuvage, sous 
le poids de l'épreuve et du devoir. Il parla d'elle à 
Calvin, et le choix de Calvin fut fait. Elle lui appor- 
tait en dot une piété sérieuse, une tendresse vigi- 
lante, une âme, enfin, à la hauteur de tous les 
sacrifices. 

Le mariage eut donc lieu en septembre. Des 
députés de l'Église de Neuchâtel y assistèrent ; on 
ne sait pas si Farel fut du nombre. En partant, 
peu après, pour Worms, Calvin confia sa femme 
aux soins de son frère Antoine et d'une famille dis- 
tinguée, celle des Richebourg, dont il avait instruit 



LIVRE DEUXIÈME. 



241 



les fils. Mais de tristes nouvelles vinrent bientôt 
Ae chercher à Worms, puis à Ratisbonne, où la 
diète avait été transférée. Strasbourg était décimé 
par la peste. Le jeune Louis de Richebourg avait 
succombé au fléau, et, après lui, son précepteur, 
Claude Ferey, ami intime de Calvin. Calvin trem- 
blait de recevoir d'autres nouvelles, plus cruelles 
encore. Une lettre à un ami de Strasbourg 
(avril 1541) nous peint vivement ses angoisses. 
« Je fais effort, écrit-il, pour résister à ma douleur. 
Je recours à la prière, aux méditations saintes, 
afin de ne pas perdre tout courage. » Ses prières 
furent exaucées. Il eut la force de remplir son de- 
voir jusqu'au bout, et il retrouva à Strasbourg 
celle qui était désormais une portion de lui-même. 



XXI 

Ce fut donc à Worms que l'allèrent chercher les 
envoyés genevois. Il avait déjà répondu, le 23 oc- 
tobre 1540, aux premières ouvertures du Conseil 
de Genève, a Magnifiques, nobles et honorables 
Seigneurs, écrivait-il, je vous puis testifîer devant 
Dieu que j'ai en telle recommandation votre Église 
que je ne voudrois jamais défaillir à sa nécessité, 



242 



CALVIN. 



en tout ce que je me pourrois employer.... Et à 

cette cause je suis en merveilleuse perplexité, dé- 
sirant de satifaire à votre demande... et d'autre 
part je ne puis pas légèrement quitter la charge 
en laquelle le Seigneur m'a ici appelé, sans qu'il 
m'en délivre par bon et légitime moyen. » Il ajou- 
tait qu'il allait partir pour Worms, qu'il avait 
communiqué à ses collègues la lettre du Conseil, 
et que leur avis avait été que le mieux serait, en 
attendant, d'appeler Yiret à Genève. — Nous avons 
vu que le Conseil en avait déjà eu l'idée. 

Le 12 novembre, autre lettre, écrite de Worms. 
Calvin a reçu celle du 22 octobre, si honorable et 
si pressante, et il a vu ceux qui l'ont apportée. Il 
ne s'engage pas encore, mais il en est bien près. 
« Quand il n'y auroit que l'honnêteté et gracieu- 
seté dont vous usez envers moi en toutes sortes, 
je ne me pourrois acquitter de mon devoir qu'en 
m' efforçant, en tant qu'il est en moi, de satisfaire 
à votre demande. Toutes fois, il y a encore une 
raison... C'est le singulier amour que je porte à 
votre Église... » Dieu la lui a confiée une fois; il 
se sent donc « obligé à jamais de procurer son 
bien et son salut. » Mais il ne peut encore fixer 
aucune époque. Après Worms, il faudra aller à 
Ratisbonne. Mais, de retour à Strasbourg, il con- 
sultera de nouveau ses collègues, et ses collègues 



LIVRE DEUXIÈME. 



243 



sont grandement portés « à l'induire de secourir 
l'Église de Genève. » 

Cependant, trois mois après, au moment de 
partir pour Ratisbonne, il semble plutôt moins 
porté à quitter l'Église de Strasbourg. Il a appris 
que Viret est à Genève, ce dont il a été, dit-il, fort 
joyeux, car « maître Pierre Yiret est de telle fidé- 
lité et prudence que, en l'ayant, vous n'êtes pas 
dépourvus. )) Il ne paraît pas savoir que Yiret a 
été c( prêté » pour six mois seulement, et, sans 
dire qu'il se considère comme libéré de sa pro- 
messe, il ne parle plus positivement de la remplir. 
c( Je vous prie d'aviser tous les moyens de /bien 
constituer votre Église, afin qu'elle soit régie selon 
l'ordre de notre Seigneur. » 

Ces paroles, qui étaient presque un adieu, ne 
furent point acceptées comme telles. La prédica- 
tion de Yiret, en ramenant de mieux en mieux les 
esprits et les cœurs à l'Évangile, les ramenait aussi 
de mieux en mieux à celui dont le nom était de- 
venu comme le symbole de l'Évangile et de l'ordre 
à Genève. L'insinuante charité du pasteur de 
Lausanne adoucissait en même temps les haines 
politiques ; il obtint le retour des enfants de Jean 
Philippe, enveloppés, selon les cruelles lois du 
temps, dans la condamnation de leur père. On le 
pria d'agir lui-même auprès de Calvin, et Calvin, 



244 



CALVIN. 



dans une lettre écrite en même temps que sa 
troisième au Conseil de Genève, nous donne la 
clef du vague où il s'était renfermé dans celle-là. 
c( Tu me dis que, si j'abandonne Genève, l'Église 
est en danger. Je ne puis répondre autre chose 
que ce que je t'ai dit : c'est qu'il n'y a aucun lieu 
qui m'effraie autant que Genève. Non que je garde 
aucune haine contre eux; mais je vois tant de dif- 
ficultés, que je me sens incapable de m'en tirer. 
Chaque fois que le souvenir des temps passés me 
revient, mon cœur se glace d'épouvante. » Mais 
Viret sait bien que cette frayeur n'ira pas jusqu'à 
l'empêcher de venir, si une fois le devoir est clair, 
indubitable. c( Maître Pierre Yiret, dit le registre à 
la date du 28 février, a exposé qu'il seroit bien 
convenable d'écrire encore à maître Caulvin. Or- 
donné de lui écrire. » On lui faisait écrire, en 
même temps, par ses amis de Baie et de Zurich, 
et on redoublait d'instances auprès du Conseil 
de Strasbourg, afin que, lui accordant positive- 
ment son congé, il lui ôtât un des motifs de son 
hésitation. Et si Calvin avait pu craindre que le 
vœu des magistrats ne fût pas celui du peuple, une 
lettre du pasteur Bernard l'aurait pleinement ras- 
suré. Bernard lui raconte qu'un jour, en février, 
étant en chaire, il a vu les fidèles profondément 
émus à la pensée du dénuement où se trouvait 



LIVRE DEUXIÈME. 245 

l'Eglise ; qu'il les a exhortés à s'adresser au pas- 
teur des pasteurs, Jésus-Christ, le suppliant de 
mettre un terme à ce triste état de choses ; que 
tous, alors, ont eu dans l'esprit le nom de Cal- 
vin, et que tous, après, l'ont prononcé, —ce Pour 
moi, ajoute-t-il, j'ai béni Dieu de ce que la pierre 
rejetée devenait la pierre angulaire. Yiens donc, 
vénérable père en Christ. Tu es à nous, carie Sei- 
gneur t'a donné à nous... Yiens ; le Seigneur te re- 
demanderait notre sang, car c'est toi qu'il a éta- 
bli berger sur la maison d'Israël parmi nous. » 

Calvin répond à tous comme à Yiret. La pers- 
pective de se retrouver à Genève Teffraie, l'épou- 
vante, et, quand il dira enfin oui, il le dira (lettre 
à Farel, août 4541) en s'écriant : a Non pas ce 
que je veux, ô Dieu, mais ce que tu veux! J'offre 
mon cœur en sacrifice au Seigneur. » Longtemps 
après, racontant ses angoisses de cette époque : 
ce Enfin, dit-il, le regard de mon devoir, que je 
considérois avec révérence et conscience, me ga- 
gna, et fît condescendre à retourner vers le trou- 
peau d'avec lequel j'avois été comme arraché; ce 
que je fis avec tristesse, larmes, grande sollicitude 
et détresse, comme le Seigneur m'en est très-bon 
témoin. » 

Toutes ses lettres de ce temps, en efïet, portent 
l'empreinte d'une sincérité parfaite. Qu'il refuse 

14 



246 



CALVIN. 



OU qu'il cède, qu'il prenne courage ou qu il re- 
cule, aucune trace d'un calcul pour se faire pres- 
ser, ni, encore moins, pour obliger ses anciens 
adversaires de s'humilier devant lui. Ce fut sans 
aucune demande ni aucune insinuation de sa part 
qu'on assembla, le 1^' mai, le Conseil-Général, et 
qu'on révoqua solennellement l'arrêt d'exil pro- 
noncé en avril 4538. Le peuple genevois déclare 
tenir Farel et Calvin pour « gens de bien et de 
Dieu. ))I1 approuve tout ce que le Conseil a fait pour 
ravoir Calvin, et tout ce qu'il jugera bon de faire 
encore. — Nous avons déjà raconté les incidents 
des trois mois qui suivirent. 

Calvin avait donc enfin dit oui. Le 19 août, on 
décide de l'envoyer chercher. Le 2^, allocation de 
36 écus c( à Eustache Yincent, notre héraut de 
cheval, pour aller quérir maître Caulvin. » Le 29, 
arrêté qu'on le logera a dans la maison maintenant 
occupée par le ministre Bernard, à qui on en don- 
nera une autre.» Le 30, lettre écrite au Conseil de 
Neuchâtel, pour que Farel soit autorisé à « tenir 
compagnie » à son ami jusqu'à Genève. Le 4 sep- 
tembre, arrêté de loger Calvin dans la maison dite 
de la Chantrerie, devant la cathédrale. Le 9, nou- 
veau changement. On lui donnera a la maison du 
seigneur de Freyneville. » Deux conseillers sont 
chargés de l'y installer, attendu qu' ce il doit être 



LIVRE DEUXIÈME. 



247 



ici ce soir. » Le 13, enfin : « Maître Jean Calvin est 
arrivé de Strasbourg, et a tout au long fait ses 
excuses de la longue demeurance qu'il a faite. » 

Cette c( longue demeurance » était déjà expli- 
quée dans une lettre écrite par lui de Neuchâtel, 
huit jours auparavant. « Ayant entendu à Soleure, 
écrivait-il, qu'il y avoit quelque trouble en cette 
Église de Neuchâtel, j'ai été contraint selon Dieu 
de me détourner de mon chemin pour voir si j'y 
pourrois aucunement remédier. » Ce « trouble » à 
Neuchâtel ressemblait assez quant à la cause, 
sinon quant à la violence, à ceux qui avaient agité 
Genève. Une dame de qualité, dont la conduite 
était un sujet de scandale, avait été publiquement 
censurée par Farel. Les parents de la dame accu- 
sèrent le ministre, et, soulevant contre lui tout ce 
qu'il y avait de mécontents, obtinrent de la Bour- 
geoisie un arrêté de destitution. Calvin alla donc 
défendre son ami, et, avec son ami, ce qu'il re- 
gardait comme les droits naturels et nécessaires du 
ministère évangélique. Il ne put s'arrêter assez 
pour mener l'affaire à bonne fin; aussi, peu de 
jours après son arrivée à Genève, nous le voyons 
écrire au gouvernement de Neuchâtel. Cette lettre, 
outre l'intérêt des détails, a une valeur historique : 
c'est la première, à notre connaissance, qui ait été 
écrite au nom des pasteurs de Genève, et où le mot 



248 



CALVIN. 



de Compagnie ait été employé en parlant d'enx. 
(( Magnifiques et honorables Seigneurs, disent-ils, 
ayant entendu que votre Église n'est pas encore 
délivrée des troubles qui y sont naguère advenus, 
nous avons pensé que c'étoit de notre devoir en- 
voyer quelques-uns de notre compagnie pour s'of- 
frir à vous, en tant que notre vocation et office 
porte, à éteindre ce scandale que le diable a suscité 
entre vous. Nous avons donc avisé de vous envoyer 
notre bon frère et ancien pasteur de votre Église, 
Pierre Yiret, vous suppliant que votre bon plaisir 
soit l'écouter en ce qu'il vous dira au nom de notre 
assemblée, selon le devoir de notre ministère qui 
nous oblige et contraint de nous entremettre en 
cette cause, vu qu'elle est ecclésiastique * et ainsi 
nous attouche, en tant que nous sommes membres 
d'un même corps. » Calvin ne considère donc pas 
cette démarche comme exceptionnelle ; il la ratta- 
che au grand principe de l'unité de l'Église, lequel, 
selon lui, donne à chaque Église le droit d'inter- 
venir fraternellement dans les affaires de toutes les 
autres. Cette idée fut celle des premiers siècles 
chrétiens ; nous voyons, en ces temps, toutes les 
Églises, tous les évêques, se considérer comme 
solidaires de tout ce qui se passait dans le monde 

^ Qu'elle regarde l'Église; toute l'Église. 



LIVRE DEUXIÈME. 



249 



chrétien, et s'en mêler, par conséquent, sans scru- 
pule. Les applications de ce droit vont nécessaire- 
ment s'amoindrissant à mesure que les Églises re- 
çoivent une organisation plus régulière ; mais, 
quand reviennent des circonstances plus ou moins 
analogues à celles des premiers siècles, le droit se 
retrouve entier et le devoir aussi. Ce n'était donc 
point un privilège que Calvin réclamât pour l'É- 
glise de Genève; mais bientôt, grâce aux circons- 
tances, grâce à lui, surtout, et à son génie, le pri- 
vilège se trouva établi, et même d'autant plus so- 
lidement qu'il n'avait à sa base aucune idée hiérar- 
chique. Nous reviendrons sur cette espèce de pa- 
pauté fraternelle que la Compagnie de Genève 
allait exercer au milieu du monde protestant, et 
nous n'avons voulu qu'en marquer ici l'humble 
début. Tout est fécond dans la main d'un grand 
homme. 



XXII 



Calvin, du reste, n'avait pas perdu un moment 

pour remettre l'Église de Genève en état de jouer 

dignement ce rôle. Dès sa première audience en 

Conseil, après ces « excuses tout au" long dont il 

14. 



250 



CALVIN. 



est parlé dans le registre, Calvin (c prie Messieurs 
qu'on mette ordre en l'Église, que cet ordre soit 
mis par écrit, et qu'on choisisse gens du Conseil 
pour en conférer ensemble. » 11 entendait que l'on 
coordonnât tous les règlements existants, qu'on y 
ajoutât ceux qui seraient jugés nécessaires, et que 
le tout formât un code ecclésiastique complet. 
Cette proposition ne pouvait soulever aucun débat; 
elle était acceptée d'avance par le seul fait du rappel 
de Calvin. Six conseillers, quatre du Petit Conseil, 
deux du Grand, sont élus c( pour avoir conférence 
avec les prédicants, » et préparer soit les Or- 
donnances générales, soit ce qui a rapport au 
Consistoire. 

Ce dernier mot avait paru au registre, pour la 
première fois, le 5 avril. « Ordonné qu'il soit érigé 
un Consistoire, y) soit pour juger les causes matri- 
moniales, soit pour « faire des remonstrances à 
plusieurs qui vivent mal. » On était donc revenu, 
avant le retour de Calvin, à une des idées aux- 
quelles il tenait le plus. Il estimait que tout corps de 
lois suppose un tribunal chargé de punir les infrac- 
tions ; mais il ne voulait pas que le Conseil, le gou- 
vernement, continuât à être ce tribunal, et, en 
demandant une juridiction spéciale, il avait en vue 
deux choses : assurer une répresson régulière; sé- 
parer, autant que cela était alors possible, le do- 



LIVRE DEUXIÈME. 



251 



maine religieux du domaine politique. Ainsi, le 
Consistoire émanerait de l'État, serait l'État, mais 
FÉtat organisé en vue d'un mandat moral et reli- 
gieux. La séparation des deux domaines serait donc 
analogue à celle que nos lois modernes établissent 
entre le pouvoir politique, quelle qu'en soit la 
forme, et le pouvoir judiciaire. Le juge émane du 
souverain, prononce au nom du souverain, et 
prononce pourtant souverainement. Il est souve- 
rain dans le domaine que lui a assigné le souverain. 

L'idée n'avait cependant reçu, depuis le mois 
d'avril, aucun commencement d'exécution. Après 
quelques tâtonnements, on avait fini par décider 
qu'on attendrait Calvin, et nous venons de voir ce 
qui eut lieu, en effet, dès le premier jour. 



xxm 



Nous avons aussi vu que l'on s'était occupé, 
avant son arrivée, du logement à lui donner. D'au- 
tres détails ont été trouvés dans les registres. 
Ainsi, le 20 septembre : a Ordonné qu'il lui soit 
acheté du drap pour lui faire une robe, » et, quel- 
ques jours après : « Fait mandement au trésorier 
de livrer pour la robe de maître Calvin, enclus 



252 



CALLIN. 



drap et fourrure, huit écus soleil. » Le 4 octobre : 
« Salaire de maître Calvin, lequel est homme de 
grand savoir, et propice à la restauration des Églises 
chrestiennes, et supporte grande charge de pas- 
sants. Sur quoi, résolu qu'il ait de gage par an 
cinq cents florins, douze coupes de froment et 
deux bossots de vin. » Cinq cents florins représen- 
taient environ trois mille francs d'aujourd'hui. 

Mais revenons au logement. Quelques détails 
sur ce point ne seront peut-être pas sans intérêt. 

La maison « du Seigneur de Freyneville » était 
une maison vendue précédemment par l'État à ce 
Seigneur, originaire de Picardie. Ayant quitté 
Genève, il désirait la revendre, et le Conseil avait 
décidé de la racheter. Calvin, cependant, nous ne 
savons pour quelles raisons, n'y entra que deux 
ans après, et fut logé, pendant ces deux années, 
dans une maison touchant à celle-là, ancienne pro- 
priété de l'abbé de Bonmont, Aimé de Gingins. 
Les deux étaient dans la rue des Chanoines, et 
correspondaient, l'une au numéro actuel H, l'au- 
tre au numéro 13. Moins grandes que celles qui 
les ont remplacées, elles avaient chacune, par der- 
rière, un petit jardin ; la vue, par derrière aussi, 
passait par dessus les toits échelonnés de la ville, 
et embrassait au loin le lac, ses rives, le pays de 
Vaud, les pentes boisées du Jura. 



LIVRE DEUXIÈME. 



253 



Là donc allait vivre Calvin; là il devait, après 
vingt-trois années, rendre le dernier soupir. Ce 
lac, ces montagnes, ce lointain à la fois si riant et 
si grandiose, on aimerait savoir si ses yeux en 
étaient charmés, si son âme y cherchait parfois le 
repos et son esprit le délassement. Luther ne nous 
aurait pas laissés dans cette incertitude. Le Léman 
bleu se serait reflété dans plus d'une de ses pages ; 
le Jura lui aurait fourni plus d'une image gra- 
cieuse, les Alpes plus d'une image austère, l'en- 
semble plus d'une prière à l'auteur de toutes ces 
merveilles. Pourtant, de ce que Calvin n'en a rien 
dit, ne nous hâtons pas de conclure qu'il n'en ait 
rien su voir ; il pourrait, au contraire, tel que nous 
le connaissons, en avoir beaucoup joui sans en 
jamais rien dire. Une lettre à M. de Falais, en fé- 
vrier 1547, n'est pas d'un homme qui ne mette 
aucun prix aux petits jardins, aux belles vues. 
Chargé par son ami de lui louer une maison à 
Genève, il décrit celle qu'il a choisie, ce "Vous aurez 
jardin au devant; derrière, autre jardin encore. 
Une grand'salle d'aussi belle vue que vous en sau- 
riez souhaiter pour l'été. . . » Il dit cela sans phrases, 
car toute phrase lui fait peur ; mais c'est précisé- 
ment pourquoi un seul mot, chez lui, dit beau- 
coup. Que de choses, par conséquent, dans cette 
autre lettre, fort courte, qu'il écrit à Yiret en juillet 



254 



CALVIN. 



1550 ! Il a appris que le pasteur de Lausanne veut 
lui faire une yisite, et le Yoilà bâtissant, sur cette 
nouvelle, tout le plan d'une charmante semaine 
pendant laquelle il prendra, ce qui ne lui arrive 
guère, ses vacances. Yiret s'arrangera pour être à 
Genève le dimanche. Il prêchera, le matin, à la 
ville; Calvin doit prêcher à Jussy, au pied delà 
montagne, et Yiret viendra l'y rejoindre après 
dîner. Promenade, ensuite, jusque chez M. de 
Falais, à Yeigy. Le lendemain, on traversera le 
lac, et on ira « rustiquer » jusqu'au jeudi, sur les 
riants coteaux du pays de Yaud, chez les seigneurs 
de Pommier et de l'Isle. Le vendredi, enfin, excur- 
sion à Pregny ou à Bellerive. Dans tout cela, 
point de phrases non plus ; mais on sent palpiter, 
sous ces quelques mots si simples, un cœur ouvert 
aux charmes de la nature comme aux douceurs 
de l'amitié. 

Au reste, il est bien d'autres choses qu'on vou- 
drait pouvoir demander à cette humble maison où 
habita et mourut Jean Calvin. 

Sa femme vint l'y rejoindre en octobre. Le Con- 
seil avait donné ordre, dès le 16 septembre, d'aller 
la chercher à Strasbourg, elle et « son ménage, » 
et le registre mentionne, un mois après, les vingt- 
deux journées payées au messager pour l'allée et 
le retour, puis la vente aux enchères du « char- 



Livre deuxiémê. 



25& 



fet » et des trois chevaux que la république avait 
achetés pour ce voyage, considérable alors. Mais le 
c( ménage, » plus que modeste, allait être insuffi- 
sant pour la maison ; aussi, dès le lendemain du 
jour où on avait arrêté de le faire chercher, le 
registre mentionne « cent vingt et un florins deux 
sols » votés pour payer a le ménage livré à maître 
Jehan Calvin, )) ménage que nous trouvons inven- 
torié, du moins quant aux meubles de bois, en 
date du 12 décembre 1547, et inventorié encore, 
après la mort de Calvin, le 25 septembre 1564, 
jour où l'État en reprit possession. L'inventaire 
constate, à cette époque, qu'il manque ce un buffet 
sans serrure; » mais, en revanche, une douzaine 
d'escabelles que l'ancien inventaire appelait « tant 
bonnes que méchantes » se trouvent neuves dans 
le dernier. L'un comme l'autre mentionne (( une 
chaise à dos, de noyer, menuisée, » et cette chaise, 
longtemps conservée dans la chaire de la chapelle 
de l'hôpital, est aujourd'hui dans celle de Saint- 
Pierre. Il n'y a, du moins, aucune raison de 
révoquer en doute la vérité de la tradition qui 
l'affirme. 

Mais, ce modeste intérieur dont on se figure 
assez bien l'aspect matériel, on voudrait pouvoir 
l'animer de détails vivants, surtout pendant le peu 
d'années qu'Idelette de Bure en fut le centre. Ici 



256 



CALVIN. 



revient, malheureusement, sous un de ses aspects 
les plus sévères, le contraste que nous retrouvons 
sans cesse entre le génie du réformateur allemand 
et celui du réformateur français, a Autant Luther 
est prodigue de ces effusions familières qui nous 
initient aux événements, heureux ou tristes, de sa 
vie \ soit qu'il loue en termes enjoués sa chère 
Ketha, soit qu'il pleure sur le cercueil de sa petite 
Madeleine, soit qu'il décrive poétiquement à son 
fils les joies du paradis, autant Calvin est sobre de 
ces détails intimes qui répandent une douce lu- 
mière autour du foyer domestique. Son âme, 
absorbée par les tragiques émotions de la lutte 
qu'il soutient à Genève et par les travaux de sa 
vaste propagande au dehors, semble redouter l'ef- 
fusion comme une faiblesse, et ne s'épanche que 
rarement, par des paroles brèves, rapides, éclairs 
de sensibilité qui révèlent des profondeurs incon- 
nues, mais sans les dévoiler entièrement. Vivant, 
pour ainsi dire, à Tombre du réformateur, Idelette 
nous apparaît dans un demi-jour mystérieux. 
Quelques traits, cependant, peuvent être fixés et 
réunis. 

» Ces traits, épars dans la correspondance de 
Calvin et de ses amis, sont ceux de la femme chré- 

^ Nous empruntons ces lignes à M. Jules Bonnet. (Bulletin de la 
Société d'histoire du protestantisme français.) 



LIVRE DEUXIÈME. 



257 



tienne appliquée à tous les devoirs de sa vocation. 
Visiter les pauvres, consoler les affligés^ accueillir 
les étrangers qui viennent frapper à la porte du ré- 
formateur ; veiller à son chevet durant les jours de 
maladie, ou lorsque, bien disposé c( par tout le 
reste du corps, » il est ce tourmenté d'une douleur 
qui ne le souffre quasi rien faire, » tellement qu'il 
a (( presque honte de vivre ainsi inutile ; » le sou- 
tenir aux heures de découragement et de tristesse ; 
prier, enfin, seule au fond de sa demeure, quand 
l'émeute gronde par les rues et que de toutes parts 
s'élèvent des cris de mort contre les ministres : 
voilà les soins qui remplissent la vie d'Idelette. Ses 
plaisirs les plus vifs sont d'ouïr les saintes admoni- 
tions, d'exercer Thospitalité chrétienne envers les 
amis de Calvin, Farel, Yiret, Théodore de Bèze, de 
l'accompagner dans ses rares promenades à Colo- 
gny ou à Bellerive, de visiter, à Lausanne, la 
femme deViret, la pieuse Elisabeth Turtaz, qu'elle 
aime comme un sœur et dont elle aura trop tôt à 
pleurer la perte. C'est auprès d'elle qu'Idelette va 
passer quelques jours, en mai 1545, lorsque Calvin 
se rend à Zurich pour plaider la cause des Yaudois 
de Provence, et suspendre, par une solennelle in- 
tervention des cantons, l'affreux massacre de Ca- 
brières et de Mérindol. C'est à Lausanne qu'elle 
retourne une dernière fois, en juin 1548, préoc- 

15 



258 



CALVIN. 



cupée de ne causer aucun embarras à ses hôtes, et 
souffrant de ne pouvoir leur rendre quelques bons 
offices en échange de ceux qu'elle en reçoit. 

» Idelette nous apparaît sous un aspect encore 
plus touchant dans ses afflictions maternelles. La 
seconde année de son mariage, en juillet 1542, elle 
eut un fils ; mais cet enfant lui fut bientôt ravi, et 
elle fut soutenue dans son épreuve par les témoi- 
gnages de sympathie que lui prodiguèrent les 
Églises de Genève et de Lausanne. Une lettre du 
réformateur à Yiret nous initie à sa douleur et à 
celle de sa compagne. « Salue tous nos frères, 
dit-il ; salue aussi ta femme, à qui la mienne envoie 
ses remercîments pour les douces et saintes con- 
solations qu'elle en a reçues. Elle voudrait pouvoir 
y répondre de sa main ; mais elle n'a pas même la 
force de dicter quelques mots. En nous retirant 
notre fils, le Seigneur nous a frappés d'un coup 
bien douloureux; mais il est notre père: il sait ce 
qui convient à ses enfants. » Deux ans après, le 
cœur d'Idelette fut déchiré par une nouvelle 
épreuve, la perte d'une fille qui, durant quelques 
jours, avait consolé sa solitude. Un troisième en- 
fant, dont M. de Palais devait être le parrain, lui 
fut aussi enlevé. Idelette pleura; le réformateur, 
frappé tant de fois dans ses affections les plus 
douces, ne trouvait de consolations que dans le 



Livre deuxième. 



259 



sentiment de paternité spirituelle qui lui inspirait, 
plus tard, cette éloquente réponse à un de ses 
adversaires, Baudoin : « Dieu m'avait donné un 
fils ; Dieu me le reprit. Que mes ennemis voient un 
opprobre pour moi dans cette épreuve ! N'ai-je 
pas des dix milliers d'enfants dans le monde 
chrétien? » 

Là donc est l'excuse, s'il en faut une, de cette 
extrême sobriété de détails sur tout ce qui tient 
aux siens, à ses affections et à lui-même. Il est 
l'homme de sa tâche, l'homme de l'Église, l'homme 
du monde chrétien; le temps qu'il mettrait à par- 
ler de sa famille selon la chair, il croirait le déro- 
ber à cette autre famille que Dieu lui a donnée, à 
ces c( dix milliers » qui le reconnaissent pour leur 
père. Il se trompe, assurément. Ce ne serait point 
du temps perdu, même pour les dix milliers et 
pour sa tâche au miheu d'eux; plus homme^ plus 
faible même, comme homme, dans certains mo- 
ments, il n'en eût été que plus fort, comme 
Luther, dans beaucoup d'autres. Mais cette erreur 
est celle de l'abnégation, du devoir, de la con- 
science, et, mieux encore, comme le prouveraient, 
au besoin, beaucoup de ses lettres, celle d'une 
profonde et inaltérable piété. Luther, non moins 
pieux, et, dans les grandes occasions, non moins 



260 



CALVIN. 



sérieux, sait rire et aime à rire ; les angoisses de 
sa jeunesse n'ont pas détruit ce fond de verve 
joyeuse et pétulante. Calvin a moins souffert dans 
son esprit, dans sa conscience ; mais toutes les 
choses de la terre ont conspiré, dirait-on, de ne se 
montrer à lui que par leurs côtés graves, et on ne 
voit guère à quel moment des dispositions diffé- . 
rentes auraient pu se développer en lui. Dans toute 
sa correspondance, une seule fois il parle de rire, 
et c'est d'autant plus méritoire qu'il vient d'être 
obligé de passer la plume à son secrétaire, un rhu- 
matisme lui c( donnant si rude sur l'épaule » qu'il 
ne peut plus a jeter coup de plume. » Mais M. de 
Falais, à qui il écrit, venait d'avoir un fils, et la joie 
paternelle s'était épanchée, à ce qu'il paraît, en 
une lettre semée de quelques plaisanteries. Calvin > 
ne veut pas rester en arrière. Mais ce ne sera qu'un 
éclair; le rire jaillira du grave pour s'y replonger 
au même instant. c( Je prie notre Seigneur qu'il 
lui plaise vous avoir en sa sainte garde, vous con- 
server la bénédiction qu'il vous a donnée, jusqu'à 
ce que vous en voyiez le fruit pour en recevoir plus 
ample consolation et joie. Il me fait mal que je ne 
puis là être avec vous du moins un demi jour, pour 
rire avec vous, en attendant que l'on fasse rire le 
petit enfant qui crie et pleure. Car c'est la première 
note pour entonner au commencement de cette vie. 



LIVRE DEUXIÈME. 



261 



pour rire à bon escient quand nous en serons 
sortis, y) Voilà donc, selon lui, la «première note» 
de la vie, celle qui doit donner le ton : Pleurer. 
Rire n'est qu'une dissonance, permise, il est vrai, 
mais à condition de se résoudre au plus vite dans 
le ton premier, normal, qui ne changera qu'au seuil 
des félicités éternelles. 

Ne nous étonnons donc pas qu'il se soit si peu 
occupé de nous conserver les détails de ses joies 
ou de ses peines. Peines et joies, devant l'éternité, 
ne sont rien, et c'est devant l'éternité qu'il se plaça 
toujours, non devant la postérité. Ne regrettons 
pas trop d'avoir si peu de traits intimes à en- 
tremêler dans son histoire ; notre récit n'en sera 
que mieux la reproduction de sa vie, telle qu'il 
l'entendait en vue du but. Si, dans les pages qui 
précèdent, nous en avons réuni quelques-uns, em- 
piétant de quelques années sur la période que nous 
avons maintenant à parcourir, c'était pour n'avoir 
plus à considérer de longtemps que le réformateur 
à l'œuvre, l'ouvrier à sa tâche. Nous ne nous arrê- 
terons plus que deux fois, — la première, au lit 
de mort d'Idelette, la seconde, au lit de mort de 
Calvin. 



LIVRE TROISIÈME 



LIVRE TROISIÈME 

(1541—1555) 



I. Rédaction et votation des Ordonnances Ecclésiastiques. — II. Es- 
prit de ce code. — Analyse. — Quatre Ordres dans l'Église. — 
Les pasteurs et le ministère pastoral. — Le Consistoire, ses fonc- 
tions et ses droits. — L'excommunication. — Les causes matrimo- 
niales. — Les diacres. — Comment Calvin entendait l'union de 
l'Église et de l'État. 

IIL L'ordre et la paix semblent assurés. — Le nom du Christ dans 
les armoiries de Genève. — La liturgie. — La prédication. — Le 
chant sacré. — Le psautier. — L'instruction religieuse. — Calvin 
veut que la foi, réglée par les formulaires de l'Église, soit néan- 
moins, pour chacun,. raisonnée, réelle, personnelle. — Mesures di- 
verses prises dans ce but. — On chasse quelques pasteurs indignes. 
— L'œuvre marche; la vraie réformation s'enracine. — Le syndic 
Porral. 

ÏV. Genève au dehors. — Genève partout considérée, malgré ses lois 
sévères, comme la cité libre. 

V. Calvin en route pour Metz. — Triste état de l'Europe. — La peste 
à Genève. — Caractères du dévouement chez Calvin. — Ses collè- 
gues de 1542. 



266 



CALVIN. 



VI. Ses ouvrages pendant cette période. — Écrit satirique contre la 
faculté de théologie de Paris. — V Exhortation à Charles-Quint. 

— De la servitude et de l'affranchissement de la volonté hu- 
maine. — Traité sur la divinité de Jésus-Christ — Les Scholies 
sur Vadmonition de Paul 111 à l'empereur. — VExcuse aux 
Nicodémites. — L'Avertissement sur les reliques. — Plusieurs de 
ces écrits rappellent le genre de Luther. 

VII. Écrits contre les Libertins dits spirituels. — Leur système. — 
Les Libertins genevois l'adoptent, au moins en fait *et comme arme 
contre la législation calviniste. 

VIII. La lutte recommence. — Deux Genève, celle de Calvin, celle 
des Libertins. — L'une des deux devait périr. — Ce qu'étaient et 
ce que valaient les Libertins. — IX. Affaire d'Ameaux. — Procès 
de Gruet. — Rôle d'Amied Perrin. — Premiers débats sur l'excom- 
munication. — Perrin en révolte ouverte. — Perrin arrêté comme 
traître. — Une scène à l'Hôtel-de- Ville. — Courage de Calvin. — 
Réconciliation. — X. Nouveaux désordres. ■— Perrin premier syn- 
dic. — Proclamation chrétienne inspirée par Calvin. — Courte 
trêve. — Procès de Monnet. — Querelle des noms de baptême. — 
Berthelier, chef des Libertins. — Encore l'excommunication. — Le 
3 septembre 1553. — Calvin se croit sûr d'être banni. — Sa posi- 
tion, au contraire, s'améliore. — Farel reçu avec honneur. 

XI. Nouvelle trêve. — Tout recommence. — Question des réfugiés. 

— Les vrais Genevois et la vraie Genève. — Insultes aux réfugiés 
et mesures prises contre eux. — Le gouvernement les favorise, et 
beaucoup sont reçus bourgeois. — Les Libertins recourent à l'é- 
meute. — Ils sont vaincus. — Supplices et exils. — Triste con- 
duite des Libertins exilés. 

XII. Triomphe difmitif de Calvin. — Ce qu'il avait eu à souffrir du- 
rant ces dernières luttes. — Épreuves domestiques. — Dernières 
années et mort d'Idelette de Bure. — La douleur chez Calvin. 

XIII Coup d'œil sur ce qui va suivre. — Affaire de Castalion. — 
Bolsec. — Sa vie. — Ce n'est qu'en haine de Calvin qu'on s'est 
intéressé à lui. — Sa condamnation. — Son livre contre le réfor* 
mateur. 

XIV. Servet. — Quelques observations préliminaires. — XV. Servet 



LIVRE TROISIÈME. 



267 



à Paris, à Lyon, à Vienne. — Sa correspondance avec Calvin. — 
Ses hardiesses panthéistes. — Est-il vrai que Calvin fut son dénon- 
ciateur à Vienne? — Impossibilité , pour la Réforme, pour Genève 
surtout, de se montrer indulgente envers Servet. — Ce qu'on dirait 
si elle l'eût été. — XVI. Le procès, — Pourquoi Servet était venu 
à Genève. — Il est emprisonné. — Premiers interrogatoires. — 
Les Libertins travaillent à le sauver. — Berthelier; Colladon. — 
Phases diverses. ~ XVII. Servet se croit sur le point de vaintre. 

— Sa victoire entraînait l'exil de Calvin, la chute de tout l'éta- 
blissement calviniste, doctrine et discipline.— Angoisses de Calvin. 

— Farel le rassure et l'encourage. — Servet demande que Calvin soit 
mis en accusation. — Il change de langage. — Ses souffrances 
dans la prison. — XVIII. Les Églises suisses, consultées, se pro- 
noncent à l'unanimité contre Servet. — Les gouvernements, con- 
sultés aussi, ne sont pas moins unanimes. — Genève ne peut plus 
ne pas condamner. — Derniers efforts des Libertins en faveur de 
Servet. — Condamnation. — Calvin n'avait pas demandé le bûcher, 
et il demande que le glaive soit substitué au feu. — XIX. Dernière 
entrevue avec Servet. — Farel. — Tristes détails. — Le supplice. 

— XX. Dernier coup d'œil sur le tout. — Calomnies diverses. — 
L'intolérance de Calvin et l'intolérance romaine. — Son traité De 
la punitinn des hérétiques, — Côté grandiose, héroïque, de ces 
rigueurs qui nous révoltent. 



I. 



Yoilà donc Calvin rentré à Genève, et « tellement 
reçu de singulière affection, nous dit Bèze, par ce 
pauvre peuple affamé d'ouïr son fidèle pasteur, 
qu'on ne cessa point qu'il ne se fût arrêté pour tou- 
jours, » carie conseil de Strasbourg avait d'abord 



268 



CALVIN. 



refusé de faire plus que de le prêter aux Genevois. 
Strasbourg céda enfin, non sans peine, aux sollici- 
tations de Genève. Calvin conserva le droit de bour- 
geoisie; on avait voulu lui continuer son traite- 
ment de professeur, mais il avait refusé. 

Nous l'avons vu, dès sa première audience en 
Conseil, demander qu'on s'occupât sans délai de 
la rédaction des Ordonnances. La commission nom- 
mée se mit à l'œuvre le 16 septembre, et, dès le 28, 
nous voyons le Conseil convoqué pour examiner le 
projet élaboré par elle. Mais, dit à ce jour le re- 
gistre, c( plusieurs seigneurs conseillers n'ont pas 
été obéissants à comparoître pour aviser sur les Or- 
donnances touchant la religion. » Était-ce déjà un 
commencement d'opposition? Était-ce frayeur des 
difficultés de l'œuvre, ou peut-être aussi des obs- 
tacles que rencontrerait l'application? — Nous ne 
le savons pas. Le lendemain , dans une séance à 
laquelle les absents de la veille sont convoqués 
« sous le serment, » c'est-à-dire sous peine d'être 
admonestés, s'ils y manquent, comme infidèles à 
leur serment de conseillers, on commencel'examen, 
lequel se poursuit jusqu'au 27 octobre. Le projet, 
définitivement amendé, est soumis, le 9 novembre, 
au Conseil des Deux-Cents, puis, le 20, au Conseil- 
Général. Quoique votées, les Ordonnances subissent 
encore quelques remaniements, et la votation dé- 



LIVRE TROISIÈME. 



269 



finitive a lieu le 2 janvier 1542. C'est de ce jour 
que date, légalement, la république calviniste. 



II 



Calvin, dans ce code, se place résolument, abso- 
lument, sur le terrain de l'Évangile. Tout ce qu'il 
peut emprunter à la primitive Église, il le prend; 
ce que cette Église ne lui fournit pas, il le crée, 
mais en s'inspirant strictement de ses traditions, 
de son esprit. Cet esprit, il veut que les mœurs pu- 
bliques et privées le reflètent comme les institutions; 
il est convaincu, en outre, qu'on ne saurait l'alté- 
rer en l'accentuant, et que les plus sévères des lé- 
gislateurs antiques peuvent servir de guides au lé- 
gislateur chrétien. Le triomphe de l'Evangile sera 
d'obtenir plus encore que n'obtinrent ces hommes; 
les droits de l'État chrétien ne sauraient être moin- 
dres que ceux de l'État païen. L'État, par consé- 
quent, peut et doit faire, au nom de Dieu, toutes les i 
lois qui lui paraîtront devoir concourir à l'établis- 
sement et au maintien du règne de Dieu sur la 
terre. Le temporel et le spirituel seront suffisam- 
ment séparés, selon Calvin, par le fait que la sur- 



270 



GALYIN, 



veillance des délits et l'application des peines se- 
ront l'œuvre d'un corps spécial. 

Mais ce corps, partie importante de l'Église, n'en 
sera pourtant pas la tête, a II y a, dit l'Ordonnance, 
quatre ordres ou espèces de charges que Notre 
Seigneur a institués pour le gouvernement ordi- 
naire de son Église, assavoir les Pasteurs, puis les 
Docteurs, après, les Anciens, quartement les Dia- 
cres.» Le Consistoire n'est que le corps des An- 
ciens, troisième ordre, auquel Calvin adjoint le 
premier ordre, les pasteurs, considérés dans ce cas^ 
selon le langage et l'usage des premiers siècles, 
comme Anciens. 

L'ordonnance traite donc d'abord des pasteurs, 
c( que l'Écriture nomme aussi aucunes fois sur- 
veillants ou Évêques, Anciens et Ministres. » Leur 
charge est c( d'annoncer la Parole de Dieu pour en- 
doctriner, admonester et reprendre, tant en public 
qu'en particulier, administrer les sacrements, et 
faire, avec les Anciens, les censures ecclésias- 
tiques. » Or, afin que rien «ne se fasse confusé- 
ment dans l'Église, » tout aspirant au ministère 
devra d'abord être examiné par les pasteurs, et cet 
examen portera premièrement sur la doctrine, 
(( assavoir si celui dont il est question a bonne et 
saine connaissance de l'Écriture; » secondement, 
c( s'il est propre et suffisant pour la communiquer 



LIVRE TROISIÈME. 



271 



au peuple ; » troisièmement, « s'il est de bonnes 
mœurs et a toujours vécu sans reproche. » Cela 
fait, on lui impose les mains, selon la coutume 
apostolique, et il est apte à être élu pasteur. C'est 
la Compagnie qui élit; mais l'élection est aussitôt 
communiquée au Conseil, qui en voie quelques-uns 
de ses membres pour entendre le candidat (( trai- 
ter de l'Écriture en l'assemblée des ministres. » 
Le dimanche suivant, on annonce c( par tous les 
temples » qu'un tel ce a été élu et approuvé selon 
l'ordre accoutumé, » mais que, si quelqu'un a des 
observations à faire, on ait à les communiquer à 
un des syndics avant le dimanche suivant. Ce jour 
venu, si aucune objection valable n'a été faite, le 
pasteur est publiquement installé. L'officiant lui 
fera « déclaration et remontrance de la charge en 
laquelle on l'ordonne,» avec « prières et oraisons, 
afin que le Seigneur lui fasse la grâce de s'en ac- 
quitter. » — Suit la formule du serment qu'il prê- 
tera devant le Conseil. 

Voilà le ministère organisé. Les articles suivants 
traitent de la c( bonne police » à établir pour a en- 
tretenir les pasteurs en leur devoir, » et comme 
leur devoir est, avant tout, de faire des progrès 
constants dans la connaissance des saints Livres, 
ils se réuniront, un jour par semaine, dans un 
temple, pour écouter une explication biblique 



272 



CALVIN. 



dont tous, à tour de rôle, « tant de la ville que des 
champs, » seront successivement chargés. Réunis 
ensuite au lieu ordinaire de leurs séances, ils dé- 
libéreront sur ce qu'ils auront entendu. c( S'il sur- 
vient quelque différend en la doctrine, » qu'ils en 
traitent d'abord ensemble ; ce si cela ne suffit , » 
qu'ils appellent les Anciens ; si cela ne suffit en- 
core pas, c( que la cause soit rapportée au Magis- 
trat pour y mettre ordre. » Étrange article! Il est 
probable que Calvin, dans le Magistrat, s'est vu lui- 
même, influant souverainement sur la décision à 
prendre. On ne peut pourtant guère supposer qu'il 
n'ait pas vu les dangers du principe, ni, enccre 
moins, qu'il ait sciemment sacrifié la dignité de 
l'Église au besoin d'étaler une influence dont il 
n'était pas même sur. Voyons donc plutôt là les 
nécessités du moment, le besoin de consolider à 
tout prix un édifice qu'allaient assaillir tant de 
tempêtes. Peut-être aussi n'est-il pas juste d'attri- 
buer cet article à Calvin. Le Conseil avait longue- 
ment retravaillé les Ordonnances, et ses registres 
font foi que ce ne fut pas toujours selon les vues 
des pasteurs. 

Si un pasteur commet une faute punissable 
d'après la loi civile, c'est au pouvoir civil à le 
juger, à le punir,, et toute condamnation de cette 
espèce entraîne déposition. Les fautes dont la re- 



LIVRE TROISIÈME. 



273 



cherche appartient, en droit commun, au Consis- 
toire, seront punies par le Consistoire ; celles qui 
touchent, plus particulièrement, au ministère, 
seront sous l'inspection de la Compagnie des pas- 
teurs, laquelle ne recourra au Consistoire qu'après 
avoir épuisé ses moyens d'action et de correction. 
Les pasteurs devront, avant chaque communion, 
c( avoir spécialement regard entre eux, pour re- 
médier aux défauts par bonnes censures. » Les 
Églises de la campagne seront visitées, tous les 
trois ans, par un délégué de la Compagnie et un 
délégué du Conseil. C'est l'ancienne visite épis- 
copale, de tout temps usitée dans l'Église. 

Le Baptême ne peut être administré que par un 
pasteur. On refusera tout parrain qui ne serait 
notoirement pas en état de c( faire promesses à 
l'Église » d'être spirituellement un père pour 
l'enfant. 

La Cène ne doit se célébrer que dans les tem- 
ples. Elle aura lieu quatre fois par an, — à Pâ- 
ques, à Pentecôte, le premier dimanche de sep- 
tembre, et c( le dimanche le plus prochain de 
Noël , » car le dimanche seul est d'institution di- 
vine, et Calvin n'admet aucune autre fête, pas 
même Noël. 

Le chant, ce tant avant qu'après le sermon, y) 
sera celui des psaumes. 



274 



CALVIN. 



Tout enfant devra assister régulièrement au ca- 
téchisme, jusqu'à ce que, suffisamment instruit, il 
soit admis à a faire en présence de l'Église pro- 
fession de sa chrestienté. » Défense obsolue de se 
présenter à la Cène auparavant. 

Mais beaucoup de fidèles n'ont pas passé par 
cette instruction première, et tous ont besoin 
qu'on la leur rappelle. Ordonné donc « qu'il se 
fasse Visitation chacun an par les maisons , pour 
examiner chacun simplement de sa foi, afin que 
nul ne vienne à la Cène sans savoir quel est le 
fondement de son salut. » Cette visite sera faite 
dans chaque paroisse, avant Pâques, par le pas- 
teur, accompagné d'un Ancien et du dizenier du 
quartier. Le pasteur devra visiter, toute l'année, 
tous les malades, afin a que nul ne meure sans ad- 
monition ou doctrine, laquelle lors est à l'homme 
plus nécessaire que jamais. » — Visite aussi d'un 
pasteur, chaque semaine, aux prisonniers. 

Là se termine ce qui a rapport aux pasteurs. 
Malgré quelques changements, les uns bons, 
d'autres moins, on peut dire que cette partie 
des Ordonnances est encore en pleine vigueur à 
Genève. 

Une autre ne l'est plus, et même depuis assez 
longtemps : le Consistoire n'a plus guère de 
commun que le nom avec celui qu'instituait Cal- 



LIVRE TROISIÈME. 



275 



vin. C'est, aujourd'hui, le corps administratif de 
FÉglise; c'était, sous Calvin, le gardien des Ordon- 
nances, et, spécialement, un tribunal de mœurs. 

Calvin le compose des pasteurs et de douze laï- 
ques ; ces douze laïques sont ncmmés parle Con- 
seil, mais sur préavis des pasteurs, et confirmés, 
ensuite, par le Conseil des Deux-Cents. Leurs 
noms sont proclamés un dimanche, et le peuple a 
jusqu'au jeudi pour communiquer à un syndic les 
objections que provoquerait tel ou tel. Ils jurent 
devant le Conseil qu'ils rapporteront au Consis- 
toire tout ce qui leur paraîtra mériter blâme; ils le 
feront « san^ haine ni faveur, mais seulement afin 
que l'Église soit maintenue en bon ordre et en la 
crainte de Dieu. » Les Anciens sont élus pour une 
année ; mais il sera bon qu'on réélise tous ceux 
qui en paraîtront dignes. Le Consistoire s'assemble 
tous les jeudis c( pour voir s'il y a quelque désor- 
dre en l'Église. » Or, l'Église, c'est tout ce qui vit 
dans le pays. Le Consistoire peut donc citer devant 
lui qui que ce soit ; mais il ne dispose d'aucune 
force, ni pour contraindre les gens à comparaître, 
ni pour faire exécuter ses sentences : il « avertit » 
le Conseil, et le Conseil ce y donne ordre. » Toute 
faute connue est, de plein droit, sous la juridic- 
tion du Consistoire; quant aux fautes cachées, que 
nul c( n'amène son prochain en Consistoire » avant 



276 



CALVIN. 



d'avoir tâché, selon Tordre de Jésus-Christ, de 
c( ramener en secret à repentance. » 

Si le gouvernement dispose seul de la force ma- 
térielle, le Consistoire a seul le droit d'excommu- 
nier ; autre point important où Calvin avait établi 
la séparation des deux pouvoirs. Mais nous ver- 
rons bientôt à quels débats ce point donna lieu. 

Sera donc excommunié, même en cas de faute 
secrète, celui qui refusera obstinément de se re- 
connaître coupable et de s'amender. Sera excom- 
munié, pour un temps plus ou moins long, qui- 
conque aura commis une faute entraînant un châ- 
timent grave. Sera excommunié quiconque « dog- 
matisera contre la doctrine reçue, » refusant de 
c( se ranger. » Sera excommunié celui qui, après 
plusieurs avertissements, persistera à s'absenter 
des assemblées religieuses; excommunié encore 
celui qui s'abstiendra volontairement de la Cène, 
ou qui, invité à s'en abstenir pour un temps, ne 
fera rien pour y être admis de nouveau. S'il per- 
siste encore six mois, qu'il soit banni du pays pour 
un an ; qu'il le soit également si, après avoir pro- 
mis de communier, il continue à s'en abstenir. 

Sans approuver tous ces articles, il y a pourtant 
à rappeler ce .que nous disions ailleurs : c'est 
qu'on ne doit pas les lire sous l'impression du sens 
odieux que les rigueurs de l'Église romaine ont 



LIVRE TROISIEME 



.277 



fait attacher à ce mot d'excommunication. Calvin 
n'y associe aucune idée mystique de réprobation, 
de damnation ; il le prend dans son sens primitif, 
apostolique : excommunier, c'était retrancher de la 
communion des fidèles, et, comme signe visible de 
ce retranchement, interdire la Cène. Cahin ne fait 
non plus découler de l'excommunication aucun 
châtiment temporel ; s'il parle de bannissement, ce 
n'est point pour les excommuniés en général, mais 
pour ceux que l'excommunication n'aura pu vain- 
cre, et il fallait bien, en effet, que force restât à la 
loi. Bref, étant admis le principe, on ne voit guère 
comment il eut pu être appliqué plus modérément 
et plus sagement. 

Le rôle du Consistoire étant aussi celui d'un 
tribunal pour causes matrimoniales, les articles 
suivants forment un code sur la matière. L'auto- 
rité paternelle en fait de mariages est consacrée 
d'abord, puis limitée ; vient ensuite tout ce qui a 
rapport à l'âge, aux veufs, aux veuves, aux degrés 
de parenté, aux promesses de mariage, aux fian- 
çailles, aux noces, aux difficultés survenant avant 
ou après le mariage, au divorce, enfin, car Calvin 
admet le divorce, le jugeant admis, en principe, 
dans les paroles où Jésus-Christ le défend (( si ce 
n'est pour cause d'adultère. » Mais il l'entoure de 
toutes les précautions qui sauvegarderont la sain- 



278 



CALVIN. 



teté et l'indissolubilité du mariage, — et le ma- 
riage, en fait, n'a été nulle part plus saint, plus 
indissoluble qu'à Genève, sous les Ordonnances de 
Calvin. 

Après les Anciens et le Consistoire, les Diacres, 
(( quatrième ordre du gouvernement ecclésiasti- 
que. » Calvin les divise en deux classes : ceux qui 
recueilleront et administreront le bien des pauvres, 
et ceux qui s'occuperont des pauvres pour les assis- 
ter, les soigner, etc. Ceux-ci porteront le nom 
d'Hospitaliers ; ceux-là, celui de Procureurs, L'Or- 
donnance confirme une mesure déjà prise aussitôt 
après la Réformation : un seul établissement de 
charité, Y Hôpital Général^ recevra toutes les aumô- 
nes, administrera tous les secours. Aucun pauvre 
ne risquant d'être abandonné, la mendicité est in- 
terdite. 

Un dernier article porte que « publication et 
lecture » des Ordonnances sera faite, tous les cinq 
ans, en Conseil-Général, et que rien n'y sera changé 
par personne « sinon qu'il ait été au préalable 
proposé et conclu parle Petit, Grand et Général 
Conseil. » 

Plus cette législation a été étudiée, plus on y a 
vu de choses qui étaient alors nouvelles, progrès 
incontestables sur toutes les législations antérieu- 
res. La forme, parfois, étonne un peu; on serait 



LIVRE TROISIÈME. 279 

tenté de sourire à cette naïveté si éloignée du lan- 
gage actuel des lois, à ces petits détails qui vien- 
nent se mêler aux grandes règles. Mais la grandeur 
du tout n'en est pas moins évidente à qui la cher- 
che; elle allait, d'ailleurs, apparaître assez dans 
l'histoire de l'humble peuple à qui cette législation 
devait donner une si belle place dans le monde 
intellectuel comme dans le monde religieux. 

La suite allait montrer aussi combien le réfor- 
mateur avait habilement sauvegardé l'indépen- 
dance de l'Église, sacrifiée, semblait-il, dans quel- 
ques articles, et compromise, dans l'ensemble, par 
le fait même d'une si étroite union entre l'Église 
et l'État. Plus heureuse que ses sœurs de la Suisse 
allemande, qui avaient et même ont encore pour 
évêque le gouvernement civil, l'Église de Genève 
eut toujours son évêque à elle, la Compagnie des 
pasteurs; toujours elle eut son autonomie, gênée, 
ça et là, par d'inévitables frottements avec le pou- 
voir politique, mais reconnue et respectée, dans 
ses traits généraux, comme une indestructible 
tradition. Sans absorber ni abaisser l'État, l'Église 
se maintint, à côté de lui, toujours libre, dans la 
mesure où le réformateur avait entendu qu'elle le 
fût. 

C'était là, du reste, un élément important, in- 
dispensable, de son influence au dehors. Une Église 



280 



GALVîN. 



qu'on aurait su être sous la main des magistrats 
d'un si petit État, qui aurait écouté sa voix? Disons 
mieux : une telle Église n'aurait pas eu même la 
pensée d'être quelque chose au loin. Mais l'Église 
de Genève avait été mise en possession d'une indi- 
vidualité libre et vivace. Peu importait, dès lors, 
qu'elle fut numériquement petite ou grande, et 
qu'elle vécût, chez elle, sous la protection d'un 
petit ou d'un grand gouvernement. C'était l'Église 
de Genève, l'héritière de Calvin. Nul, en Europe, 
ami ou ennemi, ne songeait à en demander da- 
vantage. 



III 



Le réformateur avait obtenu ce qu'il voulait; 
mais, loin d'être achevée, sa tâche ne faisait que 
recommencer plus sérieuse. Il avait fallu toute sa 
persévérance pour arriver à se faire mettre entre 
les mains, après cinq ans, l'instrument de la régé- 
nération de Genève ; il s'agissait maintenant de le 
faire fonctionner. La persévérance et le courage 
allaient bientôt lui être aussi nécessaires que 
jamais. 

Les premiers temps furent paisibles. La réaction 



LIVRÉ TROISIÈME. 



281 



qui avait ramené Calvin n'était pas un de ces ca- 
prices qui brisent le lendemain leur favori de la 
veille ; ce n'était pas non plus, nous l'avons vu, 
un mouvement factice, préparé par des meneurs, 
subi par une foule aveugle. Peuple et magistrats 
avaient été insensiblement reconquis par Calvin 
absent, mais reconnu i^écessaire, indispensable ; 
peuple et magistrats se sentaient tenus d'entrer 
fermement et loyalement dans ses vues. L'idéal 
d'une république chrétienne commençait à être 
compris, et, pour ceux qui étaient décidément hors 
d'état de le comprendre, la dislocation de toutes 
choses pendant l'exil de Calvin leur avait fait 
reconnaître au moins qu'en lui étaient l'ordre et la 
force. Mais l'ordre et la force procédaient, selon 
lui, d'un plus grand que lui. Il n'avait pas attendu 
la votation des Ordonnances pour demander au 
Conseil que le monogramme du Christ (J. H. S.) 
fût inscrit sur les édifices publics, sur les mon- 
naies, sur les drapeaux. Calvin ne veut pas la 
croix, malheureusement devenue le symbole d'une 
Église où le salut par la croix est étouffé sous les 
formes, sous les œuvres, et où le signe ne sert plus 
guère qu'à voiler l'absence de la chose; il veut le 
nom de Jésus-Christ, symbole spirituel, inalté- 
rable, évoquant perpétuellement la pensée de tout 

ce que Jésus est et doit être, le sauveur des âmes 

16 



282 



ayant tout, mais aussi le sauveur des peuples. Le 
Conseil accède à ce vœu, et le monogramme du 
Christ scellera au front la nouvelle Rome. 

Ennemi, dans le culte, de toute forme super- 
flue, Calvin n'allait pas jusqu'à n'en vouloir au-- 
cune ; la régularité, quoique risquant de conduire 
au formalisme, lui paraissait indispensable pour 
que le culte, au temple, fût digne de Dieu et de 
l'Église. La fixation des liturgies fut donc un de 
ses premiers soins. 11 mit à contribution celles 
de Strasbourg, d'autres encore; l'Écriture, sur- 
tout, lui servit de guide, soit pour le fond, soit 
pour la forme. La liturgie du Baptême, rédigée 
par lui à Strasbourg, garda des traces de ses luttes 
contre les anabaptistes ; celle de la Cène n'aurait 
guère pu ne rien dire des erreurs romaines sur 
ce point. 

La prédication prit aussi des formes plus régu- 
lières. Calvin donna l'exemple de choisir, pour 
chaque sermon, un sujet bien déterminé ; on avait 
souvent, jusque-là, parlé de tout à propos de tout, 
chose naturelle et même bonne tant qu'il ne s'était 
agi que de remuer les esprits, mais nuisible à 
l'étude approfondie des sujets. Tout en recom- 
mandant aux prédicateurs de se nourrir de l'Écri- 
ture et d'en nourrir leurs sermons, Calvin con- 
damnait les accumulations de passages ; il y voyait 



LIVRE TROISIÈME. 



?83 



un fâcheux acheminement à laisser Fesprit pour la 
lettre, et il savait, d'ailleurs, que c'est souvent un 
moyen de faire dire à la Bible tout ce qu'on veut. 
Il n'approuvait même pas qu'on prît, pour un seul 
sermon, deux textes* Si les deux disent la même 
chose; pourquoi en prendre deux? Si l'un doit 
modifier l'autre, rien 'n'empêchera de le citer, 
dans le cours du sermon, comme éclaircissement 
et commentaire. Le respect de Calvin pour l'Écri- 
ture est toujours empreint de cet esprit. Ce n'est 
pas le respect de l'enthousiasme, fort peu respec- 
tueux quelquefois, mais celui de la raison et de 
la conscience. 

Calvin ne veut pas non plus que le prédica- 
teur, sous prétexte que sa parole est la Parole de 
Dieu, s'impose trop longuement à l'attention des 
gens, a II y a une chose, dont je veux te par- 
ler, écrit-il un jour à Farel. On dit que la lon- 
gueur de tes sermons est un sujet de plainte. Tu 
m'as dit toi-même plus d'une fois que tu vou- 
lais y veiller; ne l'oublie pas, je t'en supplie... Et 
puisque ce n'est pas pour notre propre édifîca 
tion que le Seigneur nous appelle à monter en 
chaire, mais pour celle du peuple, il est de ton 
devoir de te modérer de telle sorte que la Pa- 
role de Dieu n'ait pas à pâtir de ce que tu auras 
lassé les gens. » Même observation sur les priè-^ 



284 



CALVIN. 



res, bien que Farel, au dire de tous les contem- 
porains, priât admirablement, a II vaut mieux, 
lui écrit Calvin, prier longuement en particulier, 
brièvement dans l'assemblée. Si tu attends de tous 
une ardeur égale à la tienne, tu te trompes. » 

Chaque prédicateur avait d'abord été attaché à un 
des temples. Calvin fit décider, en août i842, qu'ils 
prêcheraient tous, à tour de rôle, dans toutes les 
chaires de la ville, c( afin que le peuple fût mieux 
édifié et profitât de tous les ministres. » C'était 
aussi plus conforme au grand principe apostolique 
de l'égalité des pasteurs , principe auquel Calvin 
s'attachait rigoureusement en toutes choses, à com- 
mencer par ce qui le- concernait. Aucun titre, au- 
cun privilège officiel ne le distingua jamais de ses 
collègues. 

L'Église apostolique était à imiter encore dans 
ce qui tenait au chant. 

Rome avait confisqué le chant sacré comme tout 
le reste ; les fidèles n'avaient rien à faire dans le 
culte , réservé exclusivement aux hommes de 
TÉglise, prêtres, chantres, etc. La résurrection de 
l'Église comme corps des fidèles devait amener celle 
du chant; aussi le chant était-il devenu comme une 
sorte de profession de foi : chanteur de psaumes et 
Réformé étaient synonymes en France. Il paraît 
que ce fait s'était produit moins généralement à 



LIVRE TROISIÈME. 



285 



Genève ; Calvin trouva le chant presque à créer, et 
l'importance qu'on le \it mettre à cette création 
devrait peut-être modifier un peu ce qu'on a tant 
dit de sa froideur, de son mépris pour tous les 
moyens esthétiques. Dès 1537, dans un mémoire 
sur l'organisation de l'Église : « Certes, disait- il, 
comme nous faisons, les oraisons des fidèles sont 
si froides , que cela nous doit tourner à grand 
honte et confusion. Les psaumes nous pourront 
inciter à élever nos cœurs à Dieu, et nous émou- 
voir à une ardeur tant de l'invoquer que d'exalter 
par louanges la gloire de son nom. » Luther n'au- 
rait pas dit mieux. Mais, ce but, comment l'attein- 
dre? c( La manière d'y procéder, poursuivait Calvin, 
seroit si aucuns enfants, auxquels on ait auparavant 
recordé un chant modeste et ecclésiastique, chan- 
tent en l'église à haute et distincte voix, le peu- 
ple écoutant en toute attention et suivant de cœur 
ce qui est chanté de bouche, jusqu'à ce que petit 
à petit un chacun s'accoutumera à chanter en 
commun. » 

C'est ce plan qui fut suivi. Calvin fit imprimer 
quelques-uns des psaumes de Marot, accompagnés 
de notations musicales très simples. Un maître , 
payé par l'État, donnait trois leçons par semaine 
à des chœurs d'enfants, et, lorsqu'un psaume était 

suffisamment préparé, on l'exécutait « au sermon 

* i6. 



286 



CALVIN. 



le plus voisin.» Le psautier s'augmenta, en 1548 , 
d'autres psaumes traduits par Théodore de Bèze. 
Mais Calvin exigeait qu'on imprimât au bas de 
chaque page la traduction exacte, en prose, du texte 
hébreu ; il ne voulait pas qu'on pût attribuer au 
psalmiste ce qui pouvait n'être du qu'aux exigen- 
ces de la versification. 

L'instruction religieuse laissait beaucoup à dé- 
sirer ; beaucoup de gens, même bien disposés pour 
l'Évangile, étaient encore presque totalement dé- 
pourvus de connaissances positives en Histoire 
Sainte et en dogme. On comprenait peu, dans le 
peuple, la nécessité d'en savoir davantage ; on vou- 
lait avoir foi dans les ministres de la même ma- 
nière que jadis dans les prêtres, laissant la reli- 
gion aux hommes de la religion, et se contentant 
d'adhérer, en gros, à l'enseignement officiel. Mais 
Calvin entendait que le changement du principe 
fut le changement des conséquences, et que la foi 
devînt individuélle comme la responsabilité. Non 
qu'il accordât à l'individu, comme la suite ne le fit 
que trop voir, le droit de se faire une croyance qui 
ne fût pas celle de l'Église ; mais il voulait que 
celle de l'Église devînt individuelle, en chaque 
''homme, par une acceptation réelle, une appro- 
priation intelligente et raisonnée. Quand, en géo- 
métrie, vous enseignez les propriétés du triangle 



LIVRE TROISIÈME 



287 



ou du cercle, vous n'admettez pas que personne 
puisse les entendre autrement que vous; vous 
exigez pourtant qu'on ne se contente pas d'en ac- 
cepter l'énoncé, et vous voulez que chaque propo- 
sition devienne, par l'examen, l'opinion réelle, la 
conviction propre de l'élève. Ainsi faisait Calvin 
en religion. Le droit de croire autrement que 
l'Église, autrement que lui, il ne l'accordait pas ; 
le droit de s'approprier, par l'examen, la croyance 
commune, — non-seulement ill'accordait, mais il 
entendait, il exigeait que chacun en usât. 

De là des mesures qui ne peuvent guère non plus 
trouver grâce devant nos idées plus larges, mais 
qui, vues à leur jour, s'expliquent, sinon se justi- 
fient. Calvin trouvait tout simple que le peuple 
ignorant fut contraint d'aller à l'église, comme on 
contraint les enfants d'aller à l'école ; le pasteur, 
responsable de leur instruction religieuse, devait 
pouvoir les obliger de venir chercher ce qui leur 
manquait, et l'État chrétien p j avait tout aussi na- 
turellement imposer le sermon, le catéchisme, que 
l'État guerrier imposait les exert^ices militaires. Il 
y eut, cela va sans dire, des gens qui ne voyaient 
là qu'une continuation du régime catholique , et 
qu'une fâcheuse ressemblance entre le sermon et 
la messe; les gens de la campagne, surtout, eurent 
quelque peine à comprendre que, la messe abolie. 



288 



CALVIN. 



on eût encore besoin d'être assidu dans la maison 
de Dieu. La contrainte matérielle fut cependant ra- 
rement employée. On vit souvent les pasteurs de 
campagne parcourir leurs villages, le dimanche 
matin, pour presser les gens de se rendre au culte ; 
Calvin lui-même fît plus d'une fois cette tournée 
dans les localités suburbaines des Eaux-Yives et du 
Petit-Saconnex. Rien ne lui semblait au-dessous 
de lui pourvu que l'œuvre se fît, que l'armée chré- 
tienne se recrutât, et que Genève, peu àpeu, devînt 
la citadelle qu'il rêvait. Esclave lai-même de ce 
glorieux idéal, ne nous étonnons pas trop qu'il lui 
sacrifiât, au besoin, la liberté des autres. 

Dans ce laborieux enfantement de la Rome pro- 
testante , un des grands soucis du réformateur 
était de ne pas avoir en ses collègues des ouvriers 
tous dignes de la tâche. Nous le voyons, peu après 
son retour, se féliciter de deux choix qu'on vient 
de faire ; Blanchet et De Geneston, écrit-il à Farel, 
promettent d'excellents pasteurs, et le peuple les 
aime. Quelques autres, en particulier Cop et Des 
Gallars, le secondent avec non moins de zèle et de 
succès. Mais d'autres étaient incapables ou indi- 
gnes. De 1542 à 1546, cinq durent être renvoyés. 
Calvin avait fait tous ses efforts pour garder Yiret 
et pour ravoir Farel. Mais Farel avait dù rester à 
Neuchâtel, et Yiret retourner à Lausanne. Dieu 



LIVRE TROISIÈME. 



289 



voulait que Calvin eût seul la responsabilité de 
l'œuvre. 

L'œuvre se faisait donCo Elle se faisait dans la 
masse, dans l'ensemble, régularisé, façonné, meur- 
tri parfois mais en même temps vivifié ; elle se fai- 
sait aussi dans le secret des consciences, disciplinées 
par un homme, régénérées par l'Esprit de Dieu. 
«L'Esprit souffle où il veut, » dit l'Écriture. Il 
soufflait, puissant et vivifiant, à travers ces lois et 
ces moyens qui nous sembleraient plutôt, aujour- 
d'hui, les expédients d'une Église faible , usée, 
mourante. Ces paysans du pays de Gex et du Cha- 
blais, si éloignés encore, semblait il, comme ceux 
des villages genevois, de comprendre seulement 
ce dont il s'agissait, — la persécution allait les 
trouver, quelques années plus tard, inébranlables 
dans leur foi, et prêts à tout souffrir plutôt que 
d'abandonner ces assemblées auxquelles il avait 
d'abord fallu les amener presque par force. Mêmes 
progrès, mêmes transformations à Genève. On 
commençait à voir se dessiner ces graves et belles 
physionomies qui allaient plus tard figurer, en si 
grand nombre, dans la magistrature, dans le 
clergé, dans tous les rangs de la nouvelle cité. 

Un de ces hommes était surtout cher à Calvin, 
— le syndic Ami Porral. Converti un des premiers, 
en 1532, aux idées évangéliques, il avait concouru 



290 



CALVIN. 



plus que personne à les faire triompher; c'était 
aussi grâce à lui, en grande partie, que Genève 
avait obtenu des Bernois, en 1536, le secours qui 
sauva son indépendance. Nul, dans la république, 
n'avait mieux compris que lui ce que Genève pou- 
vait attendre de la Réformation, mais de la Réfor- 
mation conséquente, et nul n'avait mieux secondé 
Calvin dans ses efforts pour la faire comprendre 
ainsi de tous. Mais Dieu ne permit pas qu'il vît les 
fruits de son zèle; il mourut en juin 1542, et c'est 
Calvin qui a raconté sa mort. « Nous lui parlâmes 
en peu de mots, écrit-il à Farel, de la croix, de la 
grâce de Jésus-Christ, et de la vie éternelle; il 
répondit qu'il recevait ce message de Dieu avec au- 
tant de certitude que si un ange même lui appa- 
raissait. Puis, ayant fait venir des gens avec qui il 
était brouillé, il leur tendit la main, et exhorta tous 
les assistants à demeurer unis en la communion 
de l'Église. Enfin, se sentant défaillir, il dit avec 
Siméon :. Seigneur, tu laisses maintenant ton ser- 
viteur aller en paix, selon ta Parole, car mes yeux 
ont Yu ton salut. — Et peu après, il rendit son 
âme sainte au Seigneur. y> De tels amis pouvaient 
consoler Calvin de bien des tracasseries ; leur auto- 
rité morale, plus encore que leur autorité de ma- 
gistrats, lui était une arme puissante contre toutes 
les difficultés. 



LIVRE TROISIÈME. 



IV 



La période comprise entre 1541 et 1546 fut donc 
relativement paisible. Les désordres punis étaient 
généralement peu graves, ou, même graves, ne 
présentaient généralement pas un caractère d'im- 
moralité systématique, d'opposition directe et cal- 
culée. Calvin eut parfois à faire punir de l'amende 
ou de la prison les fils de magistrats qui avaient 
noblement servi la patrie et la Réforme ; mais ces 
magistrats savaient comprendre ce que réclamaient 
encore et la Réforme et la patrie, et ils restaient 
loyalement les amis du réformateur. En somme, 
on pouvait bien murmurer encore quelquefois 
contre les Ordonnances, contre Calvin; quant 
à se révolter, nul n'y songeait, et nul, d'ail- 
leurs, n'eût osé laisser voir qu'il y songeât, car on 
ne pouvait mettre en doute que la volonté générale 
ne fût pour cet ordre de choses. Le Consistoire ne 
céda-t-il jamais à la tentation de faire montre de 
son autorité? Calvin eut-il toujours assez de mo- 
dération et de sagesse pour n'approuver, en fait 
de sévérités, que ce qui était vraiment nécessaire 
en vue du but poursuivi? Nous ne voudrions pas 



292 



CALVIN. 



Taffirmer. Mais les détails se perdaient dans l'en- 
semble, et Genève, vue du dehors, commençait à 
offrir le spectacle qui pouvait le mieux la recom- 
mander au respect du monde protestant. Arrivés 
dans son sein, les étrangers dignes d'elle n'aperce- 
vaient non plus rien qui les fît changer d'avis. Un 
d'eux, réfugié lyonnais, s'écriait un jour : a Qu'on 
est heureux de voir si belle liberté dans cette ville !» 
— (( Belle liberté ! dit une femme du peuple. On 
était forcé, autrefois, d'aller à la messe, et on est 
forcé, maintenant, d'aller au sermon. » La bonne 
femme, nous l'avons déjà reconnu, n'avait pas tout 
à fait tort; mais le réfugié avait raison, car il se 
plaçait au vrai point de vue. La liberté, pour lui, 
pour toute la France protestante, pour l'Allemagne 
de Luther, pour tous ces millions, enfin, de gens 
plus ou moins persécutés , c'était celle dont on 
jouissait à Genève, celle de servir Dieu selon l'Évan- 
gile restauré. Volontiers il lui sacrifiait, à celle-là, 
toutes les autres, et ce n'était d'ailleurs même pas 
un sacrifice, tant la compensation paraissait grande. 
Ainsi firent ces milliers et ces dix-milliers de fugi- 
tifs, qui, comme lui, sous le joug de Calvin, se trou- 
vaient libres et remerciaient Dieu. 



LIVRE TROISIÈME. 



293 



V 



On s'habituait donc à regarder de toutes parts à 
l'Église de Genève, au chef de l'Église de Genève. 
Strasbourg avait renoncé à le ravoir ; aucune autre 
Église n'essaya, que nous sachions , de l'attirer à 
son service. Calvin à Genève, c'était, comme le 
pape à Rome, un fait acquis à l'histoire. Nul ne 
songeait à s'étonner, encore moins à se scanda- 
liser, qu'il ne payât plus de sa personne aux com- 
bats d'avant-poste. 

On ne pouvait, du reste, douter qu'il ne se 
trouvât tout prêt, le cas échéant, à retourner dans 
la mêlée, comme le prouva, en 1543, l'affaire de 
Metz. Farel, appelé par les Réformés de cette ville, 
puis chassé avec un grand nombre d'entre eux, 
était à Strasbourg. Calvin alla l'y ti^ouver, et il ne 
tint pas à lui qu'ils n'allassent (c tout droit à Metz, 
combien que ce ne fût pas sans danger, » comme 
il le dit dans une lettre au Conseil de Genève ; et le 
danger était tel, en effet, que les magistrats de 
Strasbourg ne permirent pas cette tentative. 

Cette lettre au Conseil nous révèle, ainsi que 
d'autres écrites pendant ce voyage, dans quelle 

17 



294 



Calvin. 



atmosphère tourmentée s'agitaient toutes les 
affaires de l'Europe. La bataille religieuse et la 
bataille par les armes se croisaient et s'entre-croi- 
saîent toujours plus. Les incendies de la guerre 
joignaient leurs lueurs à celles des bûchers; l'em- 
pereur et le roi de France semblaient avoir juré de J 
ne mettre fin à leurs querelles que lorsque la 
guerre aurait achevé l'œuvre des persécutions, et 
réduit l'Europe en un désert. Tienne une trêve, 
et François F' emploiera aux exterminations de 
Mérindol et de Cabrières les loisirs que lui laissera 
Charles-Quint. Puis, à l'extrémité de cette Europe 
ravagée, apparaissait sans cesse le fantôme du 
Turc, (( lequel, écrit Calvin en juillet, descend 
avec fort grande puissance pour assaillir l'Alle- 
magne par trois côtés. » C'était déjà miracle que 
les Turcs n'eussent pas, depuis longtemps, réalisé 
leur incessante menace. Ils pouvaient, en quelques 
campagnes, s'emparer de l'Europe entière, et 
mettre sous un même joug protestants, catho- 
liques, l'empereur et le pape, Rome et Genève. 
Ajoutez aussi les terreurs que ramenait incessam- 
ment la peste, toujours établie en quelques villes, 
toujours menaçant toutes les autres. 

Ce fléau visita plusieurs fois Genève. Il a été dit, 
de nos jours, que les pasteurs se refusèrent à rem- 
plir auprès des pestiférés les devoirs de leur minis- 



LîVRÈ TROISIÈME. 



295 



tèrê. Nous écrivons Fhistoire de Cahin, et nous 
pourrions nous en tenir à montrer Calvin ne refu- 
sant point, pas plus qu'il n'avait refusé à Stras- 
bourg, lors de son pastorat dans cette ville. Mais il 
vaut mieux que nous reprenions toute l'affaire. 

C'était en 1542. Dès la première apparition du 
fléau, le Conseil demande à la Compagnie de dési- 
gner un aumônier pour « l'hôpital pestilentiel. » 
Le pasteur Blanchet offre ses services , et entre 
aussitôt en fonctions. Peu après, dans une lettre 
à Viret : c( La peste, écrit Calvin, sévit avec une 
violence telle, que peu de personnes atteintes 
échappent à la mort. Un de nous ayant dû être 
choisi pour assister les malades, Blanchet s'est 
offert. Si malheur lui arrive, je crains bien que ce 
ne soit moi qui le remplace, car, comme tu le dis, 
nous sommes tous membres les uns des autres, et 
nous ne pouvons faire défaut à ceux qui ont le plus 
besoin de notre ministère... Puisque nous avons 
accepté cette charge, je ne vois pas quel motif 
nous alléguerions pour nous dérober au péril. » 
Toujours le même homme; toujours la loi du de- 
voir, froide, mais toute puissante. Il craint d'être 
appelé à remplacer Pierre Blanchet; mais, s'il le 
faut, il le remplacera : cela ne fait pas question. 
Le fléau cesse, puis reparaît; Blanchet reprend ses 
fonctions, et meurt au bout de quelques jours. 



296 



CALVIN. 



Le Conseil ordonne d'en nommer un autre, mais 
défend que Ton choisisse CaMn, yu le besoin que 
toute rÉglise a de lui, ou, comme dit le registre, 
(( pour ce qu'il besoigne à servir en l'Église et 
répondre à tous passants, et aussi pour avoir con- 
seil de lui. » Quatre des pasteurs, Abel Poupin, 
Philippe de Ecclesia et les deux frères Champereau, 
déclarent qu'ils ne se sentent pas le courage 
d'aller s'enfermer à l'hôpital ^ ; mais un autre. De 
Geneston, se présente, et sa femme veut partager 
le péril. Ils s'enferment à l'hôpital et y meurent 
tous les deux , la femme la première , le mari 
quelques jours après. 

Voilà la vérité sur cette affaire, dont on a tiré 
tant de choses contre la Réformation, contre Cal- 
vin, contre Genève. Et qu'étaient-ils, ces quatre 
hommes dont la faiblesse a été l'occasion de tant 
d'attaques? Un seul. Poupin, resta à Genève, ex- 
piant, par un ministère dévoué, sa lâcheté d'un 
jour. Les trois autres, anciens prêtres, furent de 
ceux que nous avons vu chasser, comme indignes, 
avant 1546. Leur lâcheté n'était que le renouvelle- 
ment de ce que Genève avait souvent eu à repro- 
cher, avant la Réformation, à leurs confrères. De 

^ Une phrase du registre a pu faire croire que Calvin s'était d'a- 
bord joint à eux; supposition absurde en présence de tout le reste. 



LIVRE TROISIÈME. 



297 



1494 à 1498, les registres reyiennent huit ou dix 
fois sur la difficulté d'avoir des prêtres pour les 
pestiférés, ou sur la mauvaise conduite de ceux qui 
ont accepté cette charge ; et les prêtres n'étaient 
pas six ou sept, comme les pasteurs de 1543, mais 
au moins trois cents. 



VI 



11 nous resterait maintenant, pour achever cette 
période, à donner la liste des ouvrages publiés par 
Calvin pendant ces mêmes années. 

C'est, d'abord, un écrit de la plus piquante ironie 
contre la Faculté de Théologie de Paris. Ce docte 
corps avait rédigé certains articles, fort brefs et 
fort tranchants, espèce de manuel contre les néga- 
tions et les assertions de la Réforme. Calvin sup- 
pose qu'un ami de la Faculté veut rendre ce travail 
encore meilleur en y ajoutant les preuves, — et cet 
ami se trouve être un niais qui donne les preuves, 
en effet, ou plutôt les raisons, mais celles que les 
docteurs se seraient bien gardés de dire. Elles 
reviennent toutes, sur chaque point, à une : « Cela 
est vrai, cela est divin, car l'Église en a besoin, 
car nous ne pourrions nous en passer, car si nous 



298 



CALVIN. 



perdions ceci nous perdrions encore cela, et puis 
cela, et puis tout. » L'énumération est parfois d'un 
haut comique; il y a là un coup d'œil de maître 
sur les ressorts cachés du romanisme. Chaque 
article est suivi d'un autre, intitulé ï Antidote^ ré- 
sumé rapide, mais sérieux, de ce qu'il y a de 
mieux à dire contre chacune des thèses romaines 
énoncées. 

Un autre écrit est VHumble exhortation à V empe- 
reur Charles-Quint et a la diète de Spire, pour quils 
veuillent bien mettre sérieusement la main à la res- 
tauration de ï Église. Calvin avait probablement 
peu de foi en Charles-Quint, peu en la diète, pau 
en tout ce qu'on pourrait faire, même avec de 
bonnes intentions, aussi longtemps qu'on ne rom- 
prait pas avec le catholicisme; son but était donc 
beaucoup moins d'éclairer l'empereur ou la diète, 
que de tracer un tableau rapide, complet, des cor- 
ruptions et des erreurs de F Église. Ce travail fut 
beaucoup loué; rien de si serré, rien de si fort, 
ditBèze, n'avait encore été fait dans ce siècle, et 
cet éloge n'est pas exagéré. Ajoutons que la di- 
gnité, dans cet écrit, n'est pas m_oins remarquable 
que la force ; Calvin est bien ce que devait être un 
avocat de l'Évangile devant une telle assemblée. 
On ne lui souhaiterait que d'avoir eu, comme Lu- 
ther à Worms, l'honneur de plaider en personne. 



LIVRE TROISIÈME. 



299 



Nous ne pouvons louer autant ses Scholies sur 
r admonition paternelle du pape Paul III à Vem- 
pereur Charles- Quint. La force y est; la dignité 
manque souvent. Il est vrai que le pape, dans son 
admonition^ prêtait singulièrement le flanc, et 
comme pape, et comme homme, aux récrimina- 
tions de la Réforme. Dès le début, pour s'autoriser 
à admonester Charles-Quint, son cher fils^ comme 
trop indulgent pour l'hérésie, il cite l'exemple 
d'Héli, puni de Dieu pour n'avoir pas eu l'œil ou- 
vert sur les fautes de ses enfants. Or, il avait des 
fils, Paul III, nullement au figuré; de vrais fils 
qu'il avait faits princes, et dont les mœurs n'édi- 
fiaient pas, à beaucoup près, les États de leur père. 
Calvin s'empare du fait, le tourne et le retourne 
en cent manières, et, ramenant toutes les ques- 
tions à celle des mœurs des papes, il s'abandonne à 
des boutades qu'on voudrait retrancher d'une dis- 
cussion religieuse. Mais, tout en regrettant qu'il 
n'en ait pas été plus sobre, comprenons ce que 
devaient éprouver les contemporains de ces tristes 
papes quand ils leur voyaient emboucher, du sein 
de leurs désordres, la soi-disant trompette aposto- 
lique, et réclamer, au nom de la religion, des 
droits si complètement perdus aux yeux de la 
simple morale. 

Deux traités plus spécialement dogmatiques vi- 



300 



CALVIN. 



rent le jour en 1543 et 1548. L'un, contre Albert 
Pighius, est la Défense de la saine et orthodoxe doc- 
trine sur la servitude et V affranchissement de la 
volonté humaine; Y mtve^ contre Pierre Caroli, atta- 
que l'arianisme, et parut plus tard en français sous 
le titre de Traité de la divinité de Christ contre les 
Ariens. Calvin dédia le premier à Mélanclithon, dont 
il traduisit, vers ce même temps, les Loci Com- 
munes^ sous le titre de : La somme de Théologie^ ou 
les Lieux Communs de Mélanchthon. On s'est de- 
mandé comment Calvin fut conduit à répandre un 
livre où plusieurs doctrines, notamment celle de 
l'élection, sont présentées assez autrement que 
dans les siens. Il ne voulait probablement qu'en- 
tretenir l'idée d'une fusion entre les deux moitiés 
de la Réforme, et se montrer prêt à faire, dans 
ce but, toutes les concessions qui lui paraîtraient 
possibles, 

La question des Nicodémites, traitée dans les 
deux épîtres de 1537, lui fournit, en 1545, la ma- 
tière d'un nouvel écrit, doRt il paraît que la seconde 
partie était déjà publiée, en français, dès l'année 
précédente. Cette seconde partie, la plus neuve, 
est Y Excuse de Jean Calvin à messieurs les Nicodé- 
mites^ sur la complainte quils font de sa trop grande 
rigueur. Il ya sans dire que cette Excuse n'en est 
nullement une, et que l'auteur ne demande grâce 



LIVRE TROISIÈME. 



301 



qu'en attaquant toujours plus fort. Malheur donc 
à ces gens qui n'offrent à Dieu, pour tout potage, 
qu'un cœur timide et lâche, qu'une foi dont ils 
n'osent faire profession devant les hommes ! Calvin 
les divise en quatre classes : 

I. Ceux qui ne veulent pas, disent-ils, scanda- 
liser les faibles, — comme si ce n'était pas le plus 
grand de tous les scandales de mentir à sa con- 
science. 

II. Les délicats, a bien contents d'avoir l'Évan- 
gile et d'en deviser avec les dames, moyennant que 
cela ne les empêche point de vivre à leur plaisir. » 

III. Les philosophes^ considérant, attendant, et 
cette troisième classe a est quasi toute de gens de 
lettres, » non pas pourtant « que toutes gens de 
lettres en soient. » 

IV. Les marchands^ les hommes d'argent, ce qui 
se trouvent bien de leur ménage » et c( se fâchent 
qu'on les vienne inquiéter. » 

Que de vérité là dedans, et comme le moraliste 
du seizième siècle a bien peint le dix-neuvième! 

Notons encore un traité fort curieux, Y Avertisse- 
ment très-utile du grand profit qui reviendroit à la 
chrestienté sHl se faisoit inventaire de tous les corps 
saints et reliques qui sont tant en Italie quen France^ 
Allemagne, Espagne^ et autres royaumes et pays. 
Ce grand profit, ce serait de constater à quelles 

. 17. 



302 



CALVIN. 



absurdes fraudes conduit le culte des reliques. 

Calvin commence par quelques observations sur 
ce culte, considéré en soi ; il y voit une de ces choses 
dont saint Paul disait que a tout service de Dieu 
inventé en la tête de l'homme, quelque apparence 
de sagesse qu'il ait, n'est que vanité et folie. » Or, 
ici, l'apparence même de la sagesse a disparu; 
quand la folie serait moins évidente dans la chose, 
elle le serait encore assez dans l'abus. L'auteur ne 
s'arrêtera cependant pas aux fraudes proprement 
dites ; Genève n'a pas oublié, entre autres comédies 
dont le secret s'est découvert chez elle lorsqu'on 
a osé regarder, cette fameuse cervelle de saint 
Pierre qui se trouva un morceau de pierre ponce. 
Mais que de reliques non examinées encore, et qui 
seraient l'occasion des mêmes découvertes! Que 
d'autres contre lesquelles on ne peut trouver, il 
est vrai, aucune preuve, mais sans qu'il y ait non 
plus aucune preuve en leur faveur, et dont la 
fausseté est moralement évidente! Que d'objets 
retrouvés au bout de sept ou huit siècles, sans que 
personne en eût jamais parlé jusque-là! Cheveux, 
dents, sang de Jésus-Christ ; la crèche où il fut 
couché, les langes qui l'enveloppèrent, les am- 
phores de Cana, la table de la Cène, le linceul du 
sépulcre, la croix, enfin, la vraie croix ^ dont les 
fragments feraient c( la charge d'un bien grand 



LIVRE TROISIÈME. 



303 



bateau,)) — voilà quelques-uns des échantillons 
que Fauteur donne. Et quelle est la relique qui 
ne se soit pas multipliée, comme la croix, entre 
les mains des prêtres ! De quelle grandeur serait 
la couronne d'épines, si on réunissait tout ce que 
l'Église en montre? Quatre villes possèdent le fer 
de la lance dont fut percé le côté du Christ; trois 
possèdent sa robe, et tout entière. Où n'est pas la 
tête de Jean-Baptiste, soit entière, soit par frag- 
ments? Lequel des apôtres n'aurait pas au moins 
deux ou trois corps, si on rassemblait tous les os 
qui passent pour les leurs? Et quel saint un peu 
en renom n'oflrirait pas le même phénomène? 

Tout cela, Calvin l'accompagne des détails les 
plus circonstanciés; il nomme les villes, les égli- 
ses, les couvents. L'ironie abonde sous sa plume, 
mais ne se prolonge jamais ; à peine s'y est-il aban- 
donné durant quelques lignes, que le voilà de 
nouveau raisonnant, s'indignant, voulant qu'on 
raisonne et qu'on s'indigne, a N'est-ce pas une 
tromperie par trop forte? Qui est-ce qui croira 
cela? Ne serait-ce pas folie à moi de redarguer des 
moqueries tant évidentes? )) Répétitions fort inu- 
tiles d'une objection nécessairement toujours la 
même, et qui, partout, saute aux yeux. On vou- 
drait pouvoir le lui dire ; on ne comprend pas qu'il 
n'ait pas vu combien l'ironie prolongée serait plus 



304 



CALVIN. 



piquante et plus concluante que cet entrecoupe- 
ment d'ironie et de conclusions. Mais Calvin est 
rhomme de la conclusion ; il ne peut pas la laisser 
longtemps suspendue. Ce serait de l'art, de l'habi- 
leté, et il ne veut pas être habile; ce serait plai- 
sant, et il ne veut pas qu'on rie, même pour lui 
donner mieux raison. 

Malgré cela, il serait difficile de ne pas remar- 
quer combien ses écrits se rapprochèrent, pen- 
dant cette période, du genre et du ton de Luther. 
Avait-il, pendant son séjour à Strasbourg et ses 
voyages en Allemagne, mieux compris comment 
on remue certaines classes? Avait-il demandé à 
Mélanchthon le secret de la popularité de Luther ? 
Toujours est-il que l'homme de Y Institution Chré- 
tienne se révèle à nous, dans plusieurs de ses écrits 
de ce temps, sous un aspect tout nouveau. C'était 
le docteur des théologiens, des gens instruits, du 
moins, et graves; le voici qui semble vouloir de- 
venir le docteur du peuple, de tous. Mais il y a 
dans les masses comme un instinct qui leur fait 
discerner la vraie nature de chacun des hommes 
qui les mènent ; elles savent rester fidèles à ce qui 
est fondamental en eux, l'élément premier de leur 
génie, et subir l'influence de cet élément-là, même 
tenu momentanément en sous-ordre. Ainsi, malgré 
la spirituelle verve jetée par Calvin dans ces ou- 



LIVRE TROISIÈME. 



305 



vrages qui rappelleraient plutôt Luther, il est cer- 
tain que son influence continua de s'exercer beau- 
coup plus par ses ouvrages sérieux, par l'élément 
froid de son génie. Le vrai Calvin était là, tous le 
sentaient ; et c'est le vrai Calvin que tous voulaient, 
même en France, où des écrits plus légers auraient 
mieux répondu, ce semble, à certaines allures du 
caractère national. Calvin se trouva donc avoir déjà 
fait plus et mieux que de descendre au niveau des 
petits : il les avait élevés à son niveau, et ce fut, 
dans les pays calvinistes, un des traits caractéris- 
tiques de la Réformation. 

YII 

Dans cette liste, déjà longue, de ses écrits pen- 
dant ces quatre années, nous avons omis un ou- 
vrage qui se rapportait plutôt aux luttes de la pé- 
riode suivante. Il est temps d'en dire quelques 
mots, qui nous serviront d'introduction à l'histoire 
de ces luttes. 

Calvin publia donc, en 1544, un écrit intitulé : 
Aux ministres de l'Église de Neuchâtel^ contre la 
secte fanatique et furieuse des Libertins qui se 
disent spirituels. Dans une édition de l'année sui- 



306 



CALVIN. 



Yante, la secte fanatique devient la secte phantas- 
tique^ épithète plus exacte. Les Libertins spirituels 
se proposaient un but que non-seulement Calvin, 
mais tout chrétien, pouvait trouver étrange, fan- 
tastique : c'était d'accommoder le matérialisme et 
rÉvangile. Il fallait, pour cela, ou matérialiser 
l'Évangile, ou spiritualiser le matérialisme. Ils 
avaient pris cette dernière voie ; de là ce nom de 
spirituels qu'ils se donnaient. Étaient-ils, en se le 
donnant, de mauvaise foi? Il y a lieu, sur ce 
point, à distinguer. Ceux de Genève ne firent 
évidemment que s'emparer, par tactique, d'une 
doctrine qui sanctionnait leurs désordres; rien, 
chez eux, n'indiqua jamais qu'ils cherchassent 
réellement à concilier l'Évangile, auquel ils ne 
croyaient guère, avec les thèses panthéistes, trop 
abstraites pour qu'ils se donnassent la peine de 
les sonder philosophiquement. Mais le caractère 
abstrait, nébuleux, de ces mêmes thèses, est une 
raison pour croire à la sincérité des chefs de la 
secte, Coppin, Quintin, Perceval et Pocque, spé- 
cialement attaqués dans ce premier écrit de Calvin 
contre leurs idées. Au fond, ils ne faisaient que 
donner à l'anabaptisme une forme plus philoso- 
phique, s'elforçant, en même temps, de le ratta- 
cher mieux à l'Évangile, mais à l'Évangile phi- 
losophisé dans ce but. Beaucoup de gens s'y 



LIVRE TROISIÈME. 



307 



laissaient prendre. La reine de Navarre avait ac- 
cueilli Quintin et Pocque comme deux chrétiens 
persécutés ; elle trouva fort mal que Calvin les 
eût attaqués. « Madame, lui écrit-il, un chien 
aboie quand on assaille son maître ; je serois bien 
lâche si, voyant la vérité de Dieu ainsi assaillie, je 
faisois du muet sans sonner mot. » 

Dieu est partout, donc Dieu est tout ; voilà le 
point de départ du système. Dieu est le Grand- 
Esprit, mais il est aussi la matière, caria matière, 
de toute éternité, est son enveloppe. Tous les 
mouvements de la matière sont donc en lui ; tous 
les mouvements des esprits sont également en lui, 
car tous les esprits sont lui. Il n'y a donc dans le 
monde, en réalité, ni bien, ni mal, ni vérité, 
ni mensonge, car tout procède du même être; 
l Évangile, dans ce sens, est divin, mais au même 
titre que toute autre doctrine. Tout, par la même 
raison, est commun à tous, car tout n'est qu'un 
corps unique, dont toutes les parties sont à moi 
aussi bien qu'à ce qu'on appelle autrui. 

Voilà le système dans lequel s'étaient réfugiés 
ceux qui commencèrent ou recommencèrent à se 
poser en ennemis du régime de Calvin. Non qu'ils 
eussent prêché, dès le début, toutes les consé- 
quences, ni qu'ils parussent même devoir les prê- 
cher jamais. Ils ne voulaient pas plus que Calvin 



308 



CALVIN. 



permettre le vol, l'assassinat, le règne absolu de 
la force ; leur corruption même était garant qu'ils 
n'entendaient pas pousser les choses jusqu'au 
point où leurs biens, où leurs plaisirs seraient 
menacés. Mais ce système les constituait seuls 
juges des applications qu'il leur couYiendrait d'en 
faire ; il les autorisait à secouer toute loi gênante, 
soit religieuse, soit civile, et, quant aux dogmes, 
à ne plus croire que ce qui s'accommoderait ayec 
une telle morale. Aussi Calvin n'attendit-il pas les 
grands désordres pour lutter contre des idées si 
propres à les âmener. L'écrit contre les spirituels 
est de 1544. Dès cette époque et même avant, ses 
prédications et ses entretiens étaient pleins du 
même sujet; il conjurait les uns de revenir à des 
idées plus saines, les autres, les bons, d'en bien 
sentir le danger. Mais la contagion était puis- 
sante, et Calvin allait avoir la douleur de rencon- 
trer parmi ses adversaires un de ceux qui avaient 
le plus contribué à son retour, ce même Amied 
Perrin que nous avons vu députer vers lui pour 
le presser de revenir. Un système philosophique 
est toujours, pour un parti, une grande force. 
Même peu compris par les uns, même repoussé, 
au fond, par d'autres, il unit les efforts, fournit 
les motifs ou les prétextes, et justifie, pour les 
timides, tout ce que feront les plus hardis. C'est 



LIVRE TROISIÈME. 



309 



un arsenal où les habiles puiseront , à point 
nommé, ce dont ils auront besoin, mêlant ou ne 
mêlant pas, selon les cas, l'idée et l'action, sortant 
du vague ou y rentrant, arborant ou n'arborant 
pas le drapeau, mais toujours formant une armée. 



VIII 



La lutte allait donc recommencer, et recom- 
mencer pour neuf ans. Luther venait de s'en- 
dormir en paix; Calvin restait à l'œuvre, con- 
damné à des combats incessants dans l'intérieur 
même de ce camp dressé par ses mains au centre 
de l'universelle bataille. Neuf ans il fut à tout 
moment sur le point d'être, non pas vaincu, car 
il n'était pas de ceux qu'on peut vaincre, mais 
écrasé ; neuf ans il put s'attendre, chaque mois, 
chaque semaine, à être chassé de cette ville qu'il 
continuait cependant à rendre illustre et puis- 
sante au dehors ; neuf ans il la mena comme le 
vaisseau incendié qui brûle les pieds du capitaine, 
et qui obéit cependant toujours, et qui, dans le 
combat, n'en est pas moins redoutable et redouté. 

Il est vrai que ce sont , au fond, comme deux 
histoires distinctes, liées seulement par la person- 



310 



CALVIN. 



nalité de l'homme qui jouait, dans l'une et dans 
l'autre, le grand rôle. La Genève de Calvin et la 
Genève des Libertins ne sont réellement pas la 
même. La première était celle de tous les hommes 
graves, moraux et pieux, de tous les exilés qui 
venaient demander abri sous le drapeau de l'Évan- 
gile, de tous ceux qui venaient chercher la lu- 
mière pour la porter ensuite, à travers prisons 
et bûchers, par toute l'Europe ; la seconde était 
celle d'une poignée de gens qui ne comprenaient 
rien à la première, gens dissimulant sous l'au- 
dace leur petit nombre , et ne cherchant même 
pas à dissimuler leurs désordres sous quelques 
formes de respect pour la religion et les lois. 

Un jour, dans la vaste salle du Cloître, derrière 
la cathédrale, Calvin donnait sa leçon de théologie. 
Autour de sa chaire se pressaient des centaines 
d'hommes, et, parmi eux, nombre de futurs pré- 
dicateurs et de futurs martyrs. On entend tout à 
coup, au dehors, des rires, des cris, un grand 
tapage. Ce sont quinze ou vingt Libertins qui 
viennent, en haine de Calvin, donner un échan- 
tillon de leurs allures et de ce qu'ils appellent 
liberté. 

Voilà l'image des deux Genève. L'une des deux 
devait nécessairement périr. 

L'histoire de celle qui tomba nous appellerait h 



LIVRE TROISIÈME. 



311 



raconter une foule de traits qui se ressemblent, 
impiétés grandes et petites, imxmoralités graves, 
immoralités légères mais aggravées par l'inten- 
tion, révoltes sérieuses, révoltes puériles, tout le 
va-et-vient d'un parti qui n'a réellement point de 
principes, et qui, même quand il pourrait avoir 
raison, met les torts de son côté par la manière 
dont il procède. On a affecté, de nos jours, de ne 
voir dans les Libertins que des libéraux politiques, 
réclamant, contre le gouvernement, la liberté ci- 
vile, et, contre le Consistoire, contre Calvin, la 
liberté religieuse. C'est ignorer tous les détails de 
la lutte. On prête aux Libertins les idées des plus 
sages et des plus sincères libéraux du dix-neu- 
vième siècle. Il y a là, d'abord, anachronisme : 
même loyaux et modérés, les Libertins n'auraient 
pas été cela. Mais furent-ils loyaux et modérés? 
Là est la question, et c'est ce que leur histoire ne 
permet pas de soutenir. 



IX 



La lutte éclata, en 1546, à l'occasion d'une 
femme, Benoite Ameaax, mandée en Consistoire 
a à cause de plusieurs propos énormes, » Ces 



312 



CALVIN. 



propos, plus énormes^ en effet, dans la bouche 
d'une femme que dans une autre, étaient de Fa- 
nabaptisme tout pur; elle ne faisait, du reste, 
que répéter ce que lui avait enseigné son mari. 
Fabricant de cartes à jouer, Pierre Ameaux dé- 
testait Calvin, qui les avait fait interdire; il le 
détesta plus encore lorsqu'on eut condamné sa 
femme à quelques jours de prison, en le dési- 
gnant, lui, comme le premier auteur du scandale. 
Un soir, échauffé par le vin, il donna libre cours 
à sa colère, a Calvin n'était qu'un nouvel évêque, 
pire que ceux de jadis ; les magistrats, qui le sou- 
tenaient, étaient des traîtres. La vraie religion, 
c'était celle de lui, Ameaux, et des siens; celle de 
Calvin n'était que tromperie et tyrannie. » Le 
Consistoire le fit emprisonner, et le Conseil le con- 
damna à paraître à l'Hôtel-de-YiUe en demandant 
pardon à Dieu et à la justice. Mais Calvin sut 
qu'une portion du Conseil avait voulu être plus 
sévère, et, aussitôt, considérant le vote de la ma- 
jorité comme une faiblesse dangereuse, il refuse 
d'accepter pour la religion, pour l'Église, l'im- 
parfaite satisfaction qu'on leur offre. Si la faute 
d' Ameaux paraît au Conseil si légère, c'est donc 
que le Conseil regarde Calvin et ses collègues 
comme ayant prêché, selon le dire d' Ameaux, 
une doctrine fausse; il ne reste donc plus qu'à 



LIVRE TROISIÈME. 



313 



mettre les pasteurs en jugement, et les pasteurs, 
par la bouche de Calvin, déclarent qu'ils l'exi- 
gent. C'était aller bien loin ; c'était aussi établir 
un précédent bien dangereux. Les Deux-Cents, à 
qui le Conseil avait remis l'affaire, refusèrent d'en- 
trer dans cette voie, et, après beaucoup d'hésita- 
tions, condamnèrent Pierre Ameaux à la grande 
amende honorable, torche en main. L'irritation, 
dans le parti, était vive, et, il faut bien le recon- 
naître, assez fondée ; Calvin avait évidemment 
forcé la main aux Deux-Cents. Mais le gouverne- 
ment se montra décidé à ne tolérer aucun désor- 
dre. Quelques Libertins, peu de jours après, ayant 
troublé le sermon de Calvin en entrant avec grand 
bruit dans le temple, une potence fut dressée sur 
la place de Saint-Gervais, et cette potence, heureu- 
sement, n'eut à servir pour personne. La menace 
et la fermeté avaient suffi. 

Le sang devait couler l'année suivante. 

Parmi les chefs des Libertins était Jacques 
Gruet, ancien chanoine. Après avoir quelque 
temps professé l'incrédulité sérieuse et philoso- 
phique de Quintin, il avait jeté ce masque; l'in- 
crédulité la plus grossière, le plus complet mépris 
du christianisme, du Christ, de toute espèce de foi, 
respirait dans ses entretiens intimes. On le savait 
depuis longtemps, mais les preuves manquaient. 



CALVIN. 



Un jour, dans la chaire de Saint-Pierre, on 
trouva un billet rempli d'injures contre Calvin et 
ses collègues. Les soupçons se portèrent sur Gruet, 
qu'on avait vu roder autour du temple. On l'arrêta. 
Une perquisition faite chez lui amena la décou- 
verte d'écrits blasphématoires, et, de plus, mit 
sur la voie d'une correspondance tendant à livrer 
Genève au duc. On lui fit son procès, et il eut la 
tête tranchée. 

C'est donc à tort que sa condamnation a été 
représentée comme un monstrueux châtiment du 
billet à Calvin. Le billet ne fut que l'occasion, et, 
sur les découvertes faites, quand Gruet n'aurait 
pas été condamné, pour ses écrits, comme impie, 
il l'eût encore été, pour sa correspondance, comme 
traître. L'arrêt mentionne les deux crimes, et les 
considère, l'un et l'autre, comme entraînant la 
peine de mort. Nous reviendrons, dans le procès de 
Servet, sur cette jurisprudence, triste héritage des 
siècles catholiques ; mais nous devions, ici, com- 
mencer par laver Calvin du reproche injuste, ab- 
surde, d'avoir exigé le sang d'un homme pour 
une petite injure personnelle, pour une plai- 
santerie, car le billet de Gruet, écrit en patois 
savoyard, était moins une injure qu'une mau- 
vaise farce. 

Yers ce même temps avait commencé le triste 



LIVRK TROISIÈME. 



.115 



rôle qu'allait jouer Amied Perrin, l'ancien ami 
de Calvin. 

Sa femme était la fille de François Favre, jadis 
brave soldat et honorable citoyen, mais mainte- 
nant, dit Bonivard, « vieux, riche, et abêti par le 
vice. » Elle fut mandée en Consistoire à l'occasion 
d'un bal donné au mépris des Ordonnances, et où 
s'était trouvé cependant un des syndics, Amblard 
Corne. Le syndic écouta les remontrances de Cal- 
vin, déclarant même qu'il était bon que les grands 
fussent châtiés comme les petits; la femme ne 
voulut rien écouter, et se répandit en injures. On 
la condamna donc à quelques jours de prison, et 
son père, peu après, fut emprisonné aussi, mais 
pour débauche et adultère. Perrin, qui s'était 
aussi trouvé au bal, avait quitté la ville pour ne 
pas comparaître en Consistoire. Calvin lui écrivit, 
le suppliant, au nom de leur vieille amitié, d'im- 
moler son orgueil au bien de la république et 
d'imiter la soumission du syndic. Perrin, touché, 
revint à Genève, subit sans résistance un court 
emprisonnement, et parut réconcilié avec Calvin, 
C'était en mai 1S46. 

En février 1547, Favre est de nouveau mandé 
pour divers faits de débauche. Ses amis et tout le 
parti se mettent alors à soutenir que le droit d'ex- 
communier appartient au Conseil ; le Conseil, en- 



316 



CALVIN. 



clin, comme tout gouvernement, à accepter tout 
accroissement de pou^^oir, ne repousse pas cette 
idée. C'était le renversement de tout l'édifice de 
Calvin ; et cependant on ne peut nier que Tédifice 
même ne renfermât cet élément de ruine. Sans 
cesse appelé par le Consistoire à sévir contre des 
délits religieux, le Conseil, en fait, prononçait en 
dernier ressort, puisque la sentence, sans lui, 
était une lettre morte ; pourquoi donc ne pas pro- 
noncer aussi, s'il le jugeait bon, avant le Consis- 
toire, sans le Consistoire? Les Libertins, en sou- 
levant cette idée, ne se proposaient évidemment 
qu'une chose : enlever au Consistoire le plus im- 
portant de ses droits ; ils ne le donnaient au gou- 
vernement que dans l'espoir qu'il n'en userait 
pas, et que le grand ressort de la discipline calvi- 
nienne resterait indéfiniment détendu. Calvin eut 
donc besoin de toute son énergie pour arrêter le 
Conseil sur cette pente. Il n'obtint pourtant pas 
une décision formelle dans le sens de l'autorité du 
Consistoire ; on ne la reconnut qu'indirectement, 
et même sous la forme d'un reproche : le Consis- 
toire était prié de se presser moins, à l'avenir, 
d'appeler l'intervention du Conseil. Pâques ap- 
prochait ; une réconciliation parut désirable et 
possible. c( Il est advisé, dit le registre, que le dif- 
férend et la haine qui pourroit être entre les mi- 



Livre troisième. 



317 



nistres et le capitaine Perrin, sa femme et autres 
parents dudit Fayre , soit pacifié amiablement , 
toutefois que le dit Favre soit obéissant à Dieu et 
à la justice comme les autres citoyens, et qu'il 
mène autant meilleure vie que faire se pourra. » 
La recommandation est naïye, et Calvin eut pro- 
bablement, à se faire un peu violence pour sous- 
crire à un arrêté qui supposait une querelle entre 
égaux, un simple différend, quand il y avait eu 
condamnation par le Consistoire, autorité cons- 
tituée. Mais Calvin crut devoir céder, et le re- 
gistre constate que la réconciliation a eu lieu en 
Consistoire, où les ministres ont dit à Perrin et 
aux siens « non dures choses, mais bonnes et 
amiables remontrances. » 

Au mois de juin, Perrin est envoyé en France 
pour négocier un traité de commerce. Pendant son 
absence, sa femme donne de nouveaux sujets de 
plainte, et, à son retour, en septembre, il la trouve 
exilée avec son père à Pregny, tout près de Ge- 
nève, mais sur terres bernoises. Bravant égale- 
ment le Conseil et le Consistoire, il va la chercher, 
la ramène, et, entrant furieux dans la salle du 
Conseil, dont il interrompt la séance, il s'écrie 
qu'il a rendu assez de services pour qu'on ne dût 
pas se permettre de punir sa femme ou ses 
parents. 

18 



CALVIN. 



Ce n'était pas la première fois que ses parents ou 
lui réclamaient cette impunité, renversement de 
l'égalité républicaine comme de l'égalité reli- 
gieuse. Calvin, dans une lettre à Farel, nous ra- 
conte une de ces tristes scènes. « Si vous ne voulez 
décidément pas subir le joug du Christ, leur avait- 
il dit, bâtissez-vous quelque part une ville où vous 
puissiez vivre à votre fantaisie ; mais, tant que vous 
serez ici, vous n'échapperez pas aux lois, et, quand 
il y aurait en votre logis autant de diadèmes que 
de têtes. Dieu saura bien rester le maître. » Et ce 
fut là, dans tous ces débats misérables, sa cons- 
tante pensée. Qu'il parle en face aux rebelles ou 
qu'il raconte à un ami ses impressions intimes, 
toujours c'est du haut de sa foi, du haut de sa 
grande tâche, qu'il jugera les gens essayant de 
lui faire obstacle. Ils ont beau être humaine- 
ment redoutables ; Calvin les voit et les verra jus- 
qu'au bout dans toute leur petitesse d'insensés, et 
ce sera presque en plaisantant, lui qui plaisante 
si peu, qu'il parlera de leur haine, a On augmente, 
au dehors, ce que nous avons ici eu de fâcheries. 
On m'a fait mort, à Lyon, en plus de vingt sortes. . . 
Vrai est que Satan a ici assez d'allumettes ; mais 
la flamme s'en va comme celle des étoupes... Quant 
aux injures de Perrin, elles ne me pèsent non plus 
que sa personne a d'importance envers moi, qui 



LIVRE TROISIÈME. 



319 



est un peu moins qu'une plume. » Ainsi écrit-il, 
vers le même temps, à M. de Falais. Mais il a une 
autre raison, plus relevée, pour ne pas trop se 
plaindre de la vie que les Libertins lui font. Il 
sait, dit-il, quelle est a la condition des serviteurs 
de Dieu, » faits pour souffrir, et ce nous avons en- 
core jusqu'ici, ajoute-t-il, trop bon marché. » 

Perrin en appelait donc encore une fois à ses 
services, et, outre l'illégalité du fait, il se trouvait 
que ses services étaient en ce moment fort dis- 
cutés. Il revenait de France avec un traité favo- 
rable ; mais on avait eu vent de bien étranges 
pourparlers entre lui et le cardinal Du Bellay. Il 
n'avait été question de rien moins que d'un corps 
de cavalerie qui tiendrait quartier à Genève, sous 
le commandement de lui, Perrin, pour la défense 
de la ville, et, au besoin, des terres françaises 
d'alentour. C'était livrer Genève à la France. 
Perrin fut donc arrêté comme traître. Les preuves 
positives ne se trouvèrent pas; on put se con- 
vaincre, d'ailleurs, qu'il avait été moins coupable 
que présomptueux, léger, et, surtout, fort mal 
conseillé. On l'acquitta, mais en lui étant sa 
charge de capitaine général, charge de haute con- 
fiance, qui lui donnait, en cas de guerre, le com- 
mandement des troupes, et qui n'était évidem.- 
ment plus faite pour lui, 



320 ^ CALVIN. 

Les Libertins jetèrent les hauts cris ; d'autres, 
en grand nombre, trouvaient la peine trop douce. 
Les Conseils étaient divisés ; la ville était en proie 
à la plus violente agitation. Le 12 décembre, les 
pasteurs se rendent à l'Hôtel-de-Ville ; ils viennent 
remontrer qu'il se fait « beaucoup d'insolences, 
débauchements, dissolutions, inimitiés, qui tour- 
nent à la ruine de l'État. » Le 16, comme le Con- 
seil des Deux-Cents entre en séance pour discu- 
ter les mesures à prendre, une querelle s'élève 
entre quelques membres; elle devient bientôt gé- 
nérale, et de telles menaces sont proférées contre 
les pasteurs, contre Calvin surtout, que quelques 
personnes courent les prier de ne pas venir. Ils 
étaient à Saint-Pierre. Calvin laisse ses collègues, 
va seul à l'Hôtel-de-Ville, entre seul dans la salle. 
Les cris redoublent ; quelques épées sont tirées. 
Calvin s'avance au milieu, froid, impassible, et on 
se tait. c( Il sait, dit-il, que la première cause de 
toutes ces discordes, c'est lui. S'il faut du sang, 
qu'on verse le sien. » Le silence redouble ; il con- 
tinue. « Si l'on veut décidément qu'il s'exile, il 
s'exilera; si l'on veut essayer encore une fois de 
sauver Genève sans l'Évangile, qu'on l'essaye. » 
A ce défi, qu'appuyaient tous les souvenirs du 
désarroi où l'on s'était trouvé pendant l'exil de 
Calvin, plusieurs des plus irrités réfléchissent. Cet 



LIVRE TROISIÈME. 



321 



homme qu'ils peuvent briser, c'est, au dedans, le 
centre et le noyau de l'État, et, au dehors, c'est 
l'État même, personnifié en lui, grand par lui. 
Et ne vient-il pas, tout à l'heure, de se montrer 
plus grand qu'on ne l'avait encore vu? Qui peut 
être honteux de céder à un pareil homme? On 
s'adoucit; on vote l'oubli du passé. Trois jours 
après, Calvin rappelle que Noël approche, qu'il 
faut pouvoir communier ensemble. Il désire, 
quant à lui, tendre la main à Perrin. Perrin, de 
son côté, déclare qu'il ne veut de mal à personne, 
et qu'il est prêt à vivre en paix. 

Perrin, dans ce moment, était sincère; plu- 
sieurs des siens l'étaient probablement aussi. Mais, 
quand les principes restent en lutte, les hommes 
ne peuvent rester amis longtemps. 

X 

Le calme n'était donc qu'à la surface. 

Un an après les faits que nous venons de racon • 
ter, — et bien s'en faut que l'année entière (1548) 
se fût passée paisiblement, — nous retrouvons 
Calvin devant le Conseil. Il se plaint que des 
citoyens, Amied Perrin, entre autres, s'abstiennent 

18. 



322 



CALVIN. 



de la Cène ; il demande si c'est donc là ce qu'on 
avait promis. Kst-ce de lui que ces citoyens se plai- 
gnent? S'il voulait, à son tour, énumérer ses griefs, 
il n'en manquerait certes pas. Les Libertins l'abreu- 
vent des plus basses injures. Il y en a qui donnent 
son nom à leurs chiens. Quand il passe dans les 
rues, il y en a qui sifflent, d'autres qui crient Cal- 
vin de manière à faire entendre Caïn. Ce ne sont 
pas les chefs qui font ces choses, mais ce sont eux 
qui les inspirent, et, en tous cas, ils ne font rien 
pour que leurs amis s'en abstiennent. Il veut pour- 
tant demander encore une fois qu'on se réconcilie, 
que la communion de Noël ne soit pas profanée 
par des inimitiés ou délaissée pour des rancunes. 
Les syndics le remercient, et promettent de faire 
de leur mieux. — Un mois après , les Libertins 
avaient si bien manœuvré, que Perrin était pre- 
mier syndic. 

Tout semblait perdu; Calvin seul comprit que 
c'était peut-être chose heureuse, et, voyant ses 
collègues profondément découragés, il imagina de 
les relever par la voix même de ces magistrats 
dont ils avaient, semblait-il, tout à craindre. Com- 
ment s'y prit-il? Trouva- t-il moyen de ramener 
tout de bon, pour un temps, Amied Perrin? Les 
Libertins arrivés au pouvoir se piquèrent-ils de 
montrer qu'ils savaient être, eux aussi, des hommes 



LIVRE TROISIÈME. 



323 



de gouvernement et d'ordre? La majorité du Con- 
seil était-elle restée, malgré les élections nou- 
velles, meilleure qu'on ne pensait? Toujours est-i] 
que la proclamation du 18 janvier 1549 est une 
des plus chrétiennes et la plus chrétienne peut-être 
qui se fut encore faite. Considérant « les grands 
malheurs qui sont à présent par toute la terre, 
lesquels sont certains témoignages de l'ire de Dieu 
contre les hommes ; » considérant, d'autre part, 
c( qu'il nous lui faut rendre compte du peuple 
qu'il nous a commis en charge, yy tellement que 
son sang nous serait redemandé « si Dieu , par 
notre coulpe et négligence, étoit déshonoré et 
ses saintes ordonnances mises sous les pieds ; » 
voulant, enfin, suivre l'exemple a des bons rois de 
l'Église ancienne, et aussi des princes, seigneurs 
et magistrats chrétiens, qui se sont gouvernés selon 
la Parole de Dieu, » nous déclarons ce à tous les 
susdits nos sujets que nous sommes fort marris de 
ce que les saintes admonitions qui leur ont été 
faites par la Parole de Dieu, laquelle leur est jour- 
nellement prêchée, n'ont été mieux observées 
comme il appartenoit. » Une des causes de ce mal, 
c'est c( que les ministres de la Parole de Dieu ont 
été négligents et nont pas fait leur devoir en admo- 
nestant et reprenant.., » Curieux reproche ! Si cette 
proclamation, comme on le pense, est l'œuvre de 



m 



CALVIN. 



Calvin, c'était un singulier coup de maître que de 
faire recommander la sévérité aux pasteurs par 
ceux qui la leur avaient tant reprochée. Suit une 
longue énumération des désordres auxquels le Con- 
seil déclare que son «vouloir » est de tenir la main. 
Que tous, petits et grands, « se rangent donc à vivre 
chrestiennement. » Que les pères de famille soient 
c( diligents » à surveiller enfants et serviteurs ; que 
« nos officiers soient vigilants à faire observer nos 
ordonnances, sans aucun support ni de grand ni 
de petit ; » que ce les prêcheurs fassent leur devoir 
à être plus soigneux et ardents qu'ils 71 ont été à en- 
seigner^ admonester et redarguer les vices comme il 
faut, » Le reproche devient donc un ordre formel 
de n'épargner personne à l'avenir. 

Sincère ou non , le zèle du Conseil porta des 
fruits. Les pasteurs reprirent courage. Calvin, dans 
une lettre à Yiret, constate que tout va passable- 
ment, «malgré, dit-il, les efforts de nos adver- 
saires. » Il ne se faisait donc point d'illusion, et 
sentait bien que les vieux ferments subsistaient. 

Cet état relatif de calme et d'ordre fit ressortir 
d'autant les tristes folies d'un homme qui avait 
aussi rendu jadis des services, et qu'on avaitmême 
vu, en temps de peste, se dévouer noblement. 
Raoul Monnet, non content de vivre dans le désor- 
dre, avait dessiné ou fait dessiner une série d'es- 



LIVRE TROISIÈME. 



325 



lampes licencieuses, scènes de TAretin, trop bien 
rendues, scènes bibliques, ignoblement travesties. 
Il appelait ce recueil son Nouveau-Testament, le 
portait partout avec lui, et se plaisait surtout à le 
montrer aux jeunes gens. On lui fit son procès ; il 
fut condamné à mort. Les Libertins n'essayèrent 
pas de le sauver, soit que le crime leur parût assez 
grand pour qu'ils ne s'exposassent pas à en deve- 
nir solidaires, soit, comme le raconte Bonivard, 
que xMonnet eût porté le désordre et le déshonneur 
dans la maison de plusieurs d'entre eux. Sa mort 
ne fut donc pas, au moins visiblement, une cause 
d'irritation. 

Mais il restait assez d'autres causes, et les plus 
futiles concouraient avec les plus graves. 

Les Ordonnances défendaient de donner aux en- 
fants, à leur baptême , certains noms auxquels 
s'était attachée, sous le catholicisme, une signifi- 
cation superstitieuse. Claude promettait longue 
vie ; Balthasar, mie santé florissante ; etc. Or, quel- 
ques Libertins portaient de ces noms, Claude Ge- 
nève, par exemple, et Balthasar Sept. Ils s'obsti- 
naient à les donner aux enfants dont ils étaient 
parrains ; les pasteurs s'obstinaient à refuser, et le 
Conseil, à moins de violer ouvertement l'Ordon- 
nance, était obligé de donner raison aux pasteurs. 
Alors les Libertins se plaignaient qu'on leur ôtât 



326 



CALVIN. 



le droit d'être parrains , droit qu'ils se mettaient 
tout à coup à considérer comme infiniment pré- 
cieux. 

îl en était de même du droit de communier, — 
et ceci nous conduit à un des plus gra\^es incidents 
de cette longue lutte. 

Berthelier, fils du glorieux martyr politique de 
1521, ne se souvenait guère de son père que pour 
se croire tout permis. Cité plusieurs fois en Con- 
sistoire, il n'avait comparu qu'en insultant ou en 
se moquant, et ses moqueries étaient moins celles 
d'un homme que d'un écolier mal-appris. Ce fut 
lui qui, en 1553, remit sur le tapis la grande af- 
faire de l'excommunication , toujours pendante, 
mais assoupie ; le moment lui parut propice pour 
amener le Conseil à s'emparer du droit laissé 
jusque-là au Consistoire, mais, comme nous l'avons 
vu, contesté, contestable même, pour peu qu'il y 
eût mauvais vouloir contre ce dernier corps. 

Excommunié, pour divers scandales, peu de 
jours avant la Cène de septembre, Berthelier en 
appelle au Conseil; le Conseil, dominé par les 
amis de Berthelier, casse l'arrêt, déclarant que si, 
dans sa conscience, il croit pouvoir communier, 
il est libre. Selon nos idées d'aujourd'hui, rien de 
mieux; nous voulons que le pécheur soit averti, 
et, une fois averti, soit juge de ce qu'il devra faire 



LIVRE TROISIÈME. 327 

OU ne pas faire. En 1553, à Genève, c'était une 
violation et de la lettre et de T esprit des Ordon- 
nances, lois de l'État; c'était, d'ailleurs, un recul 
déplorable, sous la pression du vice et de l'incré- 
dulité. Aucun moyen de croire ou de faire croire 
qu'il fût question de protéger une conscience hon- 
nête contre une méticuleuse intolérance ; c'était 
bien au débauché, au brouillon, au séditieux, que 
le Conseil accordait, malgré la loi, l'autorisation 
de communier. Calvin déclare donc qu'il ne se 
soumettra pas, et que Berthelier, lui vivant, ne 
communiera pas. Le Conseil, tout en maintenant 
sa décision, fait secrètement prier Berthelier de ne 
pas paraître au temple. Berthelier ne promet rien, 
et le bruit se répand qu'il sera le lendemain à 
Saint-Pierre, accompagné d'une troupe d'amis. 

Le lendemain donc, 3 septembre, à l'heure or- 
dinaire, Calvin monte en chaire. Il aperçoit, dans 
l'auditoire, le groupe insolent des Libertins, déjà 
peut-être assez mal à leur aise, car ils se sentent 
isolés au milieu de la foule, et puis Calvin est là, 
devant eux. 11 n'a pourtant pas l'air de les voir. 
Aussi calm que jamais, du moins à l'extérieur, il 
prêche, comme Farel en 1538, sur les dispositions 
à apporter à la Sainte Cène. Puis : « Quant à moi, 
pendant que Dieu me laissera ici , puisqu'il m'a 
donné la constance et que je l'ai prise de lui, j'en 



328 



CALVIN. 



userai, quelque chose qu'il y ait, et je me gouver- 
nerai suivant la règle de mon Maître, laquelle 
m'est toute claire et notoire... Comme nous devons 
recevoir la Sainte Cène, si quelqu'un auquel il est 
défendu parle Consistoire sevouloit ingérer à cette 
Table, il est certain que je me montrerai, pour ma 
vie, tel que je le dois. » 

Les liturgies terminées, il descend de la chaire 
et bénit le pain et le vin. Les Libertins se lèvent, 
s'ébranlent pour s'approcher. Lui, alors, couvrant 
de ses mains les symboles sacrés : ce Vous pouvez, 
s'écrie-t-il, couper ces mains, briser ces membres. 
Mon sang est à vous ; versez-le... Mais vous ne me 
forcerez jamais à donner les choses saintes aux 
profanes ! » A ce geste, à cette \oix^ les profanes 
s'arrêtent. Ils se regardent, regardent autour 
d'eux. Un murmure d'indignation circule dans la 
foule, et, sans la sainteté du lieu, évidemment ce 
seraient des cris. La voix du peuple est pour Cal- 
vin. Les Libertins hésitent encore un instant, puis 
reculent. La foule s'ouvre ; ils sortent, et la Cène 
est distribuée aux fidèles, émus encore, mais fiers 
de leur pasteur et heureux de sa victoire. 

11 s'attendait à être banni; il en parla même ou- 
vertement dans son sermon de l'après-midi. « C'é- 
tait peut-être, dit-il, la dernière fois qu'il parlait 
au peuple de Genève, Fermement décidé à ne rien 



Livre troisièmê. 



329 



faire de ce qui n'est pas selon Dieu, il restera ce- 
pendant aussi longtemps que sa voix pourra se 
faire entendre; si on le contraint de se taire, alors 
il s'en ira. » Il avait pris pour texte le beau pas- 
sage des adieux de saint Paul aux Éphésiens. Il 
répéta, au milieu de son auditoire en larmes, les 
paroles de Tapôtre : c( Je vous recommande à Dieu 
et à la Parole de sa grâce, » — et il alla attendre 
chez lui l'ordre d'exiL 

L'ordre ne vint pas. Il vit bientôt que sa posi- 
tion, au contraire, était meilleure. On gagne tou- 
jours à montrer du courage, et il avait gagné, en 
outre, de mettre une fois les Libertins en présence 
du peuple, du vrai peuple, déjà las de leurs pré- 
tentions, de leurs révoltes , de leur mépris pour 
tout ce qui n'était pas eux. Cette séparation entre 
eux et le peuple allait s'accentuer rapidement. On 
vit de mieux en mieux qu'ils étaient en petit nom- 
bre, qu'ils formaient moins un parti qu'une fac- 
tion, et que, malgré les beaux noms genevois por- 
tés par quelques-uns d'entre eux, la nation gene- 
voise était ailleurs. 

Farel eut aussi son triomphe. Il était venu de 
Neuchâtel pour remplacer Calvin malade, et aussi, 
il faut bien le dire, pour assister à la mort de Ser- 
vet, car le procès de Servet, commencé en août, 
s'entremêlait à tout ce que nous venons de racon- 

. . 19 



330 



CALVIN. 



ter. Dans un de ses sermons, il ménagea peu les 
Libertins, les appelant même athées, soit qu'il fît 
allusion au panthéisme de quelques-uns, soit qu'il 
ne parlât que de leur yie sans Dieu, sans foi. Eux, 
aussitôt, de crier, et le Conseil fait signifier à 
Farel, déjà retourné dans son Église, qu'il ait à 
venir répondre sur ce dont on l'accuse. Les magis- 
trats de Neuchâtel voulaient le retenir. Il part; il 
arrive à Genève. A peine entré dans la ville, quel- 
ques Libertins le reconnaissent, l'insultent, par- 
lent de le jeter dans le Rhône. « Yoilà bien, leur 
dit-il, comme criaient, il y a vingt ans, les prêtres 
et les papistes ! » Mais il n'était pas seul, heureu- 
sement, à se rappeler ce qu'il avait fait, en ces 
temps-là, pour Genève. Une foule de gens accou- 
rent. On disperse les Libertins, et un nombreux 
cortège l'accompagne jusque chez Calvin. Le sur- 
lendemain, comme le Conseil venait de le faire ap- 
peler, des citoyens en grand nombre entourent 
l'Hôtel-de-Yille, et quelques-uns, au nom de tous, 
demandent audience. Ils venaient, nous dit le re- 
gistre de la Compagnie des Pasteurs, a s'opposer à 
rencontre de ceux qui s'étoient plaints de maître 
Farel. » Aucun père de famille, dirent-ils, ne s'é- 
tait joint à ces plaintes, et, quant à eux, ils te- 
naient Farel pour un bon et vrai serviteur de Dieu. 
c( Sur quoi fut ordonné, poursuit le môme régis- 



LIVRE TROlSlÈiME. 



331 



tre, que ledit maître Farelseroit reconnu pour vrai 
pasteur, comme il avoit toujours été, et fut déclaré 
qu'il avoit fidèlement prêché et fait son office. Il 
fut aussi par plusieurs appelé Père^ comme les 
ayant engendrés à Notre Seigneur, et qui avoit le 
premier dressé ici rÉglise... Le tout fut ainsi 
grande consolation aux enfants de Dieu, et confu- 
sion aux iniques. » L'autorité de Calvin s'accrut 
d'autant. De près, de loin, dans les mauvais jours 
comme dans les bons, jamais il n'avait séparé sa 
cause de celle de son vieux collègue. C'était lui 
que les Libertins avaient attaqué en Farel, et lui, 
par conséquent, déjà vainqueur en septembre, qui 
venait de vaincre, en novembre, avec Farel. 



XI 



Il put donc, sans risquer de paraître faible, se 
prêter aux nouveaux efforts que le Conseil allait 
faire pour mettre un terme aux divisions. On put 
croire un moment, en janvier loo4, que ce but 
était atteint. Berthelier et les siens avaient paru 
s'adoucir. On décida encore une fois que tout 
serait « mis sous les pieds, » qu'il y aurait à l'a- 
venir c( bonne et ferme union entre tous. » Mais 



332 



GÂLVlf^. 



Berthelier, supplié par le Consistoire de recon^ 
naître au moins qu'il y avait eu contre lui des 
griefs sérieux, s'y refusa nettement. Alors, comme 
à un signal donné, tout recommence, y compris 
les tapages , les orgies , les désordres de toute 
espèce, devenus inséparables des mouvements de 
ce malheureux parti. Les chefs discutent sur l'ex- 
communication, et, par moments, on les croirait 
gens sérieux; le reste est dans les cabarets à 
chanter des chansons impies, et, ce qu'ils chan- 
tent tout haut, ils savent bien que les chefs le 
chantent tout bas. Quelques -uns des plus bruyants 
sont emprisonnés ; mais, leurs amis ayant obtenu 
de les aller voir, la prison est témoin de scandaleu- 
ses fêtes. On y met ordre. Enfin, en octobre, sur de 
nouvelles instances, Berthelier consent à faire la 
paix, et, trois mois après, en janvier, Calvin ob- 
tient des Conseils une déclaration dans le sens des 
droits du Consistoire. 

Mais Berthelier n'avait cédé un moment que 
pour mieux cacher ses projets et ceux du parti. 
Les petites révoltes n'aboutissant à rien, on s'oc- 
cupa d'en organiser une grande. 

Le prétexte était tout trouvé, et même assez 
spécieux. Cette majorité, toujours plus forte, qui 
s'était dessinée contre les Libertins, comptait dans 
ses rangs beaucoup de nouveaux venus. Français 



LIVRE TROISIÈME. 



333 



ou Italiens. Les Libertins étaient presque tous 
anciens Genevois. Était-il naturel, était-il juste 
que les nouveaux venus fissent la loi aux enfants 
du pays? 

Quelques écrivains, de nos jours, ont posé la 
question dans ces mêmes termes. L'histoire les y 
autorisait- elle? 

Nous avons déjà relevé une de leurs erreurs, 
celle de considérer les Libertins comme des gens 
à principes, des patriotes vrais, des amis vrais de 
la liberté genevoise. Quoique les limites et le su- 
jet de ce livre nous aient fait omettre bien des 
choses, ce que nous avons raconté suffit ample- 
ment, ce nous semble, à prouver le contraire. 

Nous Yoici devant une autre erreur. Les Liber- 
tins étaient anciens Genevois, c'est vrai ; mais, 
d'abord, étaient-ils la majorité de la nation ? Tout 
indique, plutôt, surtout dans les derniers temps, 
qu'ils étaient peu, très-peu, et on comprend sans 
peine que leur conduite eût éloigné d'eux bien 
des gens primitivement séduits par les idées libé- 
rales dont ils se disaient les apôtres. Les réfugiés 
venaient donc en aide à une majorité réelle, con- 
sidérable, mais harcelée par une minorité turbu- 
lente et sans frein. 

Ce n'est là, pourtant, qu'une considération ac- 
cessoire. La vraie question, la voici. 



334 



CALVIN, 



Genève devait nécessairement ou se résigner à 
n'être rien, ou être et être toujours mieux ce que 
la Réforme l'avait faite. Nous l'avons vu : Genève 
livrée aux Libertins, c'eût été ou Genève recon- 
quise bientôt par ses anciens maîtres catholiques, 
où Genève s'acheminant d'elle-même vers le ca- 
tholicisme par la corruption et l'anarchie. Ce n'est 
pas sans raison que les écrivains catholiques se 
montrent si doux envers eux, s'indignent si fort 
des sévérités de Calvin. Que ne dirait-on pas, en 
sens inverse, si Cahin avait toléré leurs désordres ! 
Que de réflexions sur la Réforme ouvrant la porte 
à tous les vices ! Mais Calvin s'est jeté courageuse- 
ment en travers ; Calvin a sauvé Genève et la Ré- 
forme : donc Calvin a été un despote, un tyran, et, 
les Libertins, des victimes. Il est vrai que ces 
mêmes écrivains ne renoncent pas, pour cela, à 
l'autre thèse, celle qui veut que Réforme et désor- 
dres aient nécessairement marché de front. Les 
réfugiés, selon eux, étaient l'écume de l'Europe; 
rindulgence que Calvin n'avait pas pour les Li- 
bertins, il l'avait pour ces gens tarés qui venaient 
servir son despotisme. Des gens tarés, il y en eut, 
en elfet, quelques-uns, comme dans toutes les 
émigrations; mais comment le sait-on? Précisé- 
ment par les plaintes de Calvin, et par l'ardeur 
qu'il mita en débarrasser Genève. Jamais homme 



LIVRE TROISIÈME. 



335 



n'a moins pu être accusé d'avoir eu deux poids 
et deux mesures. 

Si donc le vrai citoyen d'un pays n'est pas celui 
que ce pays a vu naître, mais celui qui, citoyen 
ou non par la naissance, comprend les conditions 
de l'existence et de la grandeur du peuple, tra- 
vaille et combat en conséquence, persévère, aime 
et se dévoue, — certainement les réfugiés étaient 
citoyens de Genève, et Genève n'en avait point de 
meilleurs. Il n'était pas légalement citoyen, ce 
Farel que les vrais représentants de Genève, les 
vrais amis de l'Église et de la patrie, venaient de 
saluer du nom de père ; il ne l'était pas davan- 
tage, Calvin, le plus grand de tous, car il n'en eut 
le titre qu'en 1559, cinq ans avant sa mort. Qu'im- 
porte ! Avant de l'être par les lois du pays, ils 
l'étaient en vertu d'une autre loi, l'Évangile, loi 
du pays aussi, et la plus haute. Là était le lien, là 
l'unité. L'histoire n'offre peut-être aucun exemple 
d'une si rapide et si complète absorption de na- 
tionalités, de caractères. On arrivait à Genève, non- 
seulement comme dans un refuge, mais comme 
dans une patrie à laquelle on vînt faire hommage 
de tout ce qu'on avait souffert, en d'autres pays, 
pour la même cause. 

Voilà les hommes que les Libertins s'indi- 
gnaient de voir se multiplier à Genève, Ils ne 



336 



CALVIN. 



voyaient en eux que des suppôts de Calvin; ils 
ne comprenaient rien à ce pieux héroïsme qui' 
leur avait fait quitter châteaux et terres pour 
devenir simples sujets d'une toute petite répu- 
blique, et se soumettre à ces Ordonnances rigides 
dont eux, bourgeois, ne voulaient pas. Ils leur 
prodiguaient même la raillerie, l'insulte, ce Ils ou- 
tragent honteusement, écrit Calvin en novembre 
1553, les exilés du Christ. » Ceux qui n'avaient 
rien sauvé de leur fortune, les Libertins leur re- 
prochaient le pain de l'hospitalité , ou, s'ils ga- 
gnaient leur vie en travaillant, s'efforçaient d'a- 
meuter contre eux les ouvriers et les marchands 
genevois ; ceux qui arrivaient avec de l'or, on les 
représentait comme venant pour acheter ou tra- 
hir la république. En avril 1553, Amied Perrin 
avait demandé qu'on leur enlevât leurs armes, à 
l'exception de l'épée , qu'ils ne devaient même 
point porter en public. En juillet 1554, il de- 
manda qu'on leur ôtât même leurs épées. Ils 
avaient formé, disait-il, le projet de livrer Genève 
au roi de France, et c'était Henri II lui-même qui 
avait révélé la chose dans une lettre écrite au Con- 
seil de Berne. Les réfugiés s'émurent. L'accusa- 
tion n'était pas seulement fausse, mais absurde. 
Livrer Genève à ce Henri II qui se baignait dans 
le sang de leurs frères, à cette reine Catherine qui 



LIVRE TROISIÈME. 



337 



avait apporté en France toutes les perfidies et tou- 
tes les cruautés des cours de son pays ! On somma 
Perrin de fournir des preuves. Le syndic Lambert, 
frère du martyr de Chambéry, lui rappela en plein 
Conseil des Deux-Cents qu'il avait été moins scru- 
puleux, sept ans auparavant, lorsqu'il voulait faire 
loger dans la ville deux cents cavaliers soldés par 
le roi de France. Lambert conclut qu'une large 
hospitalité devait continuer à être offerte aux exi- 
lés, qu'il fallait donner la bourgeoisie à plus en- 
core qu'on ne l'avait fait jusque-là, puisque seule- 
ment quatre-vingts avaient été reçus depuis cinq 
ans, et que Genève avait tout à gagner à s'enrichir 
de pareils citoyens. 

Soixante, environ, furent reçus pendant les pre- 
miers mois de 1Sd5; et si le syndic Lambert fût 
revenu au monde un siècle après, il eût reconnu 
avec joie, parmi les noms les plus illustres et les 
plus honorables de Genève, bon nombre de ces 
soixante ou des quatre-vingts d'auparavant. Le 13 
mai, les Libertins, par Torgane de deux des leurs, 
se plaignent de ces admissions nombreuses ; mais 
le Conseil ne les écoute pas. Le 15 et le 16, nou- 
velles plaintes. Le peuple, disent -ils, pourrait bien 
enfin s'émouvoir. Le Conseil ordonne une enquête. 

Les Libertins n'attendirent pas le résultat. 

Le 18 mai, dans la soirée, une taverne réunis- 



338 



CALVIN. 



sait Berthelier, Perrin, deux autres chefs, et un 
certain nombre de a compagnons des tumultes, » 
comme dit Bonivard. « Après que la langue, pour- 
suit-il, eut fait son office, le vin émut les pieds et 
les mains à faire le leur. » Perrin n'était cependant 
pas décidé. On l'excite; on le flatte en lui disant 
que le peuple compte sur lui, que c'est lui qu'on 
s'attend à voir à la tête du mouvement. Il cède, il 
marche, et bientôt l'afl'aire est en train. 

Elle ne fut pas longue. Les révoltés ne trouvè- 
rent, sur aucun point, l'appui qu'ils avaient espéré. 
Ils eurent beau crier et faire crier que les réfugiés 
allaient saccager la ville ; les citoyens ne s'émurent 
pas, ou, du moins, ne s'émurent que pour aller 
grossir les rangs des amis de l'ordre. Il y eut 
cependant quelques rencontres meurtrières, mais 
nulle part un commencement de succès pour la 
révolte. Les troupes balayèrent tout ce qdi résistait, 
prirent ce qu'elles purent prendre, et tout se 
trouva terminé. 

Les Libertins semblaient avoir pris d'avance à 
tâche de ne mériter aucune indulgence ; ils n'en 
obtinrent aucune. Plusieurs têtes tombèrent sous 
la hache. Celle d'un frère de Berthelier en fut ; celle 
de Berthelier, celle de Perrin en eût été, s'ils n'a- 
vaient réussi à fuir. D'autres aussi avaient fui. Le 
reste fut exilé. 



LIVRE TROISIÈME. 



339 



Il est toujours pénible d'avoir à enregistrer 
des exils, des supplices; on voudrait ne trouver 
sur son chemin que des amnisties. Genève pou- 
vait-elle, en 1555, réaliser cet idéal? Quand les lois 
et les mœurs du temps lui auraient permis d'être 
clémente, eût-elle pu Têtre, dans ce cas, sans se 
condamner à repasser par tous les maux des neuf 
dernières années? Les Libertins avaient tout fait 
pour qu'elle ne pût faire autrement que de les 
écraser, si elle ne voulait périr, après, une longue 
agonie, par leur système et leurs désordres. 

Les survivants, du reste, firent peu regretter les 
morts. Réfugiés sur terres bernoises, mais presque 
aux portes de Genève, plus d'une fois leur ven- 
geance frappa quelque citoyen inoffensif, et il fal- 
lut obtenir de Berne qu'on les forçât de se fixer 
plus loin. Ils poussèrent alors le gouvernement 
bernois à solliciter leur retour, puis à l'exiger ou- 
vertement, se constituant juge entre Genève et les 
bannis. La république, après cela, n'avait plus 
qu'à être vassale et bientôt sujette de Berne. Il 
fallut, pour conjurer cet orage, beaucoup de fer- 
meté mais aussi beaucoup de prudence, car Berne 
était puissante et Berne n'aimait pas Genève. Ce 
fut Calvin qui mena l'affaire. Berne dut renoncer 
à ses prétentions envahissantes; mais, n'espérant 
plus rien de ce côté, les Libertins cherchèrent 



340 



CALVIN, 



ailleurs. Tout leur était bon contre Genève. En ^ 
1563, les magistrats sont informés que le duc de 
Savoie prépare un coup de main contre la ville, et 
on acquiert la preuve que ce sont les Libertins 
exilés qui ont conseillé, arrangé la chose. Ils ont 
reçu de l'argent du duc; ils se sont réservé le 
pillage d'un certain nombre de maisons, et, si l'en- 
treprise échoue, comme ils ne pourront plus res- 
ter sur le territoire des Bernois, alliés de Genève, 
ils recevront des terres en Savoie. — La ville, mise 
aussitôt en bon état de défense, ne fut pas 
attaquée ; les Libertins en furent pour la honte de 
s'être vendus aux deux grands ennemis de leur 
patrie, le duc de Savoie et le pape. Calvin demanda 
au Conseil d'ordonner un jeune d'actions de grâ- 
ces. Le jeune eut lieu, et la nation se trouva una- 
nime à remercier Dieu de cette nouvelle déhvrance. 
Trente-neuf ans plus tard, dans cette fameuse 
affaire de V Escalade^ qui fut si près d'être le tom- 
beau de Genève, on retrouva encore des traces de 
ce misérable parti, toujours prêt à faire cause 
commune avec les ennemis de Genève et de la 
Réforme. Nous savons ce que les ennuis de l'exil 
peuvent amasser d'aigreur dans une âme, même 
loyale, même nourrie du patriotisme le plus pur; 
les Libertins ne seraient pas les premiers à qui 
cette aigreur eût fait haïr une patrie anciennement 



LIVRE TROISIÈME. 



341 



aimée. Mais, de bonne foi, l'histoire de leur con- 
duite antérieure autorise-t-elle à les ranger parmi 
ces proscrits honorables? Et quand leur cause eût 
été ce qu'ils prétendaient, celle de la liberté, qu'a- 
vaient-ils fait, comme hommes, qui ne les montrât 
incapables de la comprendre, indignes de la sou- 
tenir? 



XII 



Mais revenons. Nous ne devons pas dépasser, 
pour le moment, l'exil des Libertins, en mai 1555. 
C'est, dans la vie de Calvin, la clôture de cette im- 
portante période que nous avons Yue commencer 
en 1546. Nous venons de la parcourir sur le ter- 
rain politique; reprenons-la sur le terrain reli- 
gieux, beaucoup trop voisin, malheureusement, du 
premier. 

Il est une remarque qu'on ne pourrait guère ne 
pas faire à chaque nouveau détail de la longue 
lutte que nous yenons d'esquisser. Dans quel état 
d'esprit et d'âme devait se trouver un homme en- 
veloppé de ce tourbillon, heurté de tous ces chocs, 
perpétuellement en cause dans les plus petites 
comme dans les plus grandes affaires? Ce dernier 



342 



CALVIN. 



trait est surtout à noter. Dans les grands combats, 
on peut plus facilement rester calme, maître de 
soi; l'importance même de la lutte, le rôle élevé 
qu'elle yous donne, vous aide à vous maintenir à 
une hauteur digne d'elle. Mais avoir, à la fois, et 
la conduite de la guerre et le souci des plus misé- 
rables détails, combattre le lion et être assailli, 
en même temps, par des nuées de mouches, — 
voilà qui peut aigrir, exaspérer le plus doux des 
hommes, et à plus forte raison celui qui sera déjà, 
de sa nature, irritable et ardent. Tout, d'ailleurs, 
tend à s'user dans ce monde, même la constance 
d'un Calvin. Ce même homme que nous avons vu, 
dans les premiers temps de la lutte, mépriser de 
si haut les fureurs de ses adversaires, nous lui 
verrions, quelques années après, des moments 
d'épuisement, courts, mais cruels. « Mieux me 
vaudrait, écrira-t-il à Wolff en 1555, être brûlé 
une bonne fois par les papistes, que d'être inces- 
samment torturé par ces gens-ci... Une seule 
chose me soutient dans ce rude service : c'est que 
la mort viendra bientôt me donner mon congé. 
Prenez donc, dans ces neuf années, un jour quel- 
con-que, et allez à Genève voir Calvin. Vous venez 
pour le réformateur , pour l'homme dont le nom 
rempHt l'Europe, et, certes, vous le trouverez ; mais 
savez-vous qui vous trouverez aussi? Un homme 



LIVRE TROISIÈME 343 

qu'on poursuit des plus ignobles taquineries, qu'on 
irrite à plaisir par les plus grossiers petits affronts. 
Accompagnez-le par les rues, et vous entendrez 
ces sifflets dont il vous a parlé. Ce chien qui vient 
se jeter entre ses jambes, on le rappelle en l'appe- 
lant Calvin, et le chien obéit, car c'est son nom. 
Sur ce pont qu'il traverse, le voilà presque ren- 
versé par trois mauvais sujets qui ont feint de ne 
pas le voir, comme la femme de Perrin, sortant 
de la ville à cheval, a renversé hier un autre pas- 
teur et a failli le tuer. Passez un soir sous ses 
fenêtres, et c'est merveille si vous ne rencontrez 
pas quelque Libertin awé lui criant quelque 
injure, ou chantant quelque abominable couplet. 
Jeudi dernier, en Consistoire, il lui a fallu essuyer 
les sarcasmes de ce jeune homme, de cet homme, de 
cette femme ou de cette fille qu'on enverra bien en 
prison, mais qui ont juré de recommencer ; jeudi 
prochain il en entendra tout autant, ou pis encore. 
Et tout cela n'est que l'accompagnement des pré- 
occupations plus graves du dedans et du dehors, 
des méditations de l'écrivain, des soins d'une 
correspondance immense, des fatigues du pasteur 
et du prédicateur, des souff'rances, enfin, et des 
angoisses du malade, car nous savons ce que souf- 
frait, physiquement, cette tête si travaillée. On est 
pris de vertige rien qu'à penser à tout cela, et il 



344 



CALVIN. 



faut y penser, pourtant, si on ne veut être injuste 
envers celui à qui ses nerfs irrités firent plus d'une 
fois écrire ou faire ce que nous aimerions mieux 
qu'il n'eut pas écrit ou pas fait. 

Ajoutez, enfin, l'isolement douloureux où le 
plongea, dès 1549, la mort de sa femme. 

Nous l'avons laissée au moment où elle venait 
de perdre le troisième et dernier des enfants 
qu'elle eut de lui. « Sa santé, toujours délicate \ 
fut ébranlée par ces coups répétés. Ses dernières 
années s'écoulèrent dans un état de langueur et 
de souffrance dont on retrouve la mélancolique 
expression dans les lettres du réformateur. Tantôt 
il prend congé de madame de Falais au nom de 
sa femme « qui gît au lit, malade ; » tantôt il lui 
offre les salutations ce d'une femme ressuscitée; » 
ailleurs, il demande pour elle les prières de ses 
amis. c( Salue ta femme, écrit-il à Yiret ; la mienne 
est sa triste compagne dans les langueurs de la 
maladie. Je redoute une issue funeste. Mais n'est- 
ce pas assez de tant de maux qui nous menacent 
dans le présent? Le Seigneur nous montrera peut- 
être un visage plus favorable. » Le savant médecin 
Benoît Textor multiplie les avis de sa sollicitude 
au chevet d'Idelette ; mais les secours de l'art sont 



^ Nous reprenons le récit de M. Jules Bonnet. 



LIVRE TROISIÈME. 



345 



impuissants, et le réformateur, témoin des soins 
prodigués à sa compagne, s'en souviendra pieuse- 
ment un jour, en dédiant à Textur son Commen- 
taire sur la seconde épîtré aux Thessaloniciens. 

» Aux premiers jours d'avril 1549, l'état d'Ide- 
lette empira. Les amis de Calvin, Bèze, Hotman, 
Des Gallars, Laurent de Normandie, accoururent 
auprès de lui dans la prévision d'un malheur pro- 
chain. Détachée du monde, dont elle avait appris à 
c( user comme nen usant points » Tdelette ne tenait 
plus à la terre que par ses sollicitudes sur le sort 
des enfants qu elle avait eus de son premier mari. 
Mais, par un scrupule délicat ou par une foi supé- 
rieure, elle se taisait sur le sujet de ses préoccu- 
pations maternelles. Une de ses amies la pressant 
d'en parler à son mari : ce Pourquoi le ferais-je? 
répondit-elle. Ce qui m'importe, c'est qu'il soient 
élevés dans le bien... S'ils sont vertueux, ils trou- 
veront en lui un père ; s'ils ne l'étaient pas, pour- 
quoi les lui aurais-je recommandés?» Dans un 
dernier entretien, Calvin, allant au-devant de ses 
secrètes pensées, lui promit de les traiter comme 
ses propres enfants. « Je les ai déjà recommandés 
à Dieu, dit-elle. — Mais cela n'empêche pas, ré- 
pondit-il, que je n'en prenne soin aussi. — Je 
sais bien, reprit-elle alors, que tu n'abandonneras 
pas ceux que j'ai confiés au Seigneur. » Tranquille 



346 



CALVIN. 



sur ce sujet, elle vit approcher la mort avec séré- 
nité. La constance de son âme ne se démentit pas 
au milieu de ses souffrances, mêlées de défail- 
lances continuelles. A défaut de paroles, son re- 
gard, ses gestes, l'expression de sa physionomie, 
disaient la foi qui la soutenait à sa dernière heure. 
Dans la matinée du 6 avril, le ministre Bourgoin 
lui adressa de pieuses exhortations. Elle s'y asso- 
ciait par des exclamations entrecoupées, mais ar- 
dentes, qui semblaient un élan anticipé vers le 
ciel. « résurrection glorieuse!.. Dieu d'Abra- 
ham et de nos pères!...» Mais, à sept heures, elle 
défaillit de nouveau, et, sentant que la voix allait 
lui manquer: Priez, dit-elle, mes amis; priez pour 
moi ! » Calvin s'approcha ; elle manifesta sa joie 
par ses regards. D'une voix émue, il lui parla de 
la grâce du Christ, du pèlerinage terrestre, de l'as- 
surance d'une éternité bienheureuse, et termina 
par une fervente prière. Elle suivait en esprit ces 
paroles, et se montrait attentive à la sainte doc- 
trine. Yers neuf heures, elle expira, mais si dou- 
cement qu'on ne savait si elle s'était endormie ou 
si elle avait cessé de vivre. 

» Tel est le récit transmis par Calvin lui-même 
à Farel et à Yiret, et terminé par un triste retour 
sur son existence, condamnée à la solitude du 
veuvage. c( J'ai perdu, dit-il à Yiret, l'excellente 



LIVRE TROISIÈME. 



347 



compagne de ma vie, celle qui ne m'eût jamais 
quitté, ni dans l'exil, ni dans la misère, ni dans la 
mort. Elle m'était une aide précieuse, ne s'occu- 
pant jamais d'elle-même... Je comprime ma dou- 
leur tant que je puis ; mes amis font leur de- 
voir, mais, eux et moi, nous gagnons peu de chose. 
Tu connais la tendresse de mon cœur, pour ne 
pas dire sa faiblesse. Je succomberais, si je ne fai- 
sais effort sur moi-même pour surmonter mon 
affliction. » La lettre à Farel n'est pas moins tou- 
chante. «Adieu donc, cher et bien-aimé frère ; que 
Dieu te dirige par son Esprit et m'assiste dans 
mon épreuve. Je n'aurais pas résisté à ce coup s'il 
ne m'avait, du ciel, tendu la main. C'est lui qui 
relève les cœurs abattus, qui fortifie les genoux 
tremblants. » Calvin eut cependant la force d'ac- 
complir tous les devoirs de son ministère, et sa 
constance, au milieu de ses larmes, excita l'admi- 
ration de ses amis. Mais le souvenir de celle qu'il 
avait perdue ne s'effaça jamais de son cœur; 
quoique jeune encore, il ne songea jamais à for- 
mer d'autres liens, et il ne prononçait le nom dl- 
delette qu'avec un profond respect pour ses vertus 
et une tendre vénération pour sa mémoire. 

» Jamais hommage plus légitime et regrets plus 
mérités. En perdant Idelette de Bure, Calvin ne 
perdait pas seulement la compagne de son minis- 



348 



CALVIN. 



tère et de sa vie : il perdait aussi une yertu. Si le 
rôle de la femme chrétienne est de consoler et de 
bénir, de rappeler aux hommes les droits de la 
charité, trop méconnus dans les siècles de révolu- 
tions, personne ne fut plus digne qu'Idelette d'ac- 
complir auprès du réformateur une telle mission. 
Souvent malade et chagrin, aigri par les résistances 
des hommes et par celles des choses, qui ne se 
plient que lentement aux desseins du génie, Calvin 
perdit trop tôt ces affections domestiques pour 
lesquelles il était si bien fait, et dont il n'éprouva 
que neuf ans la salutaire influence. Que de fois, 
sans doute, dans ces années de luttes héroïques et 
de secrètes défaillances dont sa correspondance 
reproduit les phases, il retrouva le calme auprès 
de la femme courageuse et douce qui ne savait pas 
transiger avec le devoir! Que de fois peut-être il 
fut modéré, attendri, par une de ces paroles qui 
viennent du cœur, et dont la femme a le secret ! 
Et quand enfin vinrent des jours plus sombres, 
quand la controverse des opinions, se mêlant au 
choc des partis, suscita Bolsec, Servet, Gentilis, 
qui peut dire combien les conseils et la miséricor- 
dieuse influence d'Idelette de Bure manquèrent au 
réformateur? » 



LIVRE TROISIÈME. 



349 



XIII 



Il serait téméraire d'insister trop sur cette der- 
nière idée ; les torts de Calvin furent trop graves 
pour qu'une supposition, même plausible, suffise 
à les laver. Une chose reste, pourtant : c'est que 
les tristes faits dont le souvenir s'associe aux noms 
de Bolsec, de Servet et de Gentilis, furent tous 
postérieurs à la mort d'Idelette. Un autre nom, 
celui de Castalion, a été souvent prononcé comme 
rappelant également l'intolérance de Calvin. Or, 
la querelle avec Castalion eut lieu à deux repri- 
ses, l'une avant, l'autre après 1549, et ce n'est 
réellement qu'à la seconde que Calvin se montra 
dur, violent et injuste. En 1544, il n'avait ait que 
s'opposer à ce que Castalion, professant certaines 
idées nouvelles sur le Cantique des Cantiques, sur 
la descente de Jésus Christ aux enfers, etc., fût 
nommé pasteur à Genève ; il lui avait même 
donné, au nom de la Compagnie, un certificat 
portant qu'on l'excluait à regret, yn son mérite, 
son zèle, et les services qu'il avait rendus, au 
collège, comme régent. Ce procédé, d'une rare 



350 



CALVIN. 



douceur à cette époque, oe l'avait pas empêché de 
garder rancune à Calvin, jusqu'à l'interrompre, un 
jour, en plein sermon. Calvin le fit censurer, et 
c'était bien le moins qu'on put faire à qui avait 
troublé le culte ; mais il n'y eut alors rien de plus. 
Castalion s'était volontairement démis de ses fonc- 
tions de régent; il se retira volontairement à Bâle, 
et c'est là que nous le retrouverions, mais seule- 
ment dix ans après, injustement et violemment at- 
taqué par Calvin pour s'être élevé contre le sup- 
plice de Servet. 

Passons maintenant de 1544 à 1551, et abor- 
dons l'affaire de Bolsec. 

Plus nous l'avons étudiée, mieux nous est ap- 
paru le vrai motif de l'importance qu'on y a mise : 
ce n'est pas la personne de Bolsec, c'est son livre 
contre Calvin qui lui a valu tant d'intérêt de la 
part des ennemis de Calvin, Non que nous pré- 
tendions aucunement approuver l'extrême âpreté 
du réformateur envers lui; nous avons déjà fait 
assez souvent notre profession de foi à cet égard, 
et on voudra bien ne pas exiger que nous la re- 
fassions tout entière à chaque occasion. Mais, en- 
fin, Bolsec ne fut ni brûlé ni décapité; Bolsec fut 
simplement banni, et le supplice de Servet, qu'on 
a tant exploité, devrait au moins faire trouver rela- 
tivement bien douce la condamnation de Bolsec, 



LIVRE TROISIEME. 



351 



Mais lie fallait-il pas faire à tout prix un piédes- 
tal à celui dont on répétait si complaisamment les 
calomnies? 

Jérôme Bolsec avait été Carme à Paris. Dénoncé 
pour quelques sermons qui sentaient la Réforme, 
il avait du quitter la France et s'était réfugié à 
Ferrare. Après divers voyages, il vint à Genève, 
non comme théologien, mais comme médecin. 
Bientôt, cependant,âl recommença à s'occuper de 
théologie, et on sut que ses opinions sur quel- 
ques points, notamment sur la prédestination, 
n'étaient pas celles de la théologie genevoise. La 
Compagnie le fit venir. Il promit de se taire, et, 
pendant plusieurs mois, les registres ne font plus 
mention de lui. Le 16 octobre, au sermon du 
jeudi, ayant entendu exposer, dans toute sa ri- 
gueur, la prédestination calvinienne, il prit vive- 
ment la parole. C'était là, dit-il, non-seulement 
une erreur, mais une hérésie, et il le prouverait 
quand on voudrait. Calvin, non moins vive- 
ment, releva l'accusation, et un des témoins de 
cette scène , substitut du lieutenant criminel , 
c( voyant, dit le registre, le scandale que le dit 
maître Jérôme avoit fait en l'église, » le fit con- 
duire en prison. Les pasteurs s'assemblèrent le 
jour même, et décidèrent d'avoir, devant le Con- 
seil, une conférence avec Bolsec, Cette conférence 



352 



CALVIN. 



eut lieu. Bolsec se défendait habilement, et, plus 
d'une fois, ce fut à Calvin à se défendre, notam- 
ment quand Bolsec eut développé l'idée que sa 
doctrine pouvait conduire à faire Dieu auteur du 
mal. Calvin reproduisit avec beaucoup de vigueur 
ce qu'il avait déjà souvent répondu à ce reproche, 
malheureusement assez fondé. 

La discussion dura deux jours. Le Conseil était 
fort embarrassé. Non qu'il hésitât à donner raison 
à Calvin; mais les arguments de Bolsec ne lui pa- 
raissaient pas tellement mauvais qu'il y eût lieu à 
le condamner sévèrement. On écrivit donc aux 
Églises suisses pour leur demander leur avis. Le 
Conseil, en attendant les réponses, voulait relâcher 
Taccusé, sous caution néanmoins ; Bolsec ne resta 
en prison que faute d'avoir trouvé quelqu'un qui 
répondît pour lui. 

L'Église de Zurich conseilla la sévérité ; Berne 
et Baie, l'indulgence. L'arrêt, prononcé le 18 dé- 
cembre, est très-sévère dans la forme, très-doux au 
fond. Bolsec, nous l'avons déjà dit, fut condamné 
à quitter Genève, avec défense d'y revenir. Remar- 
quez que ce n'était même point un Genevois qu'on 
chassât de sa patrie, mais un étranger établi depuis 
moins d'un an dans le pays. Calvin avait-il de- 
mandé une peine plus sévère? Rien, dans le pro- 
cès, ne l'indique, et, quelques jours après la con- 



LIVRE TROISIEME. 



353 



damnation, dans une lettre à BuUinger : ce Des 
médisants, dit Calvin, ont répandu le bruit que 
nous voulions une peine plus dure, et on Fa cru 
sottement. » Or, Calvin n'a jamais dissimulé ses 
rigueurs ; s'il déclare, ici, n'avoir pas voulu autre 
chose que le bannissement, c'est que c'est vrai, et 
nous pouvons le croire d'autant mieux que nous le 
verrons plus franc, en ce même temps, dans son 
horreur pour les opinions de Bolsec. C'est une 
triste lettre que celle où il rompt avec son ancien 
ami, M. de Falais, coupable de n'avoir pas eu pour 
Bolsec la même horreur. Il aimerait « cent fois 
mieux être papiste, » dit-il^ que d'être ou Bolsec 
ou Castalion. Yoilà ce que le réformateur a pu 
écrire, et c'est une affligeante page dans l'histoire 
du cœur humain. Mais nous étions dans une ques- 
tion de fait; restons-y. Le nom de Bolsec est ex- 
ploité, contre le réformateur, comme celui d'un 
martyr, — et le fait est que Bolsec fut simplement 
banni de Genève. Quant à ceux qui s'indigneraient 
que Bolsec ait été même banni, nous ne saurions 
que leur dire, sinon qu'ils n'entendent rien à la 
manière dont la question se posait pour la Ré- 
forme et pour Genève, pour Genève surtout. Sou- 
haiter qu'elle eut ouvert ses murailles à toutes les 
variations et à toutes les hardiesses de la pensée 
religieuse, c'est vouloir que ce grand levier, la 

20 



554 



CALVIN. 



Réforme, se fût passé d'un point d'appui pour 
soulever le monde. 

Bolsec eût-il été traité plus sévèrement, il n'en 
serait pas plus excusable d'avoir écrit le livre qui a 
fait sa réputation auprès des ennemis de Calvin. 
Que la colère lui eût dicté des pages violentes, on 
le pardonnerait facilement à un homme envers 
qui Calvin s'étaif montré si impérieux, si amer; 
mais publier, vingt-six ans après la querelle, treize 
ans après la mort de Calvin, cet abominable pam- 
phlet qu'il donna pour l'histoire « de lavie^ mœurs^ 
actes^ doctrine et 'mort » du réformateur, c'est dé- 
passer de beaucoup ce qu'on peut pardonner au 
ressentiment le plus juste. L'ancien moine, rede- 
venu catholique, voulut payer sa bienvenue au 
milieu de ses anciens frères ; il n'imagina rien de 
mieux que d'immoler Calvin sous les plus ignobles 
flétrissures. Mais il y a des gens plus coupables 
que Bolsec : ce sont les gens qui continuent à 
puiser dans son livre, et qui forcent les historiens 
sérieux, catholiques comme protestants, de leur ré- 
péter qu'ils mentent. Dès le seizième siècle , Pa- 
pyre Masson et Raemond, ardents ennemis de Cal- 
vin, déclarent faux tout ce que Bolsec a dit de ses 
mœurs. Au dix-septième, Maimbourg, dans son 
Histoire du Calvinisme^ rend ouvertement au réfor- 
mateur le même hommage, et le grave Ellies Du 



LIVRE TROISIÈME. 355 

Pin conseille aux catholiques de ne plus « déchirer 
sa personne par des contes. » Contes^ en effet, 
dans toute la force du mot, car Bolsec ne prend 
généralement pas même la peine de donner quel- 
que vraisemblance à ses récits, et on dirait par- 
fois qu'il ne veut que contrefaire, par amuse- 
ment, un menteur encore plus maladroit que 
hardi. Qui s'iniaginerait qu'il ait pu avoir, par 
exemple, l'idée de faire de Calvin, ce c( grand jeû- 
neur, » comme dit Rsemond, un insatiable man- 
geur pour qui on accaparait, au marché, les meil- 
leurs morceaux? Tout le livre est de cette force. 
C'est la haine arrivée, nous ne dirons pas au délire, 
mais à la stupidité, et nous renvoyons encore 
une fois, pour les détails, à l'écrivain qui a eu la 
patience de les réfuter pied à pied, Drelincourt. 



XIV 

Bolsec nous conduit à Servet, mais par un che- 
min tout autre que celui qui plaît, en cette af- 
faire, aux accusateurs de Calvin. 

Dans ce même livre, en effet, où le réformateur 
est déchiré, Bolsec, arrivé à Servet, déclare nette- 
ment n'éprouver « aucun déplaisir de la mort d'un 



356 



CALVIN 



si monstrueux hérétique. » Servet, ajoute-t-il, était 
c( indigne de converser ayec les hommes, » et il 
voudrait, quant à lui, que « tous ses semblables 
fussent exterminés, et l'Église de Notre-Seigneur 
bien purgée de telle vermine, » Ainsi, c'est le plus 
ardent des ennemis de Calvin, celui qui parait 
croire que Calvin lui eût volontiers dressé un bû- 
cher à lui-même, c'est Bolsec, enfin, qui inter- 
rompt ses calomnieuses pages pour déclarer que la 
mort de Servet lui paraît juste. 

Delà une conclusion que nous verrons sortir de 
tous les faits relatifs à cette triste affaire : c'est qu'il 
y a profond anachronisme à en charger Calvin 
comme d'une faute qui fut sienne, et que son siè- 
cle ait pu lui reprocher. Plaignez-le d'avoir eu 
occasion de la commettre; blâmez-le de l'avoir 
commise avec ce zèle amer qui est toujours et en 
tout condamnable; mais l'en accuser, seul, quand 
tous ses amis, y compris le doux Mélanchthon, tous 
ses ennemis, sauf Castalion mais y compris Bolsec, 
tout son siècle, enfin, l'a approuvée, l'a commise, 
en quelque sorte, avec lui, — n'est-ce pas l'immo- 
ler, en quelque sorte, aux idées du dix-neuvième 
siècle, comme Servet fut immolé aux idées du sei- 
zième? Et quand cette immolation de Calvin est 
réclamée par des écrivains catholiques, quand ceux 
qui témoignent tant d'horreur devant le bûcher de 



LIVRE TROISIÈME. 



357 



Servet sont ceux qui n'en éprouvent aucune de- 
vant les trente ou quarante mille bûchers que 
FÉglise romaine dressa dans ce même siècle, — 
où est, nous ne dirons plus la justice, mais la plus 
simple bonne foi et la plus vulgaire pudeur? 

XV 

Nous avons laissé Servet à Paris, en 1534, de- 
mandant à Calvin une conférence qui n'eut pas lieu, 
Servet n'étant pas venu. 

Né en Espagne en 1509 , envoyé en France par 
son père qui redoutait pour lui les rigueurs de l'In- 
quisition, converti, à Toulouse, aux idées nouvelles 
qu'il avait entrevues en Espagne, mêlant, dans ses 
études, le droit, la médecine et la théologie, il ap- 
portait en toutes choses cette ardeur juvénile qui 
peut également être admirée comme généreuse, 
courageuse , ou condamnée comme orgueil, im- 
prudence et témérité. Travailleur comme le sei- 
zième siècle, hardi déjà comme le dix-huitième, il 
fouillait tout à propos de tout. Dans son premier 
ouvrage contre la Trinité, au cinquième livre, 
est un passage auquel les contemporains ne fi- 
rent aucune attention, et qui s'est trouvé renfer- 

20. 



358 



CALVIN. 



mer la théorie complète de la circulation du sang. 

Auteur déjà de deux ouvrages, nous le trouvons 
en 1835, à Lyon, simple correcteur d'imprimerie, 
mais publiant, avec notes, une édition de la géogra- 
phie de Ptolémée. En 1537, à Paris, il professe 
avec succès la géographie, les mathématiques, et 
même l'astrologie, ce qui lui valut une dénoncia- 
tion de la Sorbonne et une sentence du parlement. 
Nous le trouvons enfin fixé, comme médecin, d'a- 
bord dans les environs de Lyon, puis à Vienne, 
en Dauphiné. 

C'est delà qu'il se remit en relation avec Calvin. 
Poursuivi par la pensée que les réformateurs s'é- 
taient arrêtés trop tôt, et que le christianisme, pour 
redevenir vrai, avait besoin d'une restauration 
beaucoup plus intime et plus complète, il espérait 
amener Calvin à se mettre à la tête de l'œuvre ainsi 
reprise. C'était le connaître bien peu, et, d'ailleurs, 
eùt-il été d'un esprit plus flexible, c'était demander 
beaucoup que de vouloir qu'il déclarât n'avoir en- 
seignéjusque-là qu'une demi-réformation. Puis, ce 
que demandait Servet, ce n'étaient pas seulement 
des modifications à la formule de tel ou tel dogme : 
le panthéisme anabaptiste était mis à la base, et Cal- 
vin avait grandement raison de considérer cette 
base comme la ruine des choses mêines que Servet 
respectait encore. Ainsi, comme le montra le procès 



LIVRE TROISIÈME. 



359 



et comme le montraient déjà les livres de Servet, 
développés par lui dans cette correspondance avec 
Calvin, c'était de sa théorie panthéiste que décou- 
laient ses objections contre la Trinité. Si, pour le 
grand public et pour l'histoire, la querelle s'est 
concentrée dans le champ de ce dogme, c'est qu'il 
est naturel qu'une théorie générale se résume et 
s'incarne, à chaque époqvie, en une question spé- 
ciale, celle qui mettra le plus enjeu les sympathies 
et les antipathies du moment. Le panthéisme, au- 
jourd'hui, est souvent enseigné ou combattu sur 
le terrain des questions sociales; il l'était, entre 
Calvin et Servet, sur le terrain du dogme. Donc, 
fut-on disposé à donner dogmatiquement à la ques- 
tion de la Trinité moins d'importance que ne lui 
en donnait Calvin, il faudrait reconnaître encore 
que Calvin eut raison d'apercevoir, dans le système 
et dans la méthode de Servet, un renversement du 
christianisme. Aucun chrétien, même des plus 
larges, n'en jugerait autrement aujourd'hui avec 
un nouveau Servet ; il n'aurait besoin que d'une 
conversation comme celle que Calvin raconte avoir 
eue un jour, devant le Conseil, avec l'hérétique 
espagnol. «Comment! disait Calvin, si quelqu'un 
frappoit ce pavé ici avec le pied, et qu'il dit qu'il 
foule ton Dieu, n'aurais-tu point hoiTcur d'avoir 
assujetti la majesté de Dieu à tel opprobre? — Alors 



360 



CALVIN. 



il dit : Je ne fais nul doute que ce banc, ce buffet, 
et tout ce qu'on pourra montrer, ne soit la subs- 
tance de Dieu. — Derechef, quand il lui fut objecté 
que donc à son compte le diable seroit substan- 
tiellement Dieu, en se riant il répondit : En dou- 
tez-vous? Toutes choses sont une partie et por- 
tion de Dieu. » ' 

Voilà ce que le réformateur avait vu ou entrevu, 
sept ans auparavant, dans la correspondance de 
Servet, et c'est ce qui lui dictait, en 1546, sa fa- 
meuse lettre à Yiret. « Servet, disait-il, m'a en- 
voyé dernièrement un gros manuscrit de ses rêve- 
ries, m' avertissant, avec une fabuleuse arrogance, 
que j'y verrais des choses étonnantes. Il m'offre de 
venir ici, si cela me plaît; mais je ne veux pas y 
engager ma parole, car, s'il venait, je ne souffrirais 
pas, pour peu que mon autorité eût de poids, qu'il 
sortît vivant de Genève. » Les historiens de la Ré- 
forme ont quelquefois nié cette lettre, dont l'au- 
thenticité, en effet, était douteuse, mais est devenue 
incontestable. Pourquoi tiendrait-on à pouvoir ef- 
facer ces lignes? Que Calvin ait parlé d'avance de 
demander, le cas échéant, la mort de l'hérétique, 
n'est-ce pas bien mieux, au fond, que s'il l'avait 
plus ou moins ménagé, lui cachant ce qui l'at- 
tendait à Genève? Cette lettre, d'ailleurs, a l'avan- 
tage d'établir clairement comment la question se 



LIVRE TROISIÈME. 361 

posait dans resprit de Calvin. Si, d'un côté, il nous 
est pénible, douloureux, dé le voir prêt à solliciter 
la mort d'un homme qui s'est mis familièrement 
en correspondance avec lui, ce fait établit au 
moins, d'autre part, une totale absence d'animosité 
personnelle. La menace exécutée en 1553 est celle 
d'une époque où l'Espagnol ne lui témoignait en- 
core que des égards, presque de l'affection. Calvin 
ne pouvait donc le haïr personnellement; Calvin 
a donc pu dire en toute sincérité, lors du procès, 
qu'il avait haï et qu'ils haïssait les erreurs, non 
l'hoinme. 

Une chose pourrait nous sembler beaucoup plus 
triste : ce serait que Calvin eût travaillé à faire con- 
damner Servet à Yienne. Est-ce vrai? On a pu le 
croire. Servet venait d'imprimer secrètement dans 
cette ville son Christianismi Restitution qui n'était 
autre, à ce qu'il paraît, que le gros manuscrit de 
1546. Une première enquête, sur renseignements 
venus de Genève, n'amena rien ; Servet, prévenu à 
temps par un ami, avait fait disparaître tout ce qui 
eût pu prouver qu'il était l'auteur du livre. Une 
seconde enquête le prouva, grâce à des pièces 
venues aussi de Genève, et ces pièces étaient les 
lettres mêmes jadis écrites au réformateur par 
Servet. 

L'apparence est donc contre Calvin, et nous 



362 



CALVIN. 



n'ayons à y opposr qu'une chose, mais grave : c'est 
que Calvin a nié le fait. «Le bruit vole, dit-il, que 
j'ai pratiqué que Servet fut pris en la papauté, 
savoir à Yienne, et sur cela plusieurs disent que je 
ne me suis pas honnêtement porté, l'exposant aux 
ennemis mortels de la foi. » Après quelques mots 
d'explication : a II n'est besoin, poursuit-il, d'in- 
sister à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle 
tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en 
est rien. )> Ses ennemis conviennent que l'affaire 
ne fut pas menée par .lui, mais par un réfugié 
lyonnais, M. de Trye, qui lui servait de secrétaire. 
La question se réduirait donc, en tous cas, à savoir 
si le secrétaire avait ordre de faire ce qu'il fit; or, 
nous ne pensons pas que nul homme de bonne foi, 
connaissant quelque peu Calvin, ose le soupçonner 
d'avoir pu dire : « Ce n'est pas moi, » quand le 
coupable eût été son agent. Et que parlons-nous, 
d'ailleurs, de^ coupable? Calvin dit bien que c< plu- 
sieurs » trouvent la chose mauvaise ; mais il n'est, 
lui, nullement de leur avis. « Si cela, dit-il, m'étoit 
vraiment objecté^, je ne le voudrais point nier, et 
7ie pense point que cela me tournât à déshonneur, » 
Deux états en guerre ne cessent pas, pour cela, de 
se prêter mutuellement main forte pour l'arresta- 



^ Si raccusation était vraie. 



LIVRÉ TROISIÈME. 



363 



tion d'un meurtrier; nulle honte, par conséquent, 
selon les idées d'alors, à s'entr'aider pour la puni- 
tion de Servet, meurtrier d'âmes. Ne yoyons-nous 
pas les magistrats- genevois, peu après, demander 
le concours de ceux de Vienne, et ceux- de Tienne 
l'accorder avec empressement? Les juges de Genève 
recevront communication de la procédure fran- 
çaise ; ils écriront fraternellement à ces hommes qui 
ont voulu brûler Servet, mais qui les brûleraient, 
eux, bien plus volontiers encore. Genève et Rome, 
ce jour-là, se donneront la main. Tout cela, pour 
nous, est odieux, mais n'avait, alors, rien que de 
tout simple ; et quand le réformateur — ce qui n'est 
point — pourrait être convaincu d'avoir fait con- 
damner Servet à Vienne, ses torts réels dans cette 
triste affaire n'en seraient aucunement augmentés. 

Ici reviendrait, en outre, une observation déjàin- 
diquée. Nous avons vu que Servet, à Paris, en atta- 
quant personnellement Calvin sur un dogme qu'il 
aurait pu attaquer également chez tous les théolo- 
giens, catholiques et protestants, le constituait, en 
quelque sorte, gardien et champion de ce dogme. 
Cette position faite à Calvin et pleinement acceptée 
par lui, ce fut bientôt celle de toutesles Églises calvi- 
nistes, et, spécialement, de l'Église de Genève. Un 
dogme de cette importance, resté commun à toute 
la chrétienté, devenait tout particulièrement im- 



364 CALVIN. 

portant pour ceux qu'on accusait d'ébranler le 
christianisme ; ils pouYaient moins que qui que ce 
fut, nous ne dirons pas l'abandonner, nul n'y son- 
geait, mais le défendre mollement et se montrer 
doux à qui le nierait. Quand les juges de Tienne 
apprirent que le condamné, échappé de leurs pri- 
sons, venait d'être arrêté à Genève, ils s'empressè- 
rent de le redemander aux magistrats genevois. 
Or, il était de droit public à Genève de ne jamais 
accorder d'extradition ; deux demandes, l'une du 
roi de France, l'autre du sénat de Savoie, avaient 
récemment été repoussées. On refusa donc de livrer 
Servet;mais, l'enlever au bûcher de Vienne, c'é- 
tait, dans la situation que nous venons d'indi- 
quer, se condamner à ne pas le traiter mieux. 
Qu'aurait dit le catholicisme si le condamné de 
Yienne eut été absous à Genève? Même aujour- 
d'hui, ces écrivains catholiques qui affectent tant 
de pitié pour Servet, tant d'horreur pour son adver- 
saire, que ne diraient-ils pas si Calvin s'était mon- 
tré indulgent! Servet ne serait plus que l'audacieux 
panthéiste, ruinant, avec la Trinité, le christianisme 
entier ; Calvin ne serait plus que le chef impuissant 
ou lâche, autorisant, dès le début, tous les écarts 
auxquels on accuse la Réforme d'avoir conduit les 
générations suivantes. 



ÎJVRE TROISIÈME. 



365 



XVI 

Mais revenons au procès. Nous laisserons de côté 
tous les détails qui ne seraient pas indispensables. 

Échappé donc des prisons de Vienne et voulant 
se rendre en Italie, pourquoi Servet passa-t-il par 
Genève? Il pouvait, du moins, éviter la ville. Pour- 
quoi, surtout, au lieu de la traverser au plus vite, 
y resta-t-il un mois? Le procès n'a pas éclairci ce 
point. On a conjecturé qu'il avait été retenu par les 
Libertins, toujours à l'affût de ce qui pouvait les 
servir contre le réformateur. Il se peut aussi que, 
les voyant si près de triompher, car c'était sous le 
syndicat de Perrin, l'idée lui fût venue à lui-même 
de se tenir prêt à succéder au réformateur vaincu. 
Quoi qu'il en soit, l'ensemble du procès ne permet 
pas de révoquer en doute une alliance entre eux et 
lui, un lien, du moins, et même un lien fort intime, 
entre leur cause et la sienne. Ce lien, peu importe 
qu'il résultât d'une entente formelle ou seulement 
des circonstances ; peu importe aussi que Calvin 
eût compris ou non, dès le début, toute la portée 
du procès. Les Libertins le forcèrent assez de la 
comprendre, et la mort de Servet se trouva une 

21 



366 



CALVIN. 



nécessité politique et sociale, tout autant qu'une 
nécessité religieuse ^ . 

Informé, le Î3 août, de sa présence dans la ville, 
Calvin requiert qu'on Tarrête, et un des syndics en 
donne Tordre. Mais, selon la loi genevoise, nul ne 
pouvait être arrêté sur dénonciation, que le dénon- 
ciateur, en même temps, ne se constituât prison- 
nier. Un jeune français , Nicolas de la Fontaine, 
secrétaire de Calvin, remplit pour lui cette forma- 
lité, et présenta, dès le lendemain, une plainte en 
trente-huit articles, rédigée par le réformateur. Les 
cinq premiers sont relatifs aux antécédents de 
Servet; les autres résument un peu pêle-mêle ses 
opinions panthéistes, ses arguments contre la Tri- 
nité, et ses idées sur certains points spéciaux, 
baptême des enfants, âge auquel le péché com- 
mence, etc. Interrogé, le même jour, sur ces trente- 
huit articles, Servet confirma les uns, nia les autres, 
et le lieutenant criminel, en transmettant au Con- . 
seil le sommaire de l'interrogatoire, conclut à la 
mise en accusation. 

Le lendemain, en conséquence, le Conseil se 
réunit dans la salle de ses audiences criminelles, 
située dans la prison. Servet est de nouveau inter- 

^ Ce point de vue, que la plupart des historiens ont ignoré ou né- 
gligé Jusqu'ici, est développé, pour la première fois, dans un ménioire 
de M. Rilîiei de Candolle, (Genève, 1844.) 



LiVRK THOlSlÈMlL. 



rogé sur tous les points; mais, encouragé proba- 
blement par la présence de tel ou tel conseiller 
qu'il sait être hostile à Calvin, il ne se borne plus 
à se défendre : qu'on ordonne une conférence 
publique, et il est prêt à confondre Calvin par 
l'Écriture et par les Pères. Calvin n'aurait pas 
refusé, car, nous dit-il dans sa Déclaration contre 
les erreurs de Servet^ il n'y avait rien qu'il désirât 
plus que de c( mener telle cause au temple devant 
le peuple. » Ainsi, à côté de son despotisme, tou- 
jours l'idée démocratique. Il n'accepterait pas les 
décisions d'une majorité contraire; mais, dans le 
champ qu'il croit être celui de la vérité, il veut 
l'Église-peuple, l'Église associée en masse à tous 
les travaux et à tous les combats de ses chefs. — 
Le Conseil n'autorisa pas cette conférence publique. 

Le 16 août, nouvelle séance, marquée par une 
assez vive altercation entre Berthelier, assesseur 
du lieutenant criminel, et CoUadon, le juriscon- 
sulte, avocat de l'accusateur. Nous connaissons 
Berthelier. CoUadon était, au contraire, un type 
du protestant sérieux, du réfugié aimant sa foi en 
proportion de ce qu'il avait sacrifié pour elle, mais 
un type, aussi, du théologien laïque, plus absolu, 
souvent, que le théologien de profession. Au reste, 
entre Berthelier et lui, il s'agissait moins de 
Servet que de Calvin, et, pour Berthelier, la ques* 



368 



CALVlfs^ 



tion politique était de beaucoup au premier rang* 
Calvin, qui n'avait guère coutume de se cacher 
derrière qui que ce fut, comprit que le moment 
arrivait de prendre personnellement l'affaire en 
main. Dès le jour suivant, il déclare se porter 
accusateur, et on l'autorise à assister, lui « et quel 
il voudra avec lui, » aux interrogatoires de Servet. 
Il y en eut, ce même jour, un très-long, qui prit 
souvent la forme d'un débat entre Calvin et 
l'accusé. C'est dans ce débat que Servet laissa 
échapper la singulière profession de foi panthéiste 
que nous avons ci-dessus rapportée. Il paraît qu'elle 
fit sur l'esprit des juges une très-fâcheuse impres- 
sion, et découragea fort ceux qui le favorisaient. 
Calvin put écrire à Farel (20 août) : « J'espère qu'il 
y aura peine de mort; » mais, ajoutait-il, «je 
désire qu'on lui fasse grâce de la partie horrible 
du supplice \ » Calvin voulait donc la mort par le 
glaive, non la mort par le feu. Changea-t-il d'avis 
plus tard? Nous verrons que non. Eût-il changé, 
ce mouvement de pitié, au moment même où il 
venait d'être le plus vivement aux prises avec 
Servet, prouverait encore qu'on se trompe quand 
on veut que sa haine se soit nourrie, longtemps 
d'avance, de la perspective d'un bûcher. 



^ Pœnœ atrocilatetn remitti mpio. 



LIVRE TROISIÈME. 



369 



Ce fut à ce moment qu'on décida d'écrire à 
Vienne pour avoir communication du procès ins- 
truit dans cette ville, et aux Églises suisses pour 
avoir leur avis. Calvin ne cacha pas le déplaisir 
que lui causait cette dernière démarche. 11 se rap- 
pelait Berne et Baie /conseillant la clémence envers 
Bolsec; il les voyait déjà sauvant Servet. 

Le procès continua néanmoins, mais bientôt 
sous une nouvelle forme. La question dogmatique 
était vidée et le cas d'hérésie suffisamment prouvé; 
on entama, comme pour gagner du temps, vme 
série de discussions sur le mal que Servet avait 
pu faire ou voulu faire, sur la publicité donnée par 
lui à ses idées, sur sa persistance à les soutenir, 
bien que les sachant condamnées par les anciens 
conciles et les anciens décrets impériaux. Ces 
tristes chicanes, si étranges dans des bouches pro- 
testantes, fournirent plus d'une fois à Servet l'occa- 
sion de dire des choses qui n'avaient qu'un tort, 
mais un tort grave, celui de venir près de trois 
siècles trop tôt, et de s'adresser à des gens qui ne 
les pouvaient comprendre. Si, disait-il, il ne s'é- 
tait pas rétracté, c'était tout simplement que c'eût 
été, de sa part, un mensonge. S'il n'avait pas cru 
devoir se taire, malgré les lois impériales qui le 
menaçaient de mort, c'était que ces lois dataient 
d'un temps où le christianisme était déjà plus ou 



370 



CALVIN. 



moins altéré. L'Église, aux temps apostoliques, 
connaissait-elle cette législation? Ce dernier argu- 
ment fut un de ceux qui blessèrent le plus les 
juges. Servet osait donc nier jusqu'au droit en 
vertu duquel on le jugeait? La vieille cité impé- 
riale, épiscopale, avait bien pu secouer le joug et 
de l'empereur et du pape; mais ses magistrats^ 
entendaient avoir hérité de tous les droits de 
l'Empire et de TÉglise, et, ces droits, ils n'enten- 
daient pas que nul osât les contester. 



XVII 



Cependant le sort de Servet ne se débattait pas 
seulement aux audiences. Nous avons dit les lattes 
qui s'entremêlaient au procès; ce que nous venons 
de raconter eut lieu dans la semaine même de la 
communion de septembre, où Calvin joua son au- 
torité, sa vie peut-être, contre les Libertins exas- 
pérés. Il pouvait vaincre, et, en effet, il vainquit; 
mais il pouvait aussi être vaincu, et sa défaite était 
le salut du prisonnier. Servet, du fond de sa prison, 
suivait les péripéties du combat; les phases di- 
verses de son procès nous le montrent tantôt plus 
hardi, tantôt plus humble, selon qu'il espère ou 



LIVRE TROISIÈME. 



371 



n'espère pas le secours des événements extérieurs. 
Le mémoire écrit qu'on lui demanda, au aommen- 
cément de septembre, sur les trente-huit articles, 
est évidemment rédigé sous l'impression d'une 
baisse notable dans le crédit de Calvin. C'est 
l'accusé qui parle haut, qui accuse. CaNin n'est 
pas seulement dans l'erreur; il a calomnié, il a 
menti, et a qui est-ce qui dira qu'un accusateur 
criminel et un homicide soit yrai ministre de 
l'Église? » Et tout est du même genre, a Tu ne 
sais ce que tu dis ; tu es un misérable si tu poursuis 
à condamner ce que tu n'entends point. Penses-tu 
étourdir les oreilles des juges par ton seul aboie- 
ment de chien? )) Mais Calvin, eùt-il été aussi près 
de sa chute que Servet se le figurait, n'était pas 
homme à rien changer, pour cela, dans ses allures. 
Dans sa réponse, écrite aussi, il ne descend au ni- 
veau de Servet que pour lui renvoyer, dans le 
même ton, ses injures, et, de sa main de fer, il l'a 
bientôt refoulé dans l'humble rôle d'accusé. Le 
malheureux avait cru n'avoir plus besoin de rien 
voiler; son hardi mémoire devenait un acte d'ac- 
cusation dressé par lui contre lui-même, et ac- 
compagné de toutes les preuves. 

On avait décidé que ce mémoire et la réponse 
seraient envoyés aux Églises suisses; mais, quoi- 
que les deux pièces eussent été présentées au Con- 



372 



CALVIN. 



seil le 5 septembre, il se passa encore quinze jours 
ayant qu'on les expédiât. Le Conseil hésitait à s'en- 
gager. Si les Églises suisses ne jugent pas comme 
Calyin, que faire? Si elles jugent comme Calvin, il 
faudra condamner; or, au milieu des autres débats 
genevois, le Conseil se souciait peu de procurer à 
Calvin une victoire qui pouvait en amener d'autres. 
Calvin démêlait fort bien ce sentiment. Ses lettres 
à BuUinger, à Farel, sont profondément découra- 
gées. L'absolution possible de Servet lui paraît le 
renversement de son œuvre, de son œuvre morale 
et politique comme de son œuvre religieuse , et 
l'indice trop certain que Dieu ne la soutient plus ; 
il va jusqu'à laisser entrevoir la pensée de tout 
lâcher et de s'en aller. Encore une erreur, par con- 
séquent, à relever ici. On suppose Calvin tout puis- 
sant à cette époque ; on le voit dictant la sentence 
à un gouvernement dont il est l'âme, — et jamais, 
au contraire, il n'avait été si près de ne pouvoir 
plus rien. 

Bullinger le conjure de ne pas céder à ce senti- 
ment, et de ne pas exposer Genève, en la quittant, 
à consommer de ses mains sa ruine. Farel, toujours 
ardent, s'efforcera de lui montrer, dans l'arrivée 
de Servet à Genève, une admirable dispensation de 
Dieu. Il est venu pour que le Gouvernement et 
l'Église eussent occasion de se montrer fermes et 



LIVRE TROISIÈME. 



373 



fidèles ; Dieu ne permettra pas que cette occasion 
soit repoussée par ceux à qui il l'a offerte. La mort 
de Servet est nécessaire, indispensable ; ceux qui 
diraient le contraire sont des traîtres, ou, tout au 
moins, des sots, d'absurdes sots. c( Pour moi, con- 
tinue Farel, j'ai toujours déclaré que j'étais prêt à 
mourir si j'avais enseigné quoi que ce fût de con- 
traire à la saine doctrine, et j'ajoutais que je serais 
digne des plus affreux supplices si je détournais 
quelqu'un de la foi en Christ. Je ne puis donc ap- 
pliquer aux autres une règle différente. » Ainsi 
raisonnaient ces rudes hommes. La question de 
sincérité, d'intention, ils la laissaient totalement 
en dehors, ou, pour mieux dire, ils la considé- 
raient toujours et partout comme tranchée par la 
nature même de ce qu'on aurait enseigné. Point 
de bonne intention, point de bonne foi possible 
chez qui enseignait l'erreur, ou, du moins, chez 
qui persistait à renseigner. C'était l'idée romaine 
dans toute sa rigueur, moins sa logique, car elle 
ne peut être logique que là où l'on pose en prin- 
cipe l'infaillibilité du tribunal. Mais l'idée romaine 
était si bien établie, que nous voyons Servet lui- 
même, après l'avoir combattue, l'accepter. Dans 
une lettre au Conseil, il est « content de mourir, » 
dit-il, s'il ne parvient à confondre Calvin ; il de- 
mande seulement que Calvin « soit détenu prison- 

21. 



374 



CALVIN. 



nier » comme lui, et, une fois confondu, soit mis 
à mort à sa place. 

En prison depuis un mois, il commençait à ne 
pas comprendre pourquoi on tardait tant. Il avait 
dit son dernier mot; qu'attendait-on pour le con- 
damner ou l'absoudre? Le 15 septembre, proba- 
blement sur quelque avis du dehors, il demande 
que sa cause « soit mise au Conseil des Deux- 
Cents, » et il représente Calvin comme son seul 
ennemi. Trois jours après, ayant reçu communi- 
cation de la réponse à son mémoire, il la renvoie 
chargée de notes, et signe : « Michel Servet, seul, 
il est vrai, mais ayant Christ comme très-assuré 
protecteur. » Le 21 septembre, on expédie les deux 
pièces, accompagnées de quelques autres, aux 
Églises de Berne, de Zurich, de Baie et de Schaf- 
fouse. Le 22, soit que des avis secrets lui fissent 
considérer la position de Calvin comme encore très 
ébranlée, soit que son imagination amplifiât ce 
qu'il en savait, il écrit au Conseil pour demander 
formellement que Calvin soit mis en accusation, et 
il dresse à son tour une longue liste d'c( Articles 
sur lesquels Michel Servetus demande que Jehan 
Calvin soit interrogé. » Toute la lettre^se ressent de 
l'état de fièvre où le chagrin, l'impatience, d'au- 
tres causes encore, com_me nous le verrons, plon- 
geaient le malheureux prisonnier. Il termine en 



LIVRE TROISIÈME. 



375 



disant que Calvin doit être chassé de Genève 
«comme magicien q\i'il est, » et, ajoiite-t-il, « son 
bien doit être adjugé à moi, en récompense du 
mien que lui m'a fait perdre. » 

Trois semaines se passent, et Servet. ne recevant 
point de réponse, comprend enfin qu'il s'est trom- 
pé. Une lettre du 10 octobre, hum^ble, doulou- 
reuse, nous révèle tout un autre monde de souf- 
frances. Le séjour des prisons, au seizième siècle, 
était horrible; l'humanité, si peu soigneuse dans 
les hôpitaux mêmes, ne connaissait guère le chemin 
des demeures du crime, et, quant à distinguer 
entre les crimes, nul n'y songeait. Servet, traité 
comme un malfaiteur vulgaire, avait déjà adressé 
au Conseil le io septembre, une lettre remplie des 
plus lament^'' les détails. Il la rappelle le 10 octobre, 
car on ne là a rien répondu. Ses vêtements sont 
en lambeaux ; la malpropreté le dévore ; les pre- 
miers froids de l'automne lui sont un nouveau 
tourment. Exagérait-il? C'est possible; on com- 
prend difficilement que ce fût bien là l'état d'un 
homme qui avait pour lui le premier syndic, plu- 
sieurs conseillers, et, de plus, le geôlier, Claude 
Genève, un des affidés de Perrin. Mais ne dispu- 
tons pas sur ses souffrances ; il en restera toujours 
assez, toujours trop, aux yeux de l'humanité. Le 
Conseil en jugea ainsi, car il fut décidé, sur sa se- 



376 



CALVIN. 



conde requête, qu'on s'occuperait de lui procurer 
quelques soulagements. 

XYlIl 

Son sort, pendant ce temps, se décidait, mais 
hors de Genève. Un messager d'État, chargé d'aller 
recueillir les réponses des Églises, les remit au Con- 
seil le 18. Chacune de ces réponses était double: 
il y avait celle de l'Église, soit des pasteurs, et 
celle du gouvernement. Total : huit. 

Unanimité complète, elFrayante : il faut que 
Servet périsse. Berne et Bâle, si indulgentes, deux 
ans auparavant, envers Bolsec, n'ont pour Servet 
que des expressions d'horreur. « Nous prions le 
Seigneur, disent les pasteurs de Berne, qu'il vous 
donne un esprit de prudence, de conseil et de 
force, afin que vous mettiez votre Église et les 
autres à l'abri de cette peste. » Les pasteurs de 
Bâle se réjouissent de voir Servet entre les mains 
des magistrats de Genève, afin que, selon leur 
charge et le pouvoir qu'ils tiennent de Dieu, ces 
magistrats le répriment de telle sorte a qu'il ne 
puisse plus dorénavant inquiéter l'Église de 
Christ. » Les pasteurs de Zurich écrivent : « Nous 
pensons que vous devez déployer beaucoup de foi 



LIVRE TROISIÈME. 377 

et beaucoup de zèle, surtout parce que nos Églises 
ont au dehors la mauvaise réputation d'être héré- 
tiques et de favoriser l'hérésie. La Providence de 
Dieu vous offre une occasion de vous laver, ainsi 
que nous, de cet injurieux soupçon. » Schaffouse 
souscrit à ces paroles, ajoutant qu'il faut couper 
court aux blasphèmes de Servet, lesquels, comme 
une gangrène, rongeraient le corps de Christ. Les 
réponses des gouvernements sont encore plus 
explicites. Berne, dont le gouvernement de Genève 
tenait surtout à suivre l'avis, ne se contenta pas 
de conseiller clairement la mort ; on sut que les 
magistrats bernois avaient ouvertement parlé du 
feu comme de la seule peine égale aux crimes d'un 
tel homme. 

Voilà donc la Suisse protestante qui, constituée 
en jury, prononce à l'unanimité, par la voix de ses 
magistrats et de ses pasteurs, la condamnation 
de l'accusé. Aucune mention de circonstances atté- 
nuantes; aucune invitation, ni directe, ni indirecte, 
au pardon ou à l'indulgence, et tous, pourtant, sa- 
vaient qu'il s'agissait de la mort. Le Conseil de 
Genève ne pouvait plus ne pas condamner ; l'indul- 
gence eût été un affront aux ÉgHses suisses, une 
espèce de trahison envers la Réforme tout entière, 
qui avait, par leur voix, demandé la mort du cou- 
pable au nom de sa sûreté à elle , de son honneur 



378 



CALVIN. 



et de son salut. C'est ce que comprirent, à ce 
moment, plusieurs des conseillers qui n'avaient 
vu jusque-là, dans cette affaire, qu'un procès entre 
l'Espagnol, dont ils s'inquiétaient médiocrement, 
et le réformateur, qu'ils n'aimaient pas. Ils purent 
désormais céder, non à Calvin, mais à quatre 
Églises importantes, à tout le corps de la Réforme, 
— et Servet eut décidément contre lai la majorité 
du Conseil. 

Ses amis, Perrin surtout, tentèrent cependant 
encore de le sauver. Perrin demanda d'abord une 
absolution pure et simple. C'était l'exil de Calvin, 
le triomphe définitif des Libertins. On refusa. Il 
demanda alors, ce qu'avait déjà demandé Servet, 
que la cause fût portée au Conseil des Deux-Cents. 
Calvin avait là bien des ennemis, et ce Conseil 
était moins lié par le préavis des quatre Églises et 
des quatre gouvernements. On refusa encore. 
Personne, aujourd'hui, qui ne dise : « Plût à Dieu 
que Perrin eut réussi ! » Et nous le disons comme 
tout le monde. Mais il n'en est pas moins vrai que, 
étant donnée la situation générale telle que nous 
l'avons analysée, les efforts de Perrin n'étaient ni 
ceux d'un ami de la Réforme, ni ceux d'un sage 
politique; regretter qu'il ait échoué, c'est de l'hu- 
manité, assurément, mais c'est aussi un peu de 
régoïsme. Nous pensons à nous-mêmes, aux 



LIVRF. TROISIÈME. 379 

désagréments que nous a causés cette affaire, et 
nous faisons bon marché des nécessités du mo- 
ment, méconnues ou trahies par le magistrat Li- 
bertin. Au reste, nous n'avons à nous occuper ici 
que de ce qui touche à Calvin, et Calvin nous a 
laissé des détails qui facilitent singulièrement 
notre tâche. c( Depuis que Servet, dit-il, fut con- 
vaincu de ses hérésies, je n'ai fait nulle instance 
pour le faire punir à mort; et de ce que je dis 
non-seulement toutes gens de bien m'en seront 
témoins, mais aussi je dépite tous les malins 
qu'ainsi ne soit ^ Calvin pouvait se passer de 
ces témoignages qu'il invoque ; il n'a donné à 
personne le droit de douter de ce qu'il dit, et 
l'ouvrage que nous citons parut en 15S4, peu de 
mois après la mort de Servet. A plus forte raison 
le croirons-nous quand il déclare, dans une lettre 
intime écrite la veille du supplice, qu'il a fait, lui 
et ses collègues, tous ses efforts pour faire substi- 
tuer le glaive au feu. Notez qu'il n'écrit point à 
quelque ami plus doux que lui, auprès de qui il 
ait pu avoir la pensée de se parer d'une humanité 
fausse. L'ami est Farel, plus ennemi de Servet que 
Calvin même, et c'est à lui déjà, nous l'avons vu, 

* Je défie même les méchants de dire le contraire. — Déclaration 
contre les erreurs de Servet, 



380 



CALVIN. 



que Calvin déclarait, un mois avant, ne pas vou- 
loir pour Servet la mort affreuse dont il le voyait 
menacé. 

Pourquoi le Conseil refusa-t-il cet adoucisse- 
ment? Peut-être pour ne pas avoir l'air de n'entrer 
qu'à demi dans la voie du droit canonique impé- 
rial, qui ne connaît que le feu pour l'hérésie ; peut- 
être aussi, car nous savons que ceux qui avaient 
voté le bûcher n'étaient pas tous amis de Calvin, 
pour ne pas donner au réformateur une nouvelle 
victoire en lui reconnaissant comme un droit de 
faire grâce. Mais, enfin, l'assertion demeure, et 
demeure indubitable. Ce bûcher qui a tant servi à 
l'apothéose intéressée du malheureux qui y monta, 
car la simple mort par le glaive eût été beaucoup 
moins exploitée; ce bûcher dont la sanglante 
fumée a projeté un reflet si odieux sur toute la vie 
de Calvin , — Calvin ne l'a pas demandé, Calvin ne 
l'a pas désiré, Calvin voulait qu'on en fît grâce au 
coupable. 

XIX 

Raconterons-nous le supplice? — Farel s'était 
chargé d'accompagner le condamné. Il se trouva 
auprès de lui quand on lui annonça, le 27 octobre, 



LIVRE TROISIÈME. 



381 



au matin, que ce jour était son dernier jour. On 
lui laissa ignorer le bûcher; mais la pensée de la 
mort suffit pour lui enlever, au premier moment, 
toute force et tout courage. A peine remis, ce fut 
pour recommencer avec Farel la discussion théolo- 
gique tant de fois reprise avec Calvin. Farel désira 
que Calvin revît une fois le condamné. Calvin et 
deux conseillers arrivèrent. Interrogé par l'un des 
deux sur ce qu'il voulait dire à Calvin , Servet ré- 
pondit qu'il ne voulait que le prier de lui par- 
donner. Alors Calvin : c( Je proteste que je n'ai 
jamais poursuivi contre toi aucune injure parti- 
culière ^ ». Il disait vrai; mais cette pensée n'a 
servi trop souvent qu'à encourager dans leurs 
rigueurs ceux qui se rendaient ce témoignage. 
Calvin se mit ensuite à énumérer les occasions où 
il avait montré ce bon vouloir en s'efForçant de 
ramener Servet dans la bonne voie. Toujours le 
cercle vicieux. Servet ne pouvait-il pas en dire 
autant? N'avait-il pas aussi, et à Paris, et dans 
sa correspondance, et à Genève, tâché d'amener 
Calvin à ce qu'il considérait comme la vérité? On 
souffre, au récit de cette dernière entrevue, ra- 
contée dans tous ses détails par Calvin, de ne 
trouver encore en lui, jusqu'au bout, que le théo- 



* Déclaration, 



382 



CALVIN. 



logien raisonnant, discutant, condamnant. Il n'a 
pas Tair de soupçonner qu'on puisse, malgré le 
dogme et à travers le dogme, adresser un mot de 
sympathie à ce malheureux qui va mourir, et 
qu attend l'épouvantable surprise de trouver un 
bûcher où il croyait ne trouver que le glaive. On 
a pu dire, il est vrai, non sans fondement, que 
l'excès même de cette ardente insistance en est 
l'explication, l'excuse; que Calvin, croyant de 
toute son âme à la damnation de Servet, ne pouvait 
le lui dire trop; que, lorsqu'on voit un homme 
près de rouler dans un abîme, il s'agit beaucoup 
moins de lui montrer de la pitié que de l'effrayer 
salutairement, et de le retenir, au besoin, violem- 
ment. Mais la comparaison pèche pourtant en un 
point. Cet abîme que Calvin voyait s'ouvrir devant 
Servet, on aurait pu, on aurait du tenter de l'en 
éloigner parla douceur. C'est ce que Calvin ne com- 
prend pas. Tel il s'est montré avec Servet accusé, 
tel il sera avec Servet condamné. Pas un mot, pas 
un mouvement qui tende à le fléchir par la bonté, 
par la pitié ; Calvin s'est imposé la loi de ne lui 
offrir, jusqu'au bout, que l'idée contre laquelle il 
l'a vu se roidir depuis vingt ans. Et Servet se roidit 
encore; et Calvin obéit alors, nous dit-il, au pré- 
cepte de saint Paul : il « se retire » de l'hérétique, 
et le laisse à Farel, 



LIVRE TROISIÈME. 



383 



Farel eut le triste honneur de se montrer encore 
plus dur. Quand Servet, conduit à l'Hôtel-de-Ville, 
apprit là comment il allait mourir, et qu'il se 
roula, d'épouvante, aux pieds des juges, et qu'il 
sollicita le glaive comme une grâce, et que, mal- 
gré cette épouvante, il refusa encore de consen- 
tir, pour se sauver, à une rétractation, — Farel, 
au lieu de reconnaître au moins la sincérité dont 
le malheureux faisait preuve, le menaça de ne 
pas l'accompagner jusqu'au bûcher s'il persistait 
à se dire innocent. Il se tut ; mais aucune trace 
de combat, d'hésitation même, ne se manifestait 
dans ses terreurs; il n'abordait évidemment pas 
l'idée de se sauver par un mensonge. Farel, de 
qui nous tenons tous ces détails, ne sut voir là que 
de Tobstination, et, plus le condamné, malgré ses 
horribles transes, persistait à ne pas céder, plus il 
devenait, à ses yeux, indigne de pitié. Au pied du 
bûcher comme à l'Hôtel-de-Ville, comme aupara- 
vant dans la prison, pas un mot de consolation 
chrétienne. Une seule fois, Farel lui demande s'il 
ne veut pas se recommander aux prières des assis- 
tants. Servet dit oui, et Farel invite la foule à 
prier. Mais lui, Farel, il ne priera pas ; son unique 
tâche est de harceler Servet pour lui arracher quel- 
que mot qui puisse être considéré comme un 
désaveu de ses erreurs. Enfin, le bourreau fait son 



384 



CALVIN. 



office, et bientôt il ne reste plus de Servet qu'un 
peu de cendre. Farel, peu de jours après, racon- 
tera tout cela dans une lettre, et ne se montrera 
pas plus ému sur l'hérétique mort qu'il ne Fa 
été, le jour du supplice, auprès de l'hérétique en- 
core vivant. 

XX 



On ne nous reprochera pas d'avoir rien adouci 
ni rien voilé de ces tristes scènes. Nous avons ex- 
pliqué comment ce supplice fut possible et put 
paraître nécessaire. Nous avons réfuté, mais par des 
faits, quelques-unes des calomnies dont il a été 
l'occasion. Il s'en est dit bien d'autres auxquelles 
nous ne ferons pas même l'honneur de les rappe- 
ler ; on a reproché à Calvin jusqu'au bois vert dont 
le bûcher de Servet, a-t-on dit, était formé, afin 
que la mort fût plus lente. Ainsi, au momentmême 
où il demandait pour Servet une mort plus douce, 
Calvin se serait occupé de lui rendre l'autre plus 
affreuse. Puis, à quoi pense-t-on?Le bois vert était 
une faveur, la victime étant alors étouffée avant 
que le feu l'atteignît. Tout ce débat, d'ailleurs, ne 
repose historiquement sur rien; les documents 
dignes de foi ne parlent ni de bois vert, ni de bois 



LIVRE TROISIÈME. . 385 



sec, et le tout n'est qu'une des mille fables que 
d'aveugles haines entassent autour du nom de Cal- 
vin. Il fallait bien inventer quelque chose qui fut 
ou parût plus odieux que la sentence de Yienne, 
laquelle porte, en toute lettres : a Brûlé tout vif à 
petit feu, yy Mais laissons, une fois pour toutes, les 
détails. On aura beau grossir les horreurs de ce 
jour néfaste ; on n'atteindra jamais à celles de tant 
de jours qu'avaient vus et que devaient voir en- 
core, nous ne dirons pas l'Espagne, ce sol pétri 
de cendres humaines, mais les Pays-Bas, mais l'A u- 
triche, mais l'Angleterre sous la sanguinaire Marie, 
mais la France sous ses rois dissolus et dévots. Si 
Servet eût péri à Vienne, qui parlerait de lui? Qui 
relèverait cette malheureuse unité perdue dans 
l'énorme chiffre des victimes de Rome? Quel catho- 
lique, au seizième siècle, eut l'audace ou seulement 
la pensée de reprocher la mort de Servet à Calvin 
ou aux Genevois? La tardive horreur qu'elle inspire 
aux catholiques d'aujourd'hui ne sera jamais, quoi 
qu'ils fassent, qu'un hommage à la Réforme ; c'est 
le catholicisme que l'on attaque et que l'on con- 
damne lorsqu'on la condamne, elle, pour avoir fait 
une fois, par inconséquence, ce qu'il faisait tous 
les jours par principe . 

On se demande comment cette inconséquence a 
pu échapper à Calvin, esprit si éminemment logi- 



386 CALVIN. 

que ; on se le demande surtout en lisant le livre 
qu'il publia Tannée suivante, et dans lequel il 
érigea en système ce qui avait été fait à l'occasion 
de Serve t. 

Dans une première partie, il réfute les opi- 
nions du théologien ; dans une seconde , il dé- 
montre la légitimité du droit du glaive appliqué 
à la répression des hérétiques. Nous ne le suivrons 
pas dans le détail des arguments, tous enchaî- 
nés à un même cercle vicieux, car, comme nous 
l'avons déjà fait observer, dès qu'il n'y a plus de 
tribunal réputé infaillible, il ne peut plus exister 
logiquement de lois pénales contre l'erreur. Calvin, 
pourtant, a senti en partie cette difficulté. Il parle 
peu de la punition de l'erreur en tant qu'erreur, 
et, sous ce rapport, il se sépare à peu près totale- 
ment de l'idée romaine, telle que la réalisait l'In- 
quisition, telle que l'appliquaient, même en dehors 
de l'Inquisition proprement dite, tous les tvïhn- 
naux qui jugeaient sous l'influence de l'Église. Là, 
c'était l'hérésie, l'hérésie en soi, qu'on frappait; 
Fhérésie dans ses plus obscurs adhérents comme 
dans ses plus renommés apôtres, l'hérésie aper- 
çue au plus profond des consciences comme l'hé- 
résie affichée dans des prédications et dans des 
livres. Rien de tel chez Calvin. Non-seulement il 
ne ^ait punir l'hérétique que comme perturbateur 



LIVRE TROISIÈME. 



387 



de la société, mais il suppose toujours le cas où il 
y aura eu réellement perturbation, ébranlement 
des bases, danger grave produit par la gravité de 
Terreur et Tactivité de l'hérétique. C'est ce que 
Théodore de Bèze entend aussi. Il publia, cette 
même année, son livre De la punition des hérétiques 
par le magistrat civil, et, comme Calvin, c'est uni- 
quement contre le délit civil, contre la perturba- 
tion sociale, mais réelle, grave, qu'il appelle l'ac- 
tion du magistrat. Cette distinction, Calvin et le 
Conseil de Genève l'avaient faite avec soin dans 
le procès de Servet. Plusieurs des interrogatoires, 
comme nous l'avons raconté, portèrent moins sur 
les erreurs de Servet que sur ce qu'il avait fait 
pour les répandre, sur le mal qu'elles avaient pu 
produire. Dans la sentence, qui est fort longue, 
l'arrêt de mort est lié à ces considérations beau- 
coup plus qu'au fait même d'hérésie. 

De là, en pratique, une conséquence importante : 
c'est que le système de Calvin sur la punition des 
hérétiques n atteignait nullement, comme le sys- 
tème romain, tout hérétique, toute opinion répu- 
tée hérétique , mais seulement les cas extrêmes, 
la prédication et la diffusion d'erreurs considé- 
rées comme renversant le christianisme. Et c'est 
à cela que se rattache un fait dont les écrivains 
catholiques devraient au moins tenir quelque peu 



388 



CALVIN. 



compte. Des milliers de gens mouraient comme 
protestants; jamais Calvin n'a parlé de faire mou- 
rir, comme catholique, un catholique. Les Gruet, 
les Servet, ceux, en un mot, que toute la chrétienté 
d'alors eût frappés comme lui, voilà ceux qu'il 
frappa. C'est, pour nous, encore trop; mais l'his- 
toire doit pourtant noter ces différences. L'intolé- 
rance de Calvin ne pouvait conduire au supplice 
qu'un tout petit nombre de victimes; l'intolérance 
romaine en immolait, dans ce moment même, des 
milliers. 

Et quand nous en resterions à ce que l'intolé- 
rance de Calvin avait d'inconséquent, d'odieux, 
comment l'histoire impartiale se refuserait-elle à 
voir ce qu'il y avait là, en même temps, de hardi 
et de grand? Calvin savait très-bien à qui il allait 
fournir des armes. Il savait que son livre allait 
paraître un irréfutable argument en faveur des 
cruautés catholiques, et que lui, en particulier, 
aux yeux de millions d'hommes, il était le premier 
des hérétiques, le plus coupable et le plus dange- 
reux; il savait, enfin, qu'il autorisait FF^urope 
catholique à noyer peut-être un jour dans le sang 
ce nid d'hérétiques, ce repaire où il venait de 
prêcher sa thèse. Luther, non moins courageux, 
mais plus homme, avouera franchement que ces 
considérations ne lui sont pas indifférentes, a Tu 



LIVRE TROISIÈME. 



389 



me demandes, écrit-il à Link, s'il est permis au 
magistrat de faire mourir les faux prophètes. 
J'aime peu les condamnations à mort, même tout 
à fait méritées. Puis, dans cette affaire, une chose 
m'effraye : c'est l'exemple donné. Voyez les pa- 
pistes, et, avant Jésus-Christ, les Juifs. La loi ordon- 
nait de tuer les faux prophètes, et on finit par ne 
plus guère tuer que des prophètes saints et inno- 
cents... Je ne puis donc en aucune façon approu- 
ver que les faux docteurs soient mis à mort. » Mais, 
Calvin, cette crainte ne lui fera pas retrancher, pas 
adoucir un mot. Que les tisons du bûcher de Servet 
doivent un jour allumer le sien, peu lui importe; 
que Genève doive périr écrasée, peu lui importe 
encore. Elle aura eu, comme lui, la gloire de pu- 
blier tout ce qu'elle aura cru vrai, et de faire, sans 
peur, tout ce qu'elle aura cru être son devoir. 



22 



• 



LIVRE QUATRIÈME 



LIVRE QUATRIÈME 



[1553—1564] 



I. Nouvelles rigueurs en France. — Nombreux martyrs. — Les cinq 
prisonniers de Lyon. -— Lettres que Calvin leur adresse. — Leur 
mort. — Dymonet. — Richard Lefèvre. — Ce qu'était Calvin pour 
les martyrs. — Morituri te salutant. 

IL Calvin et l'Angleterre. — Sa lettre au duc de Somerset, ré- 
gent. — Quelques détails. — Comment on doit prêcher l'Évan- 
gile. — Comment se réforment les abus. — Comment se corrigent 
les vices. — Zèle et piété du régent. — Sa mort. — Edouard VJ. 
— Calvin lui dédie plusieurs de ses ouvrages. — Progrès de la 
vraie Réformation. — - Calvin et Cranmer. — Projet d'un concile 
protestant. — Mort du jeune roi. — La reine Marie. — Persécu- 
tion. — Les Anglais à Genève. — Genève et l'Angleterre. — Ge- 
nève et l'Ecosse. — Genève et la Hollande. 

III. Les Italiens à Genève. — Gentilis. 

IV. Les Commentaires de Calvin sur le Nouveau Testament. — ils 
marquent une révolution dans l'étude de la Bible. — Sagesse et 
perspicacité. — Point d'érudition vaine. — Sens pratique et expé- 
rience chrétienne. — Comment Calvin nous met à l'aise et nous 
charme. 

22. 



394 



CALYIN. 



V. Autres écrits. — Contre le concile de Trente. — Contre Vhitérim. 

— Vigueur de logique et de morale. — Calvin avait-il rompu trop 
absolument avec le catholicisme? — VI. Traité contre l'astrologie 
judiciaire. — Traité des scandale:?. — 'Analyse et détails. — 
Quatre sermons sur divers sujets actuels. — Analyse et citations. 

— VII. Traité sur la prédestination. — Écrits contre Castalion. — 
Contre Westphal. — Les discussions sur la Cène. — Calvin mé- 
nage un accord entre Genève et les Églises suisses. 

VIIL Coup-d'œil sur la période suivante. — Activité de Calvin. — 
Paix dans Genève, mais guerre et embûches tout autour. — Ge- 
nève s'associe hardiment à l'apostolat de Calvin. — Plaintes du roi 
de France. — Calvin rédige la réponse. — Missionnaires et mar- 
tyrs se multipliant autour de lui. 

[X. Calvin et la France. — Il déconseille et blâme tout soulèvement, 
toute vioknce. — Ses lettres prétendues à M. du Poet. — Ses 
lettres au baron des Adrets. — Comment il veut qu'on s'empare des 
églises. — Combien la Réforme française aurait été puissante si 
elle l'avait mieux écouté. — Conjuration d'Amboise. — Douleur de 
Calvin. — X. Caractère général de son influence sur la France. — 
Ses épîtres aux fidèles de France. — XI. Comment il surveillait 
l'application de ses principes — Formes de son autorité. — Ses 
relations avec l'Église de Paris. — Affaire de la rue Saint-Jac- 
ques. — Ses exhortations aux martyrs. — Genève leur envoie le 
pasteur Macar. — Calvin rédige la confession de foi qui sera pré- 
sentée à Henri II au nom des protestants de Fiance. — XH. Le 
premier synode national se réunit sous son inspiration. — La con- 
fession de foi. — La discipline. — Analyse.— La question de l'épis- 
copat. — Ce que voulaient les protestants français. 

•Xîlî. Progrès rapides de la Réforme en France. — Coligny. — Com- 
mencement de ses relations avec Calvin. — Sa conversion. — 
Son courage à Fontainebleau. — Faiblesse et relèvement de son 
frère, d'Andelot. — XIV. Colloque de Poissy. — Calvin présent, 
quoique absent. — Théodore de Bèze. — Résultats du Colloque. — 
Deux mille cent cinquante Églises organisées. — Édit de Janvier. 

— Le roi de Navarre abandonne la cause. — XV. Quand et com- 
ment les protestants de France commençèrent à recourir aux armes. 

— Calvin dans cette nouvelle phase de la lutte. — Accusations in- 



LIVRE QUATRIÈME. 



395 



justes. — Violences du Parlement de Paris. — Contraste entre les 
deux armées. — Bataille de Dreux. — A combien peu tint le sort 
de la France. -- La France pouvait être protestante ; les Français 
pouvaient être calvinistes. — Calvin prêche la soumission et l'es- 
pérance. — Édit d'Amboise. 

XVI. Calvin à Genève pendant cette période. — Blandrata, Gentilis, 
Baudouin. — Les Commentaires sur l'Ancien Testament -— Le Com- 
mentaire sur les Psaumes. — Calvin et David. — Études sur le 
cœur humain. — Plusieurs séries de sermons. — Job et Coligny. 
— XVIL Rien n'est en dehors de l'activité de Calvin. — Le juris- 
consulte. — Le diplomate. — L'homme nécessaire en toutes 
choses. — Le législateur politique. 

XVIIT. Fondation du Collège et de l'Académie de Genève. — Céré- 
monie du 5 juin 1559. — De quelle persévérance Calvin avait eu 
besoin. — XIX. Le Collège depuis trois siècles. — Quels souvenirs 
on y peut évoquer. — Le grand secret de Calvin et de tous les 
hommes nés de lui. — Faibles moyens; grands résultats. — Ces 
résultats lui doivent leur importance et leur durée. — En quoi 
Calvin a été plus puissant que Luther. 

XX. Dernières années de Calvin. — Maladies. — Pauvreté. — Dé- 
sintérCvSsement. — Sadolet frappant à sa porte. — XXI. Derniers 
travaux et dernière maladie. — Six cruelles semaines. — Patience 
et foi. — Calvin travaille encore. — Dernière communion. — 
XXII. Il reçoit, sur son lit de mort, la visite du Conseil. — Le 
lendemain, visite de la Compagnie des Pasteurs. — Exhortations 
qu'il leur adresse. — Son testament. — XXIII. Dernière visite de 
Farel. — Ce qu'ils durent se dire. — Les censures et le repas fra- 
ternel. — Ses dernières journées. — Sa mort. 

XXIV. Ses funérailles. — Ce que nous dit sa tombe, quoique rien 
n'en marque authentiquement la place. 



396 



CÀLvm. 



I 



Rome n'avait pas eu besoin des tristes encoura- 
gements que Genève venait de lui donner. Les ri- 
gueurs ne s'étaient jamais affaiblies. De menaçants 
nuages s'accumulaient, de toutes parts, autour de 
la Réforme et autour de sa capitale. 

Nous avons dit à combien de réfugiés s'ou- 
vraient les portes de Genève; ces mêmes portes 
s'ouvraient aussi tous les jours pour en laisser 
sortir qui retournaient à la bataille, accompagnés 
des instructions et des prières du chef. La collec- 
tion des lettres de Calvin en renferme une adres- 
sée, quinze jours avant la mort de Servet, a aux 
fidèles des îles, » soit des côtes de la Saintonge, et 
celui qui portera cette lettre est Philibert Hamelin, 
premier prédicateur de la Réforme en ces con- 
trées. Arrêté à Saintes, condamné à mort, il s'est 
échappé et a pu fuir à Genève, où il s'est fait impri- 
meur. Mais il n'a pu supporter longtemps d'être 
en repos quand ses frères souffraient ailleurs. Il 
part, muni de la précieuse lettre. Il arrive, rassem- 
ble, prêche, encourage, organise, et, après quatre 



LIVRE QUATRIÈME. 



397 



années d'apostolat, pris de nouveau, il est brûlé à 
Bordeaux. 

D'autres, plus près de Genève, avaient péri pen- 
dant le procès de Servet, consolés aussi et fortifiés 
par la voix du réformateur. Une lettre du 22 août 
est adressée à deux hommes qui attendaient la 
mort dans les prisons de Lyon, et qui furent brû- 
lés, le mois suivant, avec^deux autres. Déjà, le 
7 juillet, à la nouvelle de leur emprisonnement : 

Quoique ce nous ait été, leur écrivait-il, un mes- 
sage triste selon la chair, même selon le juste 
amour que nous vous portons en Dieu, si nous 
faut-il néanmoins ranger à la volonté de ce bon 
Père et Seigneur... Comme il vous a munis de sa 
vertu pour soutenir le premier assaut, il reste de 
le^prier qu'il vous renforce de plus en plus, selon 
que vous aurez à combattre... Quand il fait cet 
honneur aux siens de les employer pour maintenir 
sa vérité, et qu'il les amène au martyre comme 
par la main, jamais il ne les laisse dépourvus des 
armes qui y sont requises... Soyez donc assurés 
que ce bon Dieu, qui se montre au besoin, ne vous 
délaissera point que vous n'ayez de quoi magnifier 
puisamment son nom... Méditez cette gloire et 
immortalité céleste à laquelle nous sommes con- 
viés et sommes certains de parvenir par la croix, 
ignominie et mort... C'est chose étrange, au sens 



398 



CALVIN. 



humain, que les esclaves de Satan nous tiennent 
les pieds sur la gorge ; mais nous avons de quoi 
nous consoler en toutes nos misères, attendant 
cette heureuse issue, laquelle nous est promise, 
que Dieu lui-même essuyera les larmes de nos 
yeux... » Et après bien d'autres paroles que nous 
regrettons de ne pas transcrire : a Si vous pouvez, 
ajoutait-il, communiquer avec les autres frères, je 
vous prie les saluer aussi de par moi. » Or, savez- 
vous comment ils communiquaient entre eux? 
Voici ce que Louis de Marsac, un d'eux, écrivait à 
Calvin, a Je ne vous pourrois réciter. Monsieur 
et Frère, la grande consolation que j'ai reçue 
des lettres qu'avez envoyées à mon frère Denis 
Peloquin, lequel trouva moyen de les bailler à un 
de nos frères qui étoit en un croton^ au-dessus de 
moi, et m'en fit la lecture, parceque je ne les 
pouvois lire, d'autant que je ne voyois rien en 
mon croton. Je vous prie donc de persévérer 
pour nous assister toujours de semblable con- 
solation, qui nous invite à pleurer et prier. » 
C'est ce Louis de Marsac qui s'indigna, partant 
pour le bûcher, qu'on ne lui mît pas, comme aux 
autres, une corde au cou, vu qu'il était noble,. Il 
demanda pourquoi on lui refusait le collier de 



1 Cachot souterrain, 



LIVRE QUATRIÈME. 



399 



a cet excellent ordre » du martyre. Un Genevois, 
Pierre Berger, avait eu peu auparavant cet hon- 
neur, et, au moment où les flammes l'atteignaient, 
il avait dit, comme Etienne : c( Je vois les cieux 
ouverts ! » 

Mais de tous les martyrs que Calvin eut à exhor- 
ter à cette époque, cinq surtout, les cinq prisonniers 
de Lyon^ comme on disait, eurent à le bénir en 
leur épreuve. 

C'étaient cinq jeunes Français qui avaient étudié 
à Lausanne, où l'on venait de leur conférer le Mi- 
nistère. Après quelques jour passés à Genève, ils 
rentrèrent en France, et, à Lyon, furent arrêtés. 
L'intervention du gouvernement bernois, les hau- 
tes protections qu'on mit en jeu, l'intérêt que ces 
jeunes gens excitèrent chez beaucoup de catholi- 
ques, tout cela ne servit qu'à prolonger un dou- 
loureux procès où l'acharnement des juges ne fut 
égalé que parla constance des victimes. Dans une 
première lettre, écrite en juyi 1552, Calvin leur 
parle de ce qu'on a fait pour les sauver et de ce 
qu'on veut faire encore; mais, sans leur ôter tout 
espoir, il les prépare aux plus redoutables chances, 
et les invite à chercher en Dieu, sans tarder, ce 
courage qui n'est qu'en Dieu, Condamnés, en effet, 
par les juges de Lyon, ils en appelèrent au Parle- 
ment de Paris. Conduits à Paris, ramenés ensuite 



400 



CALVIN. 



à Lyon pour y attendre leur seutence, ils la reçu- 
rent le 1'' mars 1353 : Tarrêt de mort était définitif. 
c( Nous avons été, leur écrit Calvin, en plus grande 
tristesse que jamais, ayant entendu la conclusion 
prise par les ennemis de la vérité. » On tentera en- 
core quelques démarches ; mais la grande, la seule 
qui ne puisse échouer, c'est de les recomman- 
der à Celui qui les a déjà tant soutenus, a Nous 
ferons ici notre devoir de le prier qu'il se glorifie 
de plus en plus en votre constance, et que, par la 
consolation de son Esprit, il adoucisse et rende 
aimable tout ce qui est amer à la chair, et tellement 
ravisse vos sens à soi, qu'en regardant à cette cou- 
ronne céleste, vous soyez prêts de quitter sans re- 
gret tout ce qui est du monde. » Enfin, au commen- 
cement de mai, dernière lettre, a Le roy de France 
a refusé plat et court toutes les requêtes que lui 
ont faites Messieurs de Berne. Il n'y a, de ce côté 
là, plus d'attente, et même quelque part que nous 
regardions ici-bas.» Ils ont su, quand il y avait en- 
core de l'espoir, ne pas cesser de regarder à Dieu; 
comment ne le feraient-ils pas maintenant que « la 
nécessité les exhorte d'adresser tous leurs sens au 
ciel? » Dieu les a choisis pour faire éclater sa force 
en leur faiblesse, a D'autant qu'il vous a fait ce 
privilège que vos liens ont été renommés et que 
le bruit en a été épandu partout , il faudra, en dépit 



LIVRE QUATRIÈME. 



401 



de Satan, que votre mort retentisse encore plus 
fort, à ce que le nom de notre Dieu en soit magni- 
fié. » Ainsi continue-t-il encore longtemps, ému, 
mais ferme, toujours parlant au nom du devoir, 
toujours demandant le sacrifice tel qu'il l'accom- 
plirait lui-même, sans s'étourdir, sans demandera 
l'enthousiasme de lui épargner aucune douleur, 
aucun effort, mais inébranlable en son courage et 
inébranlable en sa foi. 

Ils périrent donc, le 16 mai, animés de cet 
esprit et pleins de ce courage. « Étant venus au 
lieu du supplice, raconte Crespin dans V Histoire 
des Martyrs^ ils montèrent d'un cœur alègre sur le 
monceau de bois, les deux plus jeunes les pre- 
miers... Le dernier qui monta fut Martial Alba, le 
plus âgé des cinq, lequel avoit été longtemps à 
deux genoux, priant le Seigneur. Il demanda au 
lieutenant Tignac de lui octroyer un don. Le 
lieutenant lui dit : «Que veux-tu?» Il lui dit : 
«Que je puisse baiser mes frères devant que mou- 
rir. » Le lieutenant le lui accorda. Lors le dit 
Martial baisa les quatre déjà liés, leur disant à 
chacun : « Adieu, adieu, mon frère! » Le feu 
fut allumé. On entendit la voix des cinq con- 
fesseurs s'exhortant encore l'un l'autre : « Cou- 
rage, mes frères, courage ! » et ce furent, poursuit 

Crespin, « les dernières paroles ouïes des dits 

23 



402 



CALVIN. 



cinq vaillants champions et martyrs du Seigneur.» 

Ainsi mourut, deux mois après, un autre 
martyr, Dymonet, qu'une longue et belle lettre de 
Calvin avait aussi consolé dans sa prison; ainsi 
mourut. Tannée suivante, ce Richard Le Fèvre, de 
Rouen, depuis longtemps en correspondance avec 
Calvin, et qui lui écrivait au commencement de 
mai : a La présente est pour vous faire savoir que 
j'espère aller faire la Pentecôte au royaume des 
cieux et aux noces du Fils de Dieu, si plus tôt ne 
5uis appelé du bon Seigneur et Maître. » La Pen- 
tecôte le trouva encore ici-bas ; le bûcher ne fut 
prêt qu'au 7 juillet. 

Nous pourrions allonger beaucoup cette liste; 
en voilà assez, peut-être trop. Mais ce n'est jamais 
sans peine qu'on se décide à omettre des martyrs. 
On se reproche de les frustrer de leur gloire, et on 
ne se console qu'en se rappelant celle dont ils sont 
couronnés auprès de Dieu. 

Les gens qui n'ont pas vu la guerre se deman- 
dent souvent ce que l'on doit éprouver dans cette . 
terrible vie où chaque jour, chaque heure, peut 
voir tomber tant de gens qu'attendaient de longues 
années. Cette question, comment ne pas se la faire 
au tableau de cette lugubre époque? Que devait- 
on penser, que devait-on éprouver, à Genève, 
quand on apprenait, coup sur coup, la mort de 



LIVRE OUÀTRIÊME. 403 

gens qu'on avait connus, aimés, et de tant d'autres 
qui n'avaient jamais vu Genève, mais qui étaient 
morts, on le savait, en pensant à elle et à son chef? 
Ce chef, surtout, on voudrait analyser tout à fond, 
d'après ses ouvrages et ses lettres, ce qui se passait 
dans son cœur. Certaines choses, au premier 
abord, étonnent. On voudrait le trouver, avec les 
martyrs, plus sensible, plus expansif, plus homme, 
enfin; on cherche, parmi ces exhortations admi- 
rables, les traces de quelques larmes, et on ne les 
trouve pas. Contentons-nous de ce qui s'y trouve ; 
c'est encore assez beau et assez grand. Chef d'armée, 
son caractère et son rôle étaient d'accord. Les 
martyrs, pour lui, ce sont des soldats qui tombent ; 
leur mort n'est qu'un événement tout ordinaire, 
une mauvaise chance, à parler humainement, une 
bonne, à parler chrétiennement. Pourquoi serions- 
. nous plus difficiles qu'ils ne l'ont été eux-mêmes? 
Ils l'admirèrent, ils l'aimèrent, ce Calvin que nous 
aimons peu, nous, gens plus sensibles, mais fai- 
bles. Ils comprirent que c'était l'homme qu'il fal- 
lait à l'Église, le général qu'il fallait à la bataille, 
et de grand cœur ils lui criaient, en marchant à la 
mort : Morituri te salutant! u Ceux qui vont mou- 
rir te saluent ! » 



404 



CALVIN. 



II 



Mais tandis que la France protestante semblait 
n'avoir plus guère à demander que des exhorta- 
tions pour ses martyrs, l'Angleterre s'ouvrait à 
la Réforme, à la vraie Réforme, proscrite sous 
Henri VIII, et l'influence de Calvin s'y faisait puis- 
samment sentir. 

Henri YIII était mort en 1 546, et, avec lui, cette 
religion que la mauvaise foi ou l'ignorance a seule 
pu confondre avec le protestantisme évangélique. 
Son fils, Edouard VI, n'avait que neuf ans; le duc 
de Somerset, Régent, l'éleva dans les principes 
d'un christianisme sérieux, et les proclama, sans 
délai, dans le royaume. De là les relations du Ré- 
gent avec Calvin, qui lui dédie, en juin 1548, son 
Commentaire^ sur la première Épître à Timothée; 
de là, en particulier, cette remarquable lettre que 
Calvin lui adresse, cette même année, en octobre, 
et qui renferme un exposé complet des vues du 
réformateur sur la transformation à faire subir à 
l'Angleterre. 

11 commence par féliciter le Régent de ce que 



LIVRE QUATRIÈME. 



405 



Dieu lui a mis au cœur celte grande œuvre. Dé- 
positaire de l'autorité royale, il peut c( réprimer 
par le glaive » ceux qui s'opposeraient à ses pro- 
jets; mais, le grand moyen, c'est de faire en sorte 
que l'Évangile porte tous ses fruits de sainteté, et 
que c( ceux qui font profession de l'Évangile soient 
vraiment réparés à l'image de Dieu. » Pour cela, 
trois choses sont nécessaires : Pureté de la doc- 
trine, extirpation des abus, correction des vices. 

Sur le premier point, un seul principe est réel- 
lement fécond, et tout doit y être ramené : c'est 
celui de la justification par la foi. Mais la fécondité 
de ce principe dépend de la manière dont on le 
prêche ; et ici vient une belle page sur ce que doit 
être ou ne pas être une prédication vraiment chré- 
tienne. Il faut que le peuple soit c( touché au vif, » 
et Calvin craint qu'il n'y ait encore a bien peu de 
prédication vive» en Angleterre. Or, ce vous savez, 
Monseigneur, comme saint Paul parle de la viva- 
cité qui doit être en la bouche des bons ministres 
de Dieu, qui ne doivent point avoir une parade de 
rhétorique pour se faire valoir, mais que l'Esprit 
de Dieu doit résonner en leur voix. » Qu'on ait 
donc c( de bonnes trompettes qui entrent jusques 
au profond des cœurs, car il y a danger que vous 
ne voyiez pas grand profit de toute la réformation 
que vous aure^ faite, quelque bonne et sainte 



406 



CALVIN. 



qu'elle soit, sinon que cette vertu de prédication 
soit déployée quant et quant. » 

Sur le second point (les abus), un seul principe 
est aussi à poser : c'est de revenir pleinement à 
l'Écriture et aux vraies traditions apostoliques. 
Sans nommer Henri VIII, qu'il ne pouvait directe- 
ment prendre à partie sous le règne de son fils, 
Calvin demande qu'on proscrive tout ce qu'il avait 
conservé du romanisme, tous les accommode- 
ments qu'il avait imaginés entre le romanisme 
et l'Évangile. « Rien qui déplaise plus à Dieu que 
quand nous voulons par notre prudence humaine 
modérer ou retrancher, ou avancer ou reculer, 
outre {au delà dé) sa volonté. » La Réformation 
doit être l'œuvre de Dieu; si ce n'est pas la Parole 
de Dieu qui règle souverainement ce qu'on doit 
conserver ou abolir, la Réformation n'est plus 
qu'œuvre d'homme, fragile et vaine comme toute 
oeuvre d'homme. 

Sur le troisième point (les vices), un seul principe 
encore : réprimer tout ce qu'on pourra réprimer, 
punir tout ce qu'on pourra punir. Même logique et 
même erreur ici que dans les lois données par lui 
à Genève. Mêtoe logique : Vous punissez, dit Cal- 
vin, les crimes commis contre les hommes ; pouvez- 
vous ne pas punir les crimes commis contre Dieu? 
Même erreur et même danger : En punissant les 



LIVRE QUATRIÈME. 



407 



crimes commis contre Dieu, vous risquez d'usur- 
per ses droits, d'être un tyran, et, ce qui est pis, 
de lui en donner Fair à lui-même. Mais Calvin ne 
voit et ne veut voir, en Angleterre comme à Genève, 
-que la nécessité de mettre les mœurs en harmonie 
avec la foi ; il ne comprend pas un chrétien ayant 
le pouvoir en main, et ne l'employant pas à faire 
régner l'Évangile. 

Le Régent goûtait ce programme ; il fit de son 
mieux pour le remplir. Renversé, l'année suivante, 
par une coalition d'intérêts politiques et de haines 
religieuses, emprisonné, menacé de mort, ilprouva, 
par une chrétienne patience, que le christianisme 
n'était pas seulement, pour lui, un moyen de gou- 
vernement, mais une force intime et une vie. C'est 
ce dont Calvin le félicite, en mai 1550, bien plus 
que du retour de fortune qui lui a rendu, en partie, 
son autorité de Régent. Chrétien dans la disgrâce, 
qu'il le soit encore, maintenant, en pardonnant à 
ceux dont il pourrait se venger ; qu'il le soit aussi 
en remettant courageusement la main à l'œuvre du 
Seigneur en Angleterre. ((Relevés d'une maladie pé- 
rilleuse, ne devons-nous pas être soigneux au dou- 
ble et honorer ce bon Dieu à double, comme s'il 
nous avoit donné une seconde vie?... Dieu, en vous 
obligeant à soi de nouveau, a voulu vous inciter à 
faire mieux que jamais. » Mais Dieu, parfois, laisse 



408 



CALVIN. 



périr ses meilleurs ouvriers ; il ne veut pas que nul 
homme se croie nécessaire à ses desseins. Le duc 
de Somerset fut renversé une seconde fois, et, 
peu après, monta sur Téchafaud, pleuré du jeune 
roi au nom de qui on le condamnait à y monter. 
, Mais ce jeune roi annonçait plus de zèle encore 
que le duc pour l'établissement définitif de la 
Réforme évangélique. Il avait quatorze ans lorsque 
Calvin lui dédia deux de ses ouvrages, le Commen- 
taire sur Ésaïe et le Commentaire sur les Épîtres 
Catholiques ; et l'hommage de ces deux livres ne 
s'adressait pas au roi seulement, mais à l'enfant 
extraordinaire déjà capable de les lire, de les juger 
et de s'en nourrir. Une raison précoce et des facultés 
éminentes avaient frappé d'étonnement, dès ses 
premières années, les maîtres chargés de l'instruire; 
une piété vive lui faisait trouver de l'attrait à toute 
étude religieuse, soit d'édification, soit de contro- 
verse, et c'est vers cette époque qu'il écrivit, sous 
forme de discours, un plan de réformation proba- 
blement calqué sur la lettre de Calvin au duc de 
Somerset. L'hommage des deux livres lui fut une 
grande joie ; Calvin, dans une lettre à Farel, raconte 
l'accueil fait à Londres au pasteur Des Gallars, char- 
gé de les lui porter. Ils étaient accompagnés d'une 
lettre dans laquelle Calvin revient plus brièvement 
sur ce qu'il y aurait à faire, en Angleterre, pour 



LIVRE QUATIUÈME. 



409 



achever l'œuvre de la Réforme; son ton, bien qu'il 
n'oublie jamais que c'est à un roi qu'il parle, est 
celui d'un ami, d'un père. Une autre lettre, écrite 
l'année suivante, est plus paternelle encore. Calvin 
dédie au jeune roi une «brève exposition du psaume 
87, » espérant, lui dit-il, « que vous y prendrez 
plaisir, et que la lecture aussi vous en profitera. » 
L'idée lui en est venue, ajoute-t-il, un jour qu'il 
prêchait sur ce psaume, ce L'argument me sembla 
tant propre pour vous, que je fus ému incontinent 
d'écrire la somme, » Les rois sont en danger d'ou- 
blier le royaume des cieux : c( or, au psaume pré- 
sent, il est parlé de la noblesse et dignité de l'Église, 
laquelle doit tellement ravir à soi grands et petits, 
que tous les biens et honneurs de la terre ne les 
retiennent... » L'Église^ ici, c'est donc l'Église spi- 
rituelle, la chrétienté sainte et sans tache, le 
royaume des deux, soit sur la terre, soit au ciel. 
Etre roi, c'est beaucoup; être chrétien, simple 
sujet dans cet autre royaume, c'est davantage, 
et infiniment davantage. « C'est donc, poursuit 
Calvin, un privilège inestimable que Dieu vous a 
fait. Sire, que vous soyez roi chrétien, » roi parmi 
les hommes, sujet du Christ. Mais à ce privilège 
sont attachés de grands devoirs. Le jeune roi les 
connaît; c'est à lui « d'ordonner et de maintenir le 

royaume de Jésus-Christ en Angleterre. » La tâche 

23 



410 



CALVIN. 



sera peut-être rude ; que. ce psaume lui serve « de 
confirmation et de bouclier, » et que Dieu, le roi 
des rois, le fasse « prospérer et fleurir à la gloire 
de son nom. » 

Calvin était aussi en correspondance avec 
l'homme que sa charge et sa piété désignaient 
comme le principal ministre des pieux desseins 
d'Edouard YI, — Cranmer, le primat d'Angle- 
terre. 

Cranmer, sous la capricieuse et terrible main 
d'Henri YIII, avait eu quelques moments de fai- 
blesse ; mais il était de ceux qui avaient poursuivi, 
dès le début, à travers la réformation royale, la 
pensée d'une réformation vraie, sérieusement 
chrétienne, celle dont Calvin était le représentant 
et comme l'incarnation. Or, pour mener à bien 
cette grande œuvre, plus d'unité lui paraissait né- 
cessaire, non en Angleterre seulement, mais dans 
tout le monde Réforraé. En 1552, voyant l'armée 
papale serrer ses rangs, il voudrait que la Réforme 
serrât aussi les siens. « Pour unir les Églises et 
protéger le troupeau de Christ, rien n'est plus 
puissant, écrit-il au réformateur, que l'harmonie 
de la foi. Je voudrais donc que des hommes pieux 
et savants se réunissent pour conférer ensemble 
sur les principaux points de la doctrine. Nos 
ennemis tiennent maintenant leurs conciles h 



LIVRE QUATRIÈME. 



411 



Trente pour l'affermissement de leurs erreurs; 
hésiterons-nous à convoquer un concile pieux 
pour restaurer et propager la vérité? » L'intention 
était bonne; l'idée, dangereuse. Un concile pro- 
testant n'eut probablement servi qu'à mettre en 
saillie, avec les divergences qui s'étaient déjà 
manifestées, celles qui disparaissaient, devant 
Rome, au milieu des périls et des héroïsmes de la 
lutte. Ne valait-il pas mieux que chaque Église res- 
tât maîtresse de sa foi, et gardât, contre l'ennemi 
commun, tout l'élan de la liberté? Rome exploi- 
tait, comme aujourd'hui, l'argument des diversités 
protestantes; les protestants répondaient, comme 
aujourd'hui, en combattant tous de leur mieux 
sous l'étendart commun de Jésus-Christ, et cette 
unité-là valait bien l'unité douteuse à laquelle on 
ne serait arrivé, comme l'Église romaine, que par 
l'exclusisme d'abord et le sommeil ensuite. Mais 
Calvin fut séduit par le côté grandiose de l'idée, 
peut-être aussi par le succès qu'il venait d'obtenir, 
comme nous le verrons, auprès des Églises de la 
Suisse, et par celui qu'il ne désespérait pas encore 
d'obtenir en Allemagne. Dans sa réponse, il re- 
mercie chaleureusement Cranmer de ce que les 
affaires d'Angleterre ne l'empêchent pas de songer 
aux intérêts généraux de l'Église. Il trouve le 
projet pieux et sage, et, quant à lui, volontiers il 



412 



CALVIN. 



traverserait a dix mers, » s'il le fallait, pour se 
rendre à cette assemblée bénie. La fin de la lettre 
est cependant un peu moins chaleureuse, si ce 
n'est même un peu embarrassée, et nous ne se- 
rions pas surpris que Calvin n'eût fait, sans le 
dire, quelques-unes des réflexions que nous venons 
de faire. Mais, ce qui ne varie pas^_ c'est sa vive 
affection pour l'Angleterre et son entière confiance 
dans les vertus du jeune. roi. 

La mort allait détruire toutes ces espérances, 
déjà réalisées en partie. Edouard mourut avant 
seize ans, et après lui régna sa sœur Marie, dont 
tous les soins tendirent aussitôt à l'extirpation de 
la Réforme. Elle tentait l'impossible. La Réforme 
avait jeté ses racines dans les entrailles du peuple 
anglais; le règne d'Edouard VI, quoique bien 
court, avait suffi, en la mettant dans sa véritable 
voie, pour opérer en Angleterre ce que le règne 
de Calvin opérait à Genève. Mais Marie pouvait ce 
qu'on peut toujours quand on a la force en main, 
— faire des martyrs, et Cranmer fut une de ses 
victimes. Calvin, en 1S80, remerciait Edouard YI 
de l'accueil fait par lui aux réfugiés français; 
Genève allait avoir des réfugiés anglais, chassés 
aussi par la persécution. En 1585, Calvin demande 
pour eux au Conseil l'usage d'un des temples de 
la ville. c( Autrefois, dit le registre, lesdits Anglois 



LIVRE QUATRIÈME. 



4Ï3 



ont reçu les autres nations et leur ont donné 
église ; mais maintenant il a plu à Dieu les affli- 
ger. » On leur prêta le temple de l'Auditoire, déjà 
prêté aux Italiens. Deux ministres, nommés par 
eux, furent agréés par le Conseil, et l'un de ces 
ministres fut remplacé, l'année suivante, par le 
futur réformateur de l'Ecosse , John Kriox. La 
mort de la reine Marie et l'avènement d'Élisabeth 
les rappelèrent, en 1559, dans leur patrie, et, peu 
après, nous voyons l'Église française de Londres 
demander à la Compagnie un pasteur. La Com- 
pagnie, avec l'agrément du Conseil, prêta le pas- 
teur Des Gallars, celui qui avait porté au roi les 
livres de Calvin. Des Gallars resta trois ans à 
Londres, et nous le voyons, à son retour, chargé 
pour Calvin et pour Genève des plus vifs témoi- 
gnages de la reconnaissance des Anglais. 

xiinsi s'était établie, entre l'Angleterre et Ge- 
nève, cette intime alliance que scellait et que 
scelle encore le grand nom du réformateur. La 
puissante monarchie et la petite république allaient 
être sœurs devant Dieu, sœurs même devant les 
hommes, tant la grandeur morale efface, même 
aux yeux du monde, toutes les inégalités ; et si 
l'une des deux devait quitter le nom de sœur pour 
prendre celui de mère, c'est l'Angleterre qui le 
donnerait, ce nom, à la cité de Calvin, 



414 



CALVIN. 



Mais une des portions de la puissante monar- 
chie, rÉcosse, allait être plus spécialement la fille 
ou la sœur de Genève. Là devaient se graver, plus 
profondément qu'à Genève même, certains traits 
du génie et de la foi de Calvin, 

John Knox n'était resté, en trois fois, qu'en- 
viron trois ans à^ Genève ; il n'y vint, d'ailleurs, 
qu'après avoir déjà courageusement fait ses preu- 
ves quant à la doctrine et au zèle. Que pouvait 
lui donner le réformateur genevois? 

Rien, semble-t-il; et il lui donna beaucoup, et 
Knox, en quittant Genève, se sentit comme un 
nouvel homme, et l'Écosse, en revoyant Knox, se 
sentit, elle aussi, comme sous un nouveau souf-r 
fle de doctrine et de vie. 

Que s'était-il passé? — Laissons à de plus habi- 
les le soin d'étudier comment le génie de l'E- 
cosse, personnifié en Knox, se trouva en com- 
munion si intime avec le génie de Calvin. Il y a 
toujours, dans ces questions, des éléments qui 
nous échappent, des choses que Dieu seul, le 
maître des cœurs, a pu savoir. Constatons sim- 
plement ce qui a été. ce qui est. L'Écosse le ma- 
nifeste assez hautement depuis trois siècles. Elle a 
été heureuse et fière de se rattacher, par Knox, à 
un plus grand que Knox, et cette reconnaissance, 
plus profonde peut-être aujourd'hui qu'à nulle 



LIVRE QUATRIÈME. . 415 

autre époque , n'est pas moins glorieuse pour l'É- 
cosse que pour Calvin. 

Grande fut aussi, grande est encore celle d'un 
autre peuple dont l'esprit de Calvin allait fixer les 
destinées. La Hollande, pas plus que l'Ecosse ou 
l'Angleterre, n'avait reçu de lui les premiers fer- 
ments évangéliques ; mais elle trouva en lui ce 
que cherchaient ses aspirations premières, et ce 
fut au milieu des plus effroyables luttes pour sa 
liberté, pour sa foi, qu'elle apprécia de mieux en 
mieux ce qu'il lui avait donné. 



III 



Nous avons nommé, à l'occasion des Anglais, 
les Italiens. Ceux-là, leur patrie ne les rappela 
jamais, et beaucoup figurent encore aujourd'hui, 
par leurs enfants, dans la cité hospitalière. Mais 
l'histoire de leur colonie à Genève nous appellerait 
à raconter, au début, diverses luttes dans les- 
quelles nous n'aurions pas toujours à louer le ré- 
formateur. Il ne pouvait, sans doute, s'exposer à 
compromettre son œuvre en laissant aux Italiens 
une liberté théologique qu'il refusait aux autres ; 
l'armée calviniste ne pouvait garder dans ses 



416 



CALVIN, 



rangs que des soldats aussi soumis que zélés, et 
les Italiens paraissaient croire, au contraire, que 
le zèle pouvait dispenser de la soumission. Calvin, 
même plus porté à Tindulgence, n'eût guère pu 
tolérer des hardiesses comme celles qu ils se per- 
mirent parfois. On souffre, pourtant, à le voir si 
impératif, si âpre, avec des gens qui avaient bravé 
Rome de si près et tout quitté pour TÉvangile. 
Une erreur détruit radicalement, à ses yeux, le 
mérite de tout ce qu'on a pu faire ou endurer 
pour la foi ; lui-même, nous l'avons vu, il est prêt, 
sincèrement prêt, si on arrive à le convaincre 
d'erreur sur un seul point, à permettre qu'on ne 
voie plus en lui qu'un imposteur, un misérable, 
et qu'on le traite comme tel. 

Le procès de Valentin Gentilis marque le point 
culminant de ces débats avec la colonie italienne. 
Tout ce que nous aurions à dire ici sur Calvin, soit 
à charge, soit à décharge, nous Tavons dit dans le 
procès de Servet. N'y revenons pas. 

Gentilis fut moins courageux que l'Espagnol. Mis 
en jugement, comme lui, pour ses opinions anti- 
trinitaires, une prompte rétractation lui sauva la 
vie à Genève, et lui fit, ensuite, chercher la mort. 
Tourmenté du regret d'avoir faibli, il n'eut pas de 
repos qu'il ne se fut réhabilité à ses yeux. Il revint 
donc, non pas à Genève, mais tout près, sur terres 



LIVRE QUATRIÈME. 



bernoises, et lança de là un défi à qui voudrait 
soutenir contre lui l'opinion du réformateur. Il 
réglait les conditions du combat. On ne pour- 
rait citer que l'Écriture; le vaincu serait mis à 
îuort. Le gouvernement bernois n'accepta que la 
conclusion. Considéré comme déjà vaincu par le 
fait de sa condamnation à Genève, Gentilisfut con- 
duit à Berne, et sa tête tomba sur l'échafaud. Ses 
amis de Genève furent exilés ou s'exilèrent, et la 
communauté italienne rentra, non sans de secrets 
murmures, dans cette unité sans laquelle Calvin 
ne comprenait- pas Genève, le rôle de Genève, et 
son noie à lui au milieu d'elle. 

Mais ces derniers événements furent postérieurs 
à la chute des Libertins. Ils appartiennent à une 
période que nous n'avons pas encore entamée. 
Nous ne les avons placés ici que comme liés aux 
précédents, et pour n'avoir pas à revenir sur ces 
tristes sujets. 



IV 



11 nous resterait maintenant, pour achever 
l'histoire de la période antérieure, à dire quelques 
mots des écrits du réformateur pendant ces 



418 



CALVIN. 



neuf années. Elles furent les plus fécondes de cette 
vie si pleine, et, en particulier, elles virent publier 
tous les Commentaires de Calvin sur le Nouveau 
Testament. 

Ainsi, en 1546 et 47, les deux Épîtres aux Co- 
rinthiens ; en 48, Épîtres aux Galates, aux Éphé- 
siens, aux Philippiens, aux Colossiens, et les deux 
à Timothée; en 49, Épître à Tite et Épître aux 
Hébreux; en 50, Épître de saint Jacques et les 
deux aux Thessaloniciens ; en 51, Épîtres de saint 
Jean et de saint Jude, et nouvelle édition de toutes 
les Épîtres de saint Paul ; en 52, les Actes ; en 53, 
saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, commen- 
tés parallèlement, puis saint Jean. L'ancien Tes- 
tament ne vint qu'après, sauf Ésaïe, publié en 
1551 , et la Genèse en 54. 

Les Commentaires de Calvin marquent une 
révolution dans l'étude de la Bible, et occupent, à 
ce titre, une place éminente, non-seulement dans 
l'histoire de la théologie, mais dans celle de l'es- 
prit humain. C'est le bon sens détrônant l'éru- 
dition scolastique; c'est la vérité cherchée, sur 
chaque verset, sur chaque mot, par le plus droit 
et le plus court chemin. On a pu, sans doute, en 
bien des endroits, trouver mieux, mais précisément 
parce qu'on suivait sa méthode. La science biblique 
lui a dû, en un mot, ce que doit toute science à 



LIVRE QUATRIÈME. 419 

un homme qui la transporte sur le terrain des 
faits, et lui donne pour base Tobservation, l'ex- 
périence. Cet homme pourra se tromper encore, 
et sur beaucoup de détails, et sur des points plus 
graves; mais il aura ouvert la voie à tous les 
progrès ultérieurs, et il aura droit, en ce sens, 
à revendiquer comme siennes les choses mêmes 
qui viendront plus tard corriger telle ou telle par- 
tie de son œuvre. Il faut, d'ailleurs, avec Calvin, 
ne jamais se hâter de croire qu'on a mieux compris, 
mieux vu que lui. L'exégèse moderne a eu souvent 
la surprise de découvrir que ce qu'elle croyait 
neuf était chez Calvin depuis trois siècles ; souvent 
aussi, après avoir hautement rejeté telle ou telle 
de ses interprétations, on y est revenu, de nos 
jours, comme à la meilleure. Même, enfin, dans 
les choses qu'il ne pouvait pas savoir, celles que 
les voyages, l'archéologie ou d'autres sciences, 
n'ont éclaircies qu'après lui, sa haute raison suffit 
souvent pour lui faire entrevoir le vrai à travers 
toutes les erreurs et toutes les ignorances de son 
temps. 

Ce temps se croyait savant; il avait, à certains 
égards, raison de le croire. Mais sa science était 
surtout de l'érudition, et l'érudition, mal employée, 
est la mort de la vraie science, le fléau de l'esprit 
humain. Calvin, com.mentateur, ne la dédaignera 



420 



CÀLVIN. 



point; mais il n'en voudra, et, surtout, n'en 
donnera que ce qui est véritablement utile, ce qui 
va au but, ce qui éclaire. Il sait qu'on ne l'a sou- 
vent étalée que pour cacher une trop réelle igno- 
rance. Chez lui, jamais de citations qui ne soient 
pas positivement nécessaires pour appuyer ou pour 
éclaircir son dire ; jamais d'interprétations exami- 
nées pour le plaisir de les examiner; jamais rien, 
surtout, qui ressemble à un exercice d'esprit, à un 
amusement sur l'Écriture, a C'est une audace qui 
emporte sacrilège, vous dira-t-il \ de tirer ça et là 
les Écritures sans direction aucune, et de s'en jouer 
à plaisir comme d'une chose qui n'est faite que 
pour le passe-temps, ce que plusieurs ont fait 
longtemps.» Longtemps, en effet; bien longtemps. 
Les écoles du moyen âge n'avaient étudié la Bible 
que comme matière à exercices, comme aliment à 
la scolastique, et c'est une des choses qui expli- 
quent pourquoi on s'apercevait si peu d'un si 
complet manque d'accord entre la Bible et le 
romanisme. On fouillait, mais pour fouiller, bien 
plus que pour trouver ; on labourait et relabourait 
le sol de l'Écriture, mais sans lui demander de 
rien produire. Le réformateur, au contraire, ne 
veut pas perdre un seul coup de sa laborieuse 

^ Épitres de saint Paul. Dédicace à Simon Grynée. 



LtVRË QUATRIÈME. 



42i 



pioche ; il n'entend pas ouvrir le moindre bout de 
sillon où ne puisse germer et fructifier une idée , 
semée là de la main de Dieu. 

Encore un point, par conséquent, où apparaît 
l'unité vivante de son œuvre. Dans V Institution^ 
qui en est comme le programme, toujours la pra- 
tique à côté de la théorie, l'homme moral à côté 
de l'homme croyant, ou, pour mieux dire, unité 
complète des deux hommes, tellement que, là où 
manquerait l'un des deux, Calvin niera que l'autre 
existe. Dans les lois de Genève, consécration poli- 
tique et civile de cette idée, poursuite opiniâtre, 
impitoyable, s'il le faut, de ce même idéal. Dans 
les Commentaires, enfin, recherche attentive et 
pieuse de tout ce qui pourra fournir aux hommes 
les moyens de le réaliser. 

Mais ce qui rend surtout cette recherche fruc- 
tueuse, c'est l'expérience chrétienne que l'auteur 
y déploie. Là est sa grande habileté, car il est 
alors mieux qu'habile : il est chrétien, purement 
chrétien. Vous aurez beau, en commentant la 
Bible, ne vouloir rien dire que d'utile; à quoi 
servira l'intention si vous ne discernez pas, faute 
d'expérience, ce qui est utile ou non, ce qui ser- 
vira ou non à développer la vie chrétienne? Il faut 
donc, pour cela, avoir vécu de cette vie, et, déplus, 
en avoir vécu en se repliant sur soi-même, en étu- 



422 CALVIN. 

diant, dans son propre cœur, l'influence, la portée, 
la fécondité de chaque idée. Voilà le travail inté- 
rieur dont les résultats sont empreints à chaque 
page des Commentaires ; voilà aussi le secret de 
leur puissance. Ils sont, quoique sans chaleur, 
profondément vivants, et, grâce à ce caractère de 
sérieuse vérité, l'absence de chaleur n'est qu'un 
nouvel élément d'autorité, de force : on sent 
l'homme qui ne veut dire que ce dont il aura par 
devers lui, en lui, quelque irrécusable preuve. De 
là aussi un résultat qui surprend, au premier 
abord, quand on se rappelle que l'auteur est 
pourtant Calvin, l'absolu Calvin : c'est qu'on est à 
l'aise avec lui. Le Calvin des Commentaires n'est 
plus, sauf eil quelques endroits, celui que nous 
nous faisons d'ordinaire ; c'est un ami qui vous 
promène à travers le champ de la Bible, vous 
racontant ce qu'il a vu, vous invitant à voir, vous 
arrêtant peu sur les fleurs, mais beaucoup sur les 
fruits, et vous offrant avec une sereine bienveillance 
ceux qui lui ont paru, à lui, les plus sains, les 
plus nourrissants. Mais il ne s'en tient pas à vous 
guider: il vous consulte, en quelque sorte, s'aidant 
de votre expérience, et vous forçant amicalement, 
si vous n'en avez guère encore, d'en acquérir. 
Vous tenez la plume avec lui; vous ne sentez sa 
supériorité que par le charme qu'on éprouve à 



LIVRE QUATRIÈME. 423 

entendre dire par un autre, sagement, clairement, 
ce qu'on a pensé soi-même ou ce qu'on voudrait 
avoir pensé. 

V 

La publication des Commentaires avait été plu- 
sieurs fois interrompue par celle d'autres ou- 
vrages que réclamaient les circonstances du de- 
dans ou du dehors. Nous indiquerons les prin- 
cipaux. 

En 1547, Calvin eut à écrire à l'église de Rouen, 
que troublaient les doctrines du panthéisme liber- 
tin, prêchées par un ancien moine. « Je ne dois 
point dissimuler ni me taire, dit-il dans l'intro- 
duction de cet écrit, quand j'entends que le nom 
de Dieu est blasphémé quelque part. » 

C'est l'idée qu'il exprime encore, l'année sui- 
vante, en reprenant la plume, non contre un 
moine obscur, mais contre l'assemblée fameuse 
dont les décrets allaient devenir l'Évangile de 
Rome. Rien encore, il est vrai, n'annonçait un tel 
résultat. Ouvert, après de longs délais, en 1545, 
le concile de Trente se traînait misérablement avec 
un tout petit nombre de prélats, vingt-cinq d'à- 



424 



CALVIN. 



bord, puis un peu plus, presque tous Italiens, et 
lisiblement embarrassés de ce grand nom d'œcu- 
ménique dont on avait décoré le concile. L'Église 
romaine a si bien su oublier et faire oublier ces 
pieds d'argile du colosse, qu'il est curieux de voir 
ce que pouvait en dire, sans risquer d'être con- 
tredit.^ un contemporain bien informé. Ces quel- 
ques évêques affublés du nom de concile œcumé- 
nique, Calvin demande s'il y a au moins parmi 
eux quelque nom connu, quelque théologien de 
quelque poids. Ignorés dans leurs obscurs dio- 
cèses, il leur a donc suffi « de changer d'air » pour 
devenir la lumière du monde? Leurs décrets, 
d'ailleurs, ce ne sont pas eux qui les rédigent; le 
vrai concile de Trente est composé des quelques 
moines que les évêques ont amenés pour leur faire 
faire la besogne. Puis, le concile fùt-il composé de 
mille évêques, le-s droits qu'il s'attribue ne seraient 
pas mieux fondés en saine doctrine et en histoire. 
Où a-t-on vu que les premiers conciles s'attribuas- 
sent rinfailUbilité ? Quand ils se la seraient attri- 
buée, les erreurs qu'enseigne celui-ci prouveraient 
assez qu'ils ont eu tort. Calvin, alors, passe en 
revue tous les décrets publiés. Il montre qu'après 
avoir proclamé, comme sources de la foi, l'Écri- 
ture et la tradition, le concile n'a réellement puisé 
que dans la seconde ; encore a-t il décrété plus 



LIVRE QUATRIÈME. 



425 



d'une chose que la tradition même se refusait à 
établir, entre autres la canonicité des apocryphes. 
Erreurs de fond ou vices de forme, contradictions, 
lacunes, obscurités inyolontaires, obscurités cal- 
culées, par exemple celles du décret sur la grâce, 
Calvin a tout vu, Calvin dit tout, et le concile, en 
somme, n'a encore produit qu'une page vraie, 
pleinement vraie : celle que les légats du pape, 
dans leur instruction d'ouverture, ont consacrée 
à peindre les vices du clergé, les maux de l'Église, 
la nécessité d'y porter remède. Mais, ce remède, 
les décrets du concile sont la meilleure preuve que 
l'Église romaine ne le possède pas, — et les dé- 
crets postérieurs allaient le prouver encore mieux. 

Calvin ne s'est donc trompé qu'en une chose. Il 
a cru — ce que croyaient alors comme lui tous les 
catholiques, y compris les membres du concile, — 
que c'était affaire manquée, que l'obligation de 
formuler tant d'erreurs jusque-là flottantes était un 
malheur pour le romanisme. Il jugeait donc encore 
trop favorablement l'Église romaine ; il ne la croyait 
pas capable de faire assez bon marché de l'Évangile 
pour accepter l'œuvre de Trente, et pour retrouver 
là son unité, son autorité, sa force. 

Le concile, d'ailleurs, venait d'être suspendu, et 
l'on pouvait douter qu'il fut jamais réuni de nou- 
veau, ce qui n'eut lieu, en effet, qu'après quatorze 

24 



426 



CALVIN. 



ans. De là, en Allemagne, le fameux Intérim de 
Charles-Quint, décret bizarre par lequel on avait 
imaginé de régler ce que protestants et catholi- 
ques auraient provisoirement à croire, jusqu'à ce 
qu'un bon et vrai concile, reconnu de tous, les mît 
d'accord. L'Intérim renfermait certainement de 
bonnes choses ; mais, s'il était assez protestant 
pour déplaire fort aux catholiques, il était assez 
catholique pour déplaire encore plus aux protes- 
tants. Quelques-uns, pourtant, en Allemagne, s'en 
montraient satisfaits et tâchaient de l'être. C'est à 
eux que Calvin en veut surtout dans son Intérim 
adultero-germanum^ publié ensuite en français sous 
le titre de Deux traités touchant la réformation de 
r Église, et le vrai moyen d'appointer les différens qui 
sont en icelle. Ce vrai moyen ^ selon Calvin, ce n'est 
pas et ce ne sera jamais celui des moyenneurs^ des 
gens à accommodements, à compromis, comme 
ceux qui ont rédigé l'Intérim ou qui l'approuvent. 
Non qu'il blâme, en principe, toute concession ; 
mais il voit, en fait, que tous ceux qui se mettent 
à en faire en font tpop, et que, d'ailleurs, pour un 
homme qui s'y prête dans des intentions vraiment 
chrétiennes, beaucoup ne songent qu'à vivre en 
paix à tout prix. A rrière donc ces a bâtisseurs d'une 
concorde fardée ; » arrière cette concorde dont le 
programme n'est qu'un tissu d'équivoques, un 



LIVRE QUATRIÈME. 427 

long va-et-Yient entre l'Évangile et Rome, entre la 
lumière et les ténèbres. 

Après avoir ainsi caractérisé l'œuvre en soi, 
Calvin en reprend un à un tous les articles. Erreurs, 
demi-erreurs, grandes et petites finesses, consé- 
quences patentes, conséquences cachées, il n'omet 
rien, ne pardonne rien, et sa conclusion reparaît, 
à chaque fois, plus évidente. Non, le moyen des 
moyenneurs ne vaut rien. Un seul est bon : la 
franchise, le franc retour à l'Évangile, la franche 
profession de l'Évangile. Cette conclusion, Calvin 
la développe encore une fois, en terminant, dans 
un morceau plein de vie, éloquent appel à tout 
souffrir plutôt que d'abandonner, même en de pe- 
tites choses, les droits et les intérêts de la vérité. 

Cet ouvrage n'est donc pas seulement une pro- 
testation contre l'Intérim ; il a son importance 
dans l'histoire de l'œuvre de Calvin. Que l'auteur 
y ait songé ou non, c'est sa réponse à ceux qui 
veulent que la Réforme calviniste ait rompu trop 
complètement avec le catholicisme. N'y avait-il 
donc rien à garder? nous dit-on encore aujour- 
d'hui. N'eût-il pas mieux valu, dans l'intérêt même 
de la cause, se montrer plus accommodant? — 
c( L'intérêt de la cause » est une pensée humaine 
que Calvin méprise, repousse, ou, plutôt, n'aborde 
jamais, même pour la repousser, car elle n'existe 



428 CALVIN. 

pas pour lui. Il ne connaît, en toute chose, que 
l'intérêt de la vérité, et quand la cause devrait, 
humainement, en souffrir, peu lui importe. Mais, 
ici, il n'admet pas qu'elle en souffre ; la Réforme 
a tout à gagner, même humainement, à rompre 
.avec tout ce qui n'est pas l'Évangile. Si vous vou- 
lez vaincre par la Bible, — et par quoi d'autre 
songeriez-vous à vaincre? — il ne faut pas com- 
mencer par vous accorder à ses dépens, même 
sur des choses secondaires, avec ceux qui Tout 
abandonnée ou travestie. N'oubliez pas, d'ailleurs, 
que c'est par les choses secondaires, formes, pra- 
tiques, usages, que Rome a établi et maintient 
encore son empire. Ce peu que vous lui céderiez, 
ce serait beaucoup entre ses mains; vous lui au- 
riez fourni de quoi vous reconquérir, sinon vous, 
du moins vos enfants. Voilà ce que Calvin avait 
compris. Le danger de faire autrement serait-il 
moindre aujourd'hui? Quelques-uns le pensent. 
Il leur semble qu'une position dessinée par 
trois siècles de luttes ne saurait être compromise 
en se laissant entamer sur quelques points peu 
importants. Nous ne sommes pas de cet avis, et 
nous pensons que la plupart des réflexions de 
Calvin sur l'Intérim sont tout aussi justes aujour- 
d'hui qu'elles l'étaient en i 549. 



LIVRE QUATRIÈME. 



429 



YI 



La même année vit paraître son Avertissement 
contre l' astrologie qu'on appelle judiciaire^ et autres 
curiosités qui régnent aujourd'hui dans le monde. Un 
auteur du dix-neuvième siècle ne parlerait pas de 
ces folies avec plus de mépris que ne fait Calvin. 
Mais il ne veut pas qu'on se contente de les pren- 
dre en pitié ; il sait que cela n'empêche pas tou- 
jours d'y revenir, ce Quel remède donc, dira-t-il, 
pour obvier à tels inconvénients?... Que chacun 
regarde à quoi il est appelé, pour s'appliquer à ce 
qui sera de son office. Que gens de lettres s'adon- 
nent à choses bonnes et utiles, et non point à cu- 
riosités frivoles, qui ne servent que d'amuse-fols. 
Que grands et petits, savants et idiots, pensent 
que nous ne sommes point ici pour nous occuper 
à choses inutiles, mais que la fin de nos exercices 
doit être d'édifier et nous et les autres en la crainte 
de Dieu.» — Ainsi, toujours la vie pratique; tou- 
jours le mal chassé, quel qu'il soit et où qu'il soit, 
par le sentiment du devoir et l'accomplissement 
des devoirs. 

C'est encore l'idée dominante d'un écrit qui pa- 

24, 



430 



CALVIN. 



rut Tannée d'après, le Traité des scandales qui em- 
pêchent aujourd'hui beaucoup de gens de venir à la 
pure doctrine de VÉvangile, et en débauchent d'au- 
très. — Le mot scandales est pris ici dans son an- 
cien sens évangélique ; il désigne tout ce qui pou- 
vait fournir aux indifférents, aux tièdes, ou des 
prétextes pour ne pas se donner à TÉvangile, ou 
des occasions de le renier. En dédiant ce livre à son 
ami Laurent De Normandie : ce Monsieur et bien- 
aimé frère, disait Calvin, comme ainsi soit que déjà 
de longtemps, pour beaucoup de raisons, je vous 
eusse voué et dédié en mon cœur quelqu'un de 
mes livres, j'ai voulu choisir celui-ci entre les 
autres, pour ce que votre exemple peut servir de 
grande confirmation à la doctrine qui y est conte- 
nue. Car depuis qu'ayant de votre bon gré aban- 
donné le pays de votre naissance, vous êtes ici 
venu pour y habiter comme étranger, vrai est que 
vous et moi pouvons rendre témoignage des as- 
sauts que Satan vous a dressés. » Et en effet, à 
peine arrivé à Genève, M. De Normandie avait 
reçu la nouvelle de la mort de son père, tué, disait- 
on, par le chagrin de voir son fils protestant. Deux 
mois après, sa femme, venue avec lui, lui était en- 
levée par la mort, et cette nouvelle épreuve n'était, 
avait-on dit encore, qu'un châtiment de son apo- 
stasie. Mais lui, il n'y avait vu, au contraire, qu'ime 



LIVRE QUATRIÈME. 



431 



raison de plus pour s'attacher inYinciblement à 
FÉvangile. 

C'est ce sentiment que Calvin voudrait incul- 
quer à tous les hommes. Épreuves, contradictions, 
calomnies, luttes extérieures, luttes intimes, scan- 
dales^ enfin, puisque ce mot comprend tout, voilà 
ce qu'il passe en revue, toujours concluant que 
rien ne saurait nous excuser de n'être pas sous le 
drapeau du Christ. Il range les scandales en trois 
classes. Les premiers sont ceux que notre cœur 
a le malheureux talent de trouver dans l'Évangile 
même, difficultés, obscurités, choses répugnant à 
nos penchants, à notre orgueil surtout; bref, la 
folie de la croix, comme disait l'apôtre. Les seconds 
ne sont pas dans l'Évangile , mais, en quelque 
sorte, tout autour, espèce de barrière que les in- 
différents sont tout heureux de rencontrer. A cette 
classe appartiennent les querelles religieuses, les 
désordres de l'Église ou de ses ministres, le des- 
potisme papal, les erreurs, les superstitions, les 
absurdités qui ont pu être prêchées au nom du 
Christ, et dont on le fait responsable pour se dis- 
penser d'aller à lui. La troisième classe, enfin, 
comprend les ennuis, les opprobres, les dangers 
auxquels on s'expose en se déclarant pour l'Évan- 
gile. Cette partie, la moins actuelle aujourd'hui, l'é- 
tait alors le plus; mais Calvin y fait rentrer toutes 



432 



CALVIN. 



les objections vulgaires faites à la Réforme, et, 
comme ces objections n'ont guère changé, il y a 
là beaucoup de choses non moins actuelles pour 
nous que pour les lecteurs du temps. Ce livre, en 
somme, est un des plus soignés et des plus com- 
plets de Calvin. 

Les mêmes idées se retrouvent , sous une forme 
encore plus pratique, dans les Quatre sermons trai- 
tant des matières fort utiles pour notre temps. 

c( Quoique j'aie écrit par ci-devant, dit-il dans la 
préface, deux traités assez amples pour montrer 
qu'il n'est pas licite à un chrestien, quand il vit en 
la papauté, de faire semblant en quelque façon que 
ce soit de consentir ou adhérer aux abus, supers- 
titions et idolâtries qui y régnent, toutefois il y a 
tous les jours gens qui m'en demandent conseil 
de nouveau... et il y en a aussi d'autres qui ne 
cessent d'alléguer leurs répliques et subterfuges 
contre ce que j'en ai écrit... » — Calvin pense donc 
ne pouvoir mieux faire que de publier un sermon 
qu'il a prêché sur ce sujet, et auquel il en ajoute 
trois autres qui ne laisseront, espère-t-il, aucun 
point indécis. 

11 démontre, dans le premier, l'obligation de 
fuir Vidolâtrie, c'est-à-dire toute participation exté- 
rieure à un culte qu'on n'approuve pas dans son 
cœur. Rien, selon lui, n'est indifférent en fait de 



LIVRE QUATRIÈME. 



433 



culte. Quiconque assiste à la messe approuve la 
messe, et, avec la messe, tout ce qui y tient, tout 
ce dont elle est devenue le centre. Quiconque se 
soumet à une des formes romaines se soumet à 
l'autorité qui les a établies, et renverse, par là 
même, autant qu'il est en lui, l'autorité de Jésus- 
Christ. c( Tenons, en somme, cette règle, que tou- 
tes inventions humaines, dressées contre la Pa- 
role de Dieu, sont vrais sacrilèges... Je sais com- 
bien cette rigueur semble dure et insupporta- 
ble à ceux qui voudroient qu'on les maniât selon 
leur appétit... Que veulent-ils que j'y fasse? Je ne 
les ai traités, jusques ici, que trop doucement. 
Que j'en parle ou que je m'en taise, nous ne lais- 
sons pas d'être tous obligés à cette loi. » Malheur 
donc à ceux qui « renoncent obliquement leur 
chrestienté! » Malheur à ceux qui sont ((tellement 
entortillés au monde » qu'ils ne peuvent pas, di- 
sent-ils, être jugés comme les autres ! (( Il n'y a ici 
exemption ni privilège pour grands ou pour petits, 
pour riches ou pauvres. Que tous donc ploient le 
col. Que le pauvre craigne, de peur que s'il dit : Je 
ne sais que faire, Dieu ne lui réponde : Je ne sais 
non plus que faire de toi. Que les riches ne s'eni- 
vrent pas en leurs aises, et qu'ils apprennent à 
tenir pour ordure et dommage tout ce qui les dé- 
tourne ou retarde de vivre chrestiennement, » 



434 



CALVIN. 



Dans le deuxième sermon, Calvin exhorte à tout 
souffrir plutôt que de ne pas se déclarer ouverte- 
ment pour l'Évangile. Il insiste surtout sur cette 
idée, souvent développée dans ses lettres aux mar- 
tyrs, que la force arrive avec l'épreuve et en pro- 
portion de l'épreuve, a Un jeune homme qui a ici 
habité avec nous, étant pris en la ville de Tournay, 
fut condamné à avoir la tête tranchée s'il se dédi- 
soit, et à être brûlé vif s'il persistoit. Quand on lui 
demanda ce qu'il vouloit faire, il répondit simple- 
ment : Celui qui me fera la grâce de mourir pour 
son nom, me fera bien la grâce d'endurer le feu. » 
Mais Calvin cite rarement ces beaux traits que 
l'histoire contemporaine lui eût fournis en foule; 
il craint, dirait-on, de diminuer devant Dieu la 
gloire des martyrs en les louant devant les hom- 
mes, ou peut-être encore d'autoriser les timides à 
s'en remettre aux forts du soin de combattre et de 
vaincre. Souvent môme, en le lisant, on pourrait 
ne pas se douter que cette génération à laquelle 
il prêche le courage est celle qui avait nourri et 
nourrissait tant de grandes âmes; on la croirait 
plutôt toute composée de gens faibles, trahissant 
ou prêts à trahir leur foi. Toujours donc, comme 
nous disions, le général d'armée. Dix soldats fai- 
blissant l'affligent et l'indignent plus que ne le 
toucheront mille qui meurent. 



LIVRE QUATRIÈME. 



435 



Le troisième discours a pour but d'apprendre 
aux fidèles à apprécier le bonheur de posséder la 
vérité, d'être véritablement « en l'Église, » la- 
quelle, selon Calvin, n'existe véritablement que là 
où est professée la vraie foi. Ceux qui n'ont eu rien 
à faire pour se procurer ce bonheur, vu que Dieu 
c( est venu les visiter en leur nid, » qu'ils tremblent 
de s'en rendre indignes en ne l'appréciant pas. 
Ceux qui l'ont acheté par des sacrifices, par l'exil, 
qu'ils ne se figurent pas, pour cela, l'avoir payé, 
et, surtout, qu'ils ne se croient pas moins coupa- 
bles s'ils déshonorent par leur vie cette « maison 
de Dieu» qu'ils sont venus habiter. Mais, de ce que 
Genève ou tout autre lieu de refuge n'est pas peu- 
plé uniquement de saints, sera-t-il permis de con- 
clure qu'autant vaut rester « en la papauté ? » Mal- 
heur à ces « glorieux vilains » qui font fi de la 
liberté de servir Dieu en esprit en en vérité ! Ne 
peut-on pas, disent-ils, « prier Dieu à part soi? » 
Faut-il donc absolument « trotter à Genève ? » Eh 
bien! qu'ils, n'y viennent pas. Ils peuvent faire en- 
core mieux : c'est de planter où ils sont, en pleine 
papauté, le drapeau planté à Genève. Mais ils sont 
trop poltrons pour cela, nos « philosophes de ca- 
y> binet, et ils comprennent trop peu ce que vaut 
» le don de Dieu. » A nous de le comprendre; à 
nous de le faire comprendre. 



436 



CALVIN. 



Dans le quatrième sermon, Calvin se -propose 
de montrer « combien on doit prendre de peine 
pom^ racheter la liberté de servir Dieu purement.» 
Les développements sont ce qu'ils devaient être à 
cette époque, c'est-à-dire pleins de détails, de 
faits, de réfutations et d'exhortations spéciales, tel- 
les que pouvaient les désirer , dans leurs circons- 
tances diverses, ceux qui avaient à quitter patrie 
et bie'ns. Mais il veut que le sacrifice soit compléta- 
it n'entend pas que le chrétien exilé se croie en 
droit de demander des compensations terrestres, 
ni, encore moins, de se les faire assurer avant de 
partir. Ah! s'ils avaient « appris et retenu cette 
doctrine de David d'aimer mieux un petit anglet 
au seuil du temple que les lieux les plus hauts 
qu'ils pourroient choisir ailleurs, ils ne se trouve- 
roient pas si empêchés à prendre conseil. » Nous 
leur disons bien, nous, au nom de Dieu ce qu'ils 
ont à faire ; mais ils voudraient qu'en même temps 
on leur enseignât « état et moyen de vivre. » Dieu 
nous a4-il donc faits « maîtres-d'hôtel » pom^ leur 
assurer logement, et pour c( leur donner, à chacun 
selon sa qualité, pension et gages? » Calvin sait 
bien ce qu'a fait et ce que fera toujours Genève 
pour les exilés sans pain; il sait aussi que leur 
plus dévoué c( maître-d'hôtel, » c'est lui. Mais pro- 
mettre quoi que ce soit, ce serait autoriser l'exilé 



LlYRE QUATRIÈME. 



437 



à compter sur les hommes, sur un homme ; il faut 
que Dieu soit et reste, pour la terre comme pour 
le ciel, son unique espérance, son unique salut. 

Ces discours ont des pages d'une irréprochable 
éloquence, rachetant amplement les inégalités 
dont elles sont entremêlées. Ils peuvent, du reste, 
donner une idée assez exacte de la manière de 
Calvin comme prédicateur, et c'est ce qui nous a 
fait nous y arrêter quelques moments. 



vn 



Mentionnons encore quelques ouvrages pure- 
ment théologiques ou purement polémiques. 

Nous ne reviendrons pas sur le livre contre 
Servet ; mais nous trouvons : 

En 1550, un traité Sur V éternelle prédestination 
et la Providence de Dieu , et un autre Sur la v 
chrestienne. 

En 1552, une nouvelle édition, retravaillée et 
augmentée, du premier de ces deux traités. 

En 1554, une Brève réponse aux calomnies d'un 
certain brouillon sur la doctrine de la prédestination. 
Ce c< iîertain brouillon, » c'est Castalion, et ce mot 
n'indique que trop le ton de l'ouvrage. Nous avons 

■ 25 



438 



CALVIN 



déjà dit combien Calvin se montra dur envers son 
ancien ami. Il ne le fut pas moins dans une 
seconde réponse, publiée en 1557. Quand on relit 
aujourd'hui telle ou telle des pages par lesquelles 
Castalion s'attira ces attaques, grande est la tenta- 
tion de voir tous les torts chez Calvin. Castalion 
s'est fait l'apôtre de la tolérance ; Castalion, en 
plein seizième siècle, a dit tout ce que dirait 
aujourd'hui le chrétien le plus éclairé, le plus 
large. Mais c'est précisément là, si on est juste, 
qu'on trouvera l'excuse des vivacités de Calvin ; 
on comprendra qu'une pareille largeur ait dû lui 
paraître l'abandon des droits de la vérité. Ne l'est- 
elle pas, en fait, souvent? Et si cet inconvénient, 
quoique moindre, à nos yeux, que ceux de l'into- 
lérance, nous paraît cependant si grave, pouvait-il 
ne pas effrayer Calvin? 

En 1555 parut un autre ouvrage, sa Défense de 
la saine et orthodoxe doctrine sur les sacrements^ 
leur nature, leur efficace, etc. L'année suivante, 
deuxième Défense^ dirigée contre Westphal, et, en 
1557, Dernier Avertissement à ce même Westphal, 
dont les idées ultra-luthériennes sur la Cène étaient 
plus dignes, en effet, d'un docteur de Sorbonne 
que d'un théologien de la Réforme. Il y eut, là 
encore, de tristes oublis de charité. Ajoutons 
cependant que le pasteur de Hambourg avait 



LIVRE QUATRIÈME. 439 

entamé la lutte, et, cela, dans les termes les plus 
injurieux pour l'Église de Genève. 

Calvin n'avait donc pas réussi à faire admettre 
en Allemagne ses idées sur la Cène ; la mort de 
Luther avait rompu son projet d'atteindre les dis- 
ciples par le maître, et, le maître mort, les dis- 
ciples étaient plutôt moins disposés encore à dévier 
de ses doctrines. Calvin, alors, tourna tous ses 
efforts du côté des Églises suisses. Nous l'avons 
vu, en 1540, les rassurer sur les progrès qu'on 
l'accusait d'avoir faits vers la doctrine luthérienne. 
Les mêmes craintes s' étant renouvelées en 1S49, il 
se rendit à Zurich avec Farel et demanda une con- 
férence aux pasteurs. Il leur montra que sa doc- 
trine n'était point en opposition, au fond, avec 
celle de Zwingli, à laquelle il ne faisait qu'ajouter 
un élément spirituel, mystique, admis de tout 
temps, en fait, par tous les zwingliens pieux, y 
compris très-certainement leur maître, a Christ 
étant la vérité même, avait dit Calvin dans son 
Catéchisme, il ne nous donne pas seulement, dans 
ce repas sacré, une figure et des promesses, mais 
il nous fait participants de sa propre substance, et 
nous unit avec soi en une même vie, » Zv^ingli, pour 
couper court à tout danger de romanisme, avait 
fait de la Cène, en théorie, un simple mémorial de 
la mort du Sauveur; mais ce mémorial, disait 



440 



CALVIN. 



Calvin aux pasteurs de Zurich, ne peut pas ne pas 
avoir, en pratique, dans l'âme du fidèle, une effi- 
cacité plus intime et plus puissante. Pourquoi re- 
fuserait-on de mentionner cette union sainte que 
la Cène établit entre le fidèle et son Sauveur? — 
On put donc rédiger une confession commune, 
que signèrent, plus tard , les autres Églises de 
la Suisse. Ce résultat réjouit fort Calvin, et, au 
milieu de ses épreuves, car c'était peu de se- 
maines après la mort de sa femme, il en remercia 
Dieu comme de la consolation la plus précieuse 
qui eût pu lui être accordée. 



VIII 



Nous arrêterons-nous pour jeter encore un coup 
d'œil sur la vie et les travaux de Calvin pendant 
cette période? 

Que nos lecteurs veuillent bien repasser plutôt 
eux-mêmes le récit que nous leur en avons fait, et 
s'ils se rappellent, en même temps, que nous avons 
omis beaucoup de choses, que, en particulier, 
nous n'avons donné aucun détail sur les occupa- 
tions du pasteur et du professeur , que, enfin, nous 
n'avons rien dit de sa santé, toujours plus misé- 



LIVRE QUATRIÈME. 



441 



rable, — ils arriveront assez aux conclusions que 
nous pourrions mettre ici. On pourra récapituler 
des fautes ; mais on s'inclinera devant cette activité 
infatigable, fabuleuse, perpétuel triomphe de la 
foi sur toutes les angoisses de l'esprit et (j.u corps. 

La période suivante, comprenant aussi neuf an- 
nées 5 nous conduira jusqu'à la mort de Calvin. 
Nous aurons moins de faits à raconter. Non que 
l'activité de Calvin se fût relâchée; mais, de plus 
en plus reconnu comme centre et chef de la 
Réforme dans toute l'Europe occidentale, il se 
trouva mêlé dans une foule d'événements dont le 
récit serait plutôt l'histoire du siècle que la sienne. 
Nous nous en tiendrons donc à ce qui rentre spé- 
cialement dans celle-ci. 

Nous avons vu les Libertins lui disputer Genève, 
et Genève, enfin, lui rester; nous aurons donc 
à le montrer achevant de la faire sienne, et de la 
former au grand rôle qu'il aspirait à lui assurer. 
Ce rôle, nous avons vu que la présence de Calvin 
avait suffi pour le donner à l'Église de Genève, 
même sous les Libertins, même en ces temps où 
le réformateur pouvait chaque jour être chassé. 
L'Europe n'eut donc pas à s'apercevoir beaucoup 
du changement survenu dans la petite républi- 
que, rendue à Tordre et à la paix ; mais Calvin, 
tranquille dans sa citadelle, put d'autant mieux 



442 



CALVIN. 



se livrer aux innombrables soins que tant d'É- 
glises réclamaient de lui. 

Cette tranquillité n'était, il est yrai, que relative. 
Calvin n'avait plus à craindre au dedans ; mais la 
citadelle pouvait, tous les jours, être attaquée, être 
emportée, et Calvin ne savait que trop sur qui tom- 
berait, dans ce cas, la première fureur de l'ennemi. 
Nous avons déjà raconté l'attaque préparée, en 
1563, à l'instigation des Libertins exilés. Calvin 
n'avait plus que cinq mois à vivre ; il est douteux 
qu'on les lui eut laissé achever. Trois ans aupara- 
vant, la ville hérétique s'était vue plus menacée 
que jamais. Les princes catholiques demandaient la 
réouverture du concile; le pape, qui en avait peur, 
proposa, comme diversion, qu'on commençât par 
abattre Genève. On a retrouvé les lettres que Pie IV 
et le cardinal Borromée, le futur saint Charles Bor- 
romée, écrivaient à cette occasion au roi de France, 
au roi d'Espagne et au duc de Savoie. Tout le plan 
de campagne y est tracé. Le roi de France enverra 
des troupes par la Bourgogne, le roi d'Espagne par 
la Franche-Comté ; le duc aura son armée renforcée 
par un corps de cavalerie que lui enverra Pie IV, 
et le trésor papal lui comptera vingt mille écus pour 
aider aux préparatifs. Trois armées allaient donc 
fondre à la fois sur Genève ; rien ne pouvait, hu- 
mainement, la sauver. Mais, Genève prise, à qui la 



LIVRE QUATRIÈME. 443 

donner? Cette difficulté, après Dieu, fut son salut, 
aucun des trois s-ouyerains ne se souciant de la 
"conquérir pour un des autres. Mais elle passa des 
.mois dans des transes continuelles, et, à vrai dire, 
durant toutes ces années, elle n'eut pas un seul 
jour de pleine sécurité. Ainsi faisait-elle, sous Cal- 
vin, l'apprentissage de cette rude vie qui allait si 
longtemps être la sienne. Elle s'habituait à n'a- 
voir pas son existence assurée pour un an, pour 
un mois, et à ne rien rabattre, pour cela, de son 
activité ni de son courage. 

Loin donc de chercher à se faire oublier, ce qui, 
d'ailleurs, lui eût été impossible avec Calvin, elle 
s'associait de mieux en mieux à l'œuvre et au génie 
de celui qui l'avait façonnée à son image ; elle 
acceptait la responsabilité de cet apostolat dont le 
champ allait s'élargissant, mais dont tous les périls 
menaçaient de fondre sur elle. En janvier 1561. au 
plus fort de ces craintes qu'excitaient les menées 
du pape, on reçoit une lettre où Charles IX se plaint 
vivement des troubles semés dans son royaume 
par les prédicants venus de Genève ; il somme le 
Conseil de les rappeler sans délai. Grand émoi, là 
dessus, dans le Conseil.^ Cette lettre est peut-être le 
premier acte du drame qui se prépare. Que faire? 
On charge Calvin de répondre ; il saura bien trou- 
ver ce qu'il y a de mieux à dire pour écarter le 



444 



CALVIN. 



danger, si c'est possible, sans renier les courageux 
prédicants qui se sont formés à son école. Calvin 
rédigea donc la lettre. Les formes sont humbles ; 
le fond est ferme. Les ministres de Genève n'ont 
envoyé personne en France ; mais, tous les gens 
qui se sont adressés à eux et qu'ils ont trouvés a de 
quelque savoir et grâce, » ils les ont exhortés « à 
s'employer, partout où ils ^iendroient, pour Tavan- 
cement de l'Évangile, y) Les ministres de Genève 
n'ont pu et ne pourront jamais faire autrement, car 
c( puisqu'ils sont persuadés que la doctrine qu'ils 
prêchent est de Dieu, tendante à ce que la grâce 
qu'il nous a faite en Jésus-Christ soit connue comme 
il appartient, il ne se peut faire qu'ils ne désirent 
qu elle soit semée partout. » Le roi très-chrétien 
pourrait-il ne pas le désirer aussi? Et après cette 
réflexion presque ironique, il en vient à ces c< trou- 
bles » que le roi reproche aux prédicants. Les 
troubles proprements dits, ils y sont totalement 
étrangers, ce Ils ont mis peine de tout leur pouvoir 
d'empêcher qu'il ne se fît nulle émeute ; ils n'ont 
jamais donné conseil de rien changer ou attenter 
en rétat public. » Mais si on veut appeler « trou- 
ble » toute émotion causée par la prédication de 
l'Évangile, tout succès obtenu par ceux qui le prê- 
chent, — alors les prédicants sont coupables, très- 
coupables, mais ce n'est pas Genève qui leur défen- 



LIVRE QUATRIÈME. 



445 



dra de l'être ainsi. Telle est la conclusion, un peu 
voilée, mais claire, pourtant, de cette lettre, — et 
cette lettre arriva au roi signée, non de Calvin, 
mais des ce Syndics et Conseil de Genève^ » selon la 
formule officielle. 

Les faits restèrent conformes aux paroles. Une 
lettre du réformateur à Bullinger (mai 1561) nous 
montre comment s'organisait, par la seule force 
des choses, cette active et puissante propagande. 
c( Il est incroyable, écrit Calvin, avec quelle ardeur 
nos amis se dévouent au progrès de l'Évangile. 
Autant on est avide, auprès du pape, à solliciter 
des bénéfices, autant ils le sont à demander du ser- 
vice dans les Églises sous la croix. Us assiègent ma 
porte pour obtenir une portion du champ à culti- 
ver; jamais roi n'eut de courtisans pins empressés 
que les miens. Ils se disputent les postes, comme 
si le règne de Jésus-Christ était paisiblement établi 
en France. Je cherche parfois à les retenir. Je leur 
montre l'atroce édit qui ordonne la destruction de 
toute maison où le culte aura été célébré. Je leur 
rappelle que, dans plus de vingt villes, les fidèles 
ont été massacrés par la populace. Mais rien ne les 
peut arrêter. )^ Ces lignes sont un des rares mor- 
ceaux où Calvin s'est un peu laissé gagner par l'en- 
thousiasme. Il est heureux de cette papauté apos- 
tolique dont le revêtent les solliciteurs du mar- 

25, 



446 



CALVIN. 



tyre; il en est fier, non pour lui , car il n'y a pas 
là un mot d'orgueil, mais pour la noble cause dont 
il se Yoit le chef. 



IX 



Mais l'enthousiasme ne lui fit jamais oublier le 
côté plus positif de son rôle ; au milieu de cette 
jeune et ardente milice, il resta l'homme de la dis- 
cipline et de l'ordre. Il n'avait pas attendu les récla- 
mations de Charles IX pour défendre aux protestants 
du royaume tout ce qui pourrait, avec justice, être 
appelé trouble ou violence. On a eu beau fouiller 
toutes ses lettres aux Églises de ce pays; on n'y a 
pas trouvé un mot qui pût être considéré comme 
un appel à la force, aux représailles, et ses ennemis 
ont été réduits àfabriquer les deux fameuses lettres 
qu'on cite encore quelquefois, bien que la fausseté 
en ait été surabondamment prouvée. On a récem- 
ment examiné les prétendus manuscrits originaux, 
conservés dans les archives de la famille d'Alissac. 
Non-seulement ils ne sont ni de l'écriture de Calvin, 
ni de celle d'aucun de ses secrétaires connus, mais 
ils sont pleins de fautes d'orthographe et de style, 
qu'on avait eu grand soin de corriger à l'impression . 
Ces fautes corrigées, le style n'est encore en rien 



LIYRE QUATRIÈME. 4i7 

celui de Calvin; on ne saurait exprimer plus niai- 
sement des conseils de meurtre, de pillage, puis 
de basse humilité envers le baron du Poët, humi- 
lité dont Calvin n'approcha jamais , même dans 
ses lettres aux plus grands princes. Enfin, dans la 
première, M. du Poët est appelé Général de la reli- 
gion en Daiiphiné^ et cette lettre est datée de 1347, 
époque où la Réforme n'avait, en Dauphiné, ni un 
soldat, ni même une Église organisée, et où M. du 
Poët était encore catholique ; dans la seconde, da- 
tée de 15G1, le même personnage est appelé Gou- 
verneur de Montélimart et grand chambellan de Na- 
varre ^ dignités dont il ne fut revêtu que long- 
temps après la mort de Calvin. 

Quand nous n'aurions pas ces détails, la fraude 
ressortait assez du contraste que ces deux lettres 
faisaient avec les autres, ne fut-ce, par exemple, 
qu'avec celle qu'il écrivait, en 1562, au fameux 
baron des Adrets, dont les violences déshonoraient 
la Réforme, et qui allait finir par se refaire catho- 
lique. Maître de Lyon, Des Adrets y autorisait les 
désordres d'une soldatesque formée sur ses mau- 
vais exemples, (dl est bien temps, lui écrit Calvin, 
qu'on se modère. Il vous y faut évertuer, monsieur, 
et surtout à corriger un abus qui n'est nullement 
supportable : c'est que les soudarts prétendent de 
butiner les calices, reliquaires et tels instiaiments 



448 



CALVIN. 



des temples. Qui pis est, on nous a rapporté qu'un 
des ministres s'étoit fourré parmi eux... Horrible 
scandale pour diffamer l'Évangile, et pour exposer 
à opprobre la cause qui est si bonne et sainte de 
soi... Nous n'ayons pas fait difficulté, monsieur, de 
vous en mander priyément notre avis, et vous 
exhorter au nom de Dieu de vous y employer ver- 
tueusement. )) Ainsi, la seule pensée des désordres 
commis à Lyon lui gâte tout le bonheur de voir 
entre les mains des protestants cette ville qui leur 
a été si cruelle. Ce sentiment se retrouve, dans ses 
lettres, en beaucoup d'autres occasions. Aucun 
succès ne le réjouit assez pour qu'il prenne son 
parti de le voir accompagné ou suivi de choses 
qu'il n'approuve pas ; il entend que tous les cham- 
pions de la Réforme, ceux qui portent l'épée comme 
ceux qui n'ont que la parole, soient gens sérieux, 
pieux, pleinement dignes de la cause. Plusieurs 
fois, en particulier, nous le voyons blâmer les 
protestants de s'être emparés d'églises catholiques. 
Il veut qu'elles tombent en leur pouvoir par la 
force des choses, par les conversions en masse, ce 
qui avait eu lieu dans quelques villes ou villages ; 
les protestants, jusque-là, doivent se rassembler 
n'importe où, dans des maisons, dans des granges, 
en plein air s'il le faut, et cette modération leur 
vaudra bien plus d'adhérents que l'usurpation des 



LIVRE QUATRIÈME, 



449 



églises. Mais Calvin n'insistera même pas sur cette 
dernière idée; il craindrait de conseiller un calcul, 
et de prêcher Vintérêt de la cause. Ce qui est mal 
est mal, et jamais on ne doii se le permettre. Yoilà 
sa morale en toute affaire. 

Mais il ne se borna pas à être peiné, comme 
chrétien, de certains détails de la lutte ; il sut aussi 
Yoir de plus haut, et comprendre ce que la Réforme 
pouvait perdre, même victorieuse, à devenir en 
France un parti militaire et politique. Les seuls 
combats et les seuls triomphes dignes d'elle, ce 
sont, répétera-t-il, les souffrances de ses martyrs, 
payées déjà partant de conquêtes. Les échafauds 
et les bûchers sont féconds; les guerres, même 
heureuses, sont stériles. On le vit bientôt. Si la 
Réforme avait pu grandir encore dix ans comme 
elle avait grandi jusque-là, pauvre, sévère, stricte- 
ment renfermée dans le domaine religieux, arrosée 
de sang, mais de son sang, elle était maîtresse de 
la France. Les événem.ents allaient donc ne con- 
firmer que trop les appréhensions de Calvin. Mais, 
ici encore, il laissait la question des conséquences, 
se bornant à appeler mal ce qui lui paraissait mal. 
Voyez, entre autres, sa lettre à Coligny sur la con- 
juration d'Amboise, ce fâcheux début du protes- 
tantisme politique qui allait désormais s'associer 
au protestantisme chrétien. On l'accusait d'y avoir 



450 



CALVIN, 



trempé, même d'en avoir été l'instigateur, vu que 
le chef, La Renaudie, était venu peu avant à Ge- 
nève. Il raconte donc à l'amiral comment les cho- 
ses se sont passées. Quelqu'un, dit-il, « me demanda 
conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la ty- 
rannie dont les enfants de Dieu étoient pour lors 
opprimés. Comme je voyois que déjà plusieurs 
s' étoient abreuvés de cette opinion, après lui avoir 
donné réponse absolue qu'il s'en falloit déporter, 
je m'efforçai de lui montrer qu'il n'y avoit nul 
fondement selon Dieu... » Le négociateur ne se 
tient pas pour battu. Il fait c( grandes lamentations 
de l'inhumanité qu'on exerce pour abolir la reli- 
gion, môme que d'heure en heure on attend une 
horrible boucherie pour exterminer les pauvres 
fidèles. » — c(Je répondis simplement, poursuit Cal- 
Yin, qu'il valoit mieux que nous périssions tous 
cent fois, que d'être cause que l'Église fût exposée 
à tel opprobre. » Les conjurés persistent. « Alors, 
voyant la chose aller ainsi au rebours, je me 
lamentois grièvemxcnt, et souvent on a ouï ces 
propos de ma bouche : Hélas ! je ne pensois pas 
tant vivre que de voirie jour auquel nous eussions 
perdu tout crédit envers ceux qui se renomment 
fidèles! Faut-il donc que l'Église de Genève soit 
ainsi méprisée de Ses enfants ! » Calvin s'identifie 
avec l'Église de Genève ; elle réprouve et réprou- 



LIVRE QUATRIÈME. 



451 



vera, comme lui, tout emploi d'armes charnelles 
dans cette grande guerre de la foi. Ce sentiment 
est d'autant plus remarquable qu'il s'accorde peu, 
semble-t-il, avec la notion calviniste d'État chré- 
tien. Mais Calvin distingue soigneusement entre 
la possession et la conquête. Quand l'Évangile 
possédera l'État, qu'il y ait alors union intime 
entre la politique et rÉvangile; mais, pour que 
l'Évangile arrive à posséder l'État, c'est-à-dire — 
car Calvin demande toujours la réalité, non l'appa- 
rence, — à le posséder réellement, intimement, il 
.faut qu'il l'ait conquis par ses seules armes, la foi, 
la persuasion, l'exemple, la patience. 



X 



En voilà assez, ce nous semble, pour déter- 
miner le caractère de l'influence exercée par Cal- 
vin sur les Églises de France. Il travailla sans 
relâche à les maintenir ou à les ramener sur le 
terrain purement religieux; et si, malgré tant 
d'incitations tout autres, la séve religieuse con- 
tinua de circuler puissamment dans leur sein, si 
le protestantisme politique n'empêcha pas le pro- 
testantisme chrétien de grandir sans cesse en 



452 



CALVIN. 



piété, en science, en dévouement, — c'est à Cal- - 
yin, en bonne partie, qu'elles en furent redeya- 
bles. Il n'est presque aucune de ses lettres où ne 
revienne cet idéal de VÉglise sous la croix^ gran * 
dissant devant Dieu en proportion de ses souffran- 
ces, et ne voulant, devant les hommes, nulle au- 
tre gloire que celle-là. 

Voyez, entre autres, ses deux belles épîtres Aux 
fidèles de France^ en juin et novembre 1559. Il ne 
s'adresse point là à quelque petite Église à qui 
on ne puisse conseiller, en effet, que de souffrir; il 
parle à toutes ensemble, à un parti qui pouvait, - 
comme on le vit bientôt, lever des armées, pren- 
dre des villes, s'emparer de la moitié du royaume. 
Et cependant, ce qu'il dirait à la plus petite 
Église, il le dit à ce grand parti composé de plus 
de deux mille Églises, et il ne lui dit rien d'autre. 
Souffrir, souffrir encore, voilà le seul combat qu'il 
leur commande ; féconder par leur sang le champ 
de la vérité, voilà la seule victoire qu'il leur vante. 
c( Ne doutez point, leur dira-t-il, quand les mé- 
chants auroient exécuté toute leur cruauté, qu'il 
n'y aura une goutte de sang qui ne fructifie pour 
augmenter le nombre des fidèles. S'il ne semble 
pas du premier coup que la constance de ceux qui 
sont examinés ^ profite, ne laissez pas de vous ac- 

< Appelés à rendre témoignage. 



LIVRE QUATRIÈME. 



453 



quitter de votre de\oir, et remettez à Dieu le pro- 
fit qui reviendra de votre vie ou de votre mort, 
car il en saura bien retirer le fruit en temps et 
lieu... Laissons passer cette obscurité de ténèbres, 
attendant que Dieu produise sa clarté pour nous 
réjouir, bien que nous n'en soyons jamais destitués 
au milieu de nos afflictions, si nous la cherchons 
en sa Parole où elle ne cesse jamais de luire. C'est 
donc là qu'il vous convient jeter votre vue en 
ces grands troubles, et vous réjouir de ce qu'il 
vous fait cet honneur que vous soyez plutôt affli- 
gés pour sa Parole que châtiés pour vos péchés ^ 
comme nous en serions bien dignes tous s'il ne 
nous supportoit. » C'est la seule concession que 
l'austère chrétien fasse aux chrétiens pei^sécutés : 
il leur permet de se considérer comme souff'rant, 
non en leur qualité de pécheurs, mais en leur qua- 
lité de soldats de Jésus-Christ. Les images guer- 
rières reviennent souvent sous sa plume, mais 
toujours strictement ramenées à leur sens spi- 
rituel. c( Les persécutions, dira-t-il dans la se- 
conde épître, sont les vrais combats des chrétiens. 
Assaillis, que doivent-ils faire, sinon courir aux 
armes? Or, nos armes, pour bien batailler en cet 
endroit, sont de nous fortifier en ce que Dieu 
nous montre par sa Parole... Et puisque le pau- 
vre troupeau du fils de Dieu est dissipé par les 



454 



CALVIN. 



loups, retirez-YOus à lui, le priant qu'il ait pi- 
tié de Yous, qu'il étende sa main pour fermer 
leurs gueules sanglantes, ou bien qu'il les con- 
Yertisse en agneaux. » ~ Yoilà la ligne de con- 
duite que CaMn trace aux protestants, et, cela, 
dans les premiers jours du règne de François II. 
Il fut court, ce règne, mais il pouvait être long, 
et il venait de livrer la France aux Guises, alté- 
rés du sang protestant. 



XI 



Il serait intéressant de voir comment Calvin 
surveillait et poursuivait, dans chacune des Églises 
dont il avait à s'occuper, l'exécution de ce pro- 
gramme. Nous sommes loin de posséder toutes 
les lettres qu'il eut à leur écrire. Quelques-unes 
étaient sans cesse en correspondance avec lui, 
celles du Poitou, entre autres, et des contrées voi- 
sines, qui le considéraient comme leur premier 
fondateur. Calvin ne fait presque jamais allusion 
à cette dernière circonstance, car, pour lui, l'œu- 
vre est tout, et l'ouvrier, même quand c'est lui, 
n'est rien ; une seule fois il dira aux fidèles de 
Poitiers : ce Puisqu'il a plu à Dieu se servir de no- 



LIVRE QUATRIÈME. 



455 



tre labeur à votre salut. » Mais il prendra volon- 
tiers avec ces Églises, au début et à la fin de ses 
lettres, les formes plus solennelles de la salutation 
apostolique. Le ton général est aussi quelquefois 
plus grave encore que dans ses autres lettres ; on 
sentira davantage le père, mais sans que le frère 
disparaisse, car c'est chose étonnante à quel point 
il sait rester fidèle au grand principe calviniste 
de l'égalité des pasteurs. Il signera donc : a Votre 
humble frère^ » et ce mot, même après quelque 
vigoureuse admonestation, ne choque pas, n'é- 
tonne pas: on est forcé d'y voir l'expression d'un 
sentiment vrai en même temps que d'une idée 
juste. Calvin, du reste, n'y perd rien. L'autorité 
de Dieu et de la Parole de Dieu se confond d'autant 
mieux avec la sienne que celle-ci n'emprunte rien 
à la hiérarchie ou à l'orgueil. De là aussi, dans 
ses exhortations, dans ses conseils, dans ses repro- 
ches, une parfaite égalité de ton. Il n'enflera pas 
plus sa voix avec les petits qu'avec les grands, 
avec les grands qu'avec les petits, et cette voix, 
toujours la même, n'en sera que mieux celle du 
devoir, de la loi et de la sagesse. 

L'Église de Paris, dont il avait aussi été, en 
quelque degré, le fondateur, lui fut toujours par- 
ticulièrement chère; son importance, d'ailleurs, 
comme Église de la capitale, la lui recommandait 



456 



CALVIN. 



assez. Mais elle était, par la même raison, plus 
recommandée qu'aucune autre à la surveillance 
et aux rigueurs des ennemis de la Réforme, et ce 
ne fut qu'en 1555 qu'elle parvint à se constituer, 
Calvin, en mars 1557, la félicite de ce qu'elle 
poursuit sa marche « au milieu des craintes et 
assauts» auxquels elle est tous les jours exposée; 
il lui envoie, au nom de l'Église de Genève, deux 
pasteurs. Elle en avait demandé davantage; mais, 
pour le moment, tout est à l'œuvre. « Et sur ce, 
messieurs et frères, je supplierai notre bon Dieu 
de vous avoir en sa sainte garde. » — Oui, Dieu 
garde les siens, mais pas toujours comme ils 
l'entendent. Moins de six mois après cette lettre, 
Calvin leur écrit encore, mais pour les consoler 
dans une effroyable épreuve. On avait ameuté la 
populace contre une paisible assemblée, réunie à la 
rue Saint-Jacques ; une foule en furie avait traîné 
au Châtelet tout ce qu'elle avait pu saisir, et les 
magistrats avaient sanctionné l'arrestation, ce Les 
brigands et voleurs, raconte Bèze \ étoient retirés 
des fosses et crotons les plus infects, pour y met- 
tre ceux-ci. » Le procès s'instruisait; des bûchers 
allaient évidemment s'élever. C'est alors que Cal- 
vin écrit. «Vrai est, dit-il, que l'épreuve est grande 
et rude à soutenir, de voir un si horrible trouble 

< Histoire Ecclésiastique. 



LIVRE QUATRIÈME. 



457 



et que Dieu tarde d'y mettre la main ; mais aussi 
ce n'est pas sans cause qu'il est dit que Dieu veut 
éprouver notre foi comme Vor en la fournaise.,, et 
si quelquefois il permet que le sang des siens soit 
épandu, toutefois il ne laisse pas de tenir leurs 
larmes précieuses. » Jusqu'ici, les martyrs français 
ont été plutôt gens obscurs, « contemptibles au 
monde. » En voici maintenant de plus élevés selon 
le monde; leur sacrifice en sera d'autant plus 
frappant, leur sang d'autant plus fécond. En effet, 
parmi ces personnes jetées dans les cachots du 
Châtelet, il y avait plusieurs dames nobles. Trois 
lettres de Calvin, l'une adressée à toutes les pri- 
sonnières, les deux autres à deux d'entre elles, 
portèrent la consolation dans^ cet abîme. La catas- 
trophe était du 4 septembre. Dès le 27, une de ces 
nobles dames, Philippine de Lunz, veuve du 
seigneur de Graveron, montait sur le bûcher avec 
deux des diacres de l'Église, et léguait son exem- 
ple à ses compagnes. Les bourreaux la virent venir 
souriante, heureuse, vêtue de blanc comme pour 
une fête. Elle n'avait pas vingt-quatre ans. 

Mais si Calvin ne parlait aux survivantes que du 
devoir de mourir comme elle, il n'en travaillait 
pas moins, au dehors, à les sauver. Ce fut à son 
instigation que les cantons suisses et les princes 
protestants d'Allemagne intercédèrent auprès de 



458 



CALVIN. 



Henri II; ce fut aussi lui qui, pensant à tout, s'oc- 
cupa d'envoyer aux prisonniers un peu d'argent. 
S'il y a c( goutte d'humanité » en nous, écrivait-il 
aux Églises du pays de Yaud, secourons-les c( à tel 
besoin. » Et quand il arriverait, poursuit-il, qu'on 
« ne trouvât pas promptement argent par delà, si 
ferai-je tels efforts, quand je me devrois engager 
tête et pieds, qu'il se trouvera prêt ici. » En même 
temps, il faisait remettre à Henri II, au nom des 
protestants de France, une confession de foi des- 
tinée à lui ouvrir les yeux sur les nouvelles calom- 
nies dont on s'était mis à les charger. On ne les 
accusait plus seulement de révolte, comme au 
temps où Calvin adressait à François F' VInstitu- 
tion; leui's dogmes, leur morale, leurs assemblées, 
tout, chez eux, était plein d'abominations sans 
nom, comme chez les premiers chrétiens au dire 
des foules païennes. Le roi accorda-t-il quelque 
attention à cette pièce, d'une franchise et d'une 
clarté parfaites ? Sa politique avait besoin des prin- 
ces d'Allemagne ; ce fut à eux, probablement, bien 
plus qu'à l'humanité ou à Calvin, qu'il céda. Qua- 
tre nouvelles victimes avaient péri; on promit de 
s'en tenir là quant aux supplices. Mais tout ce qui 
ne voulut pas abjurer fut laissé en prison, et 
plusieurs moururent consumés par les mauvais 
traitements. 



LIVRE QUATRIÈME. 



459 



En janvier 1558, le réformateur écrit encore à 
l'Église de Paris pour la consoler sur la faiblesse 
des uns, sur les souffrances des autres, et pour 
lui annoncer l'envoi de deux nouveaux ministres. 
L'un des deux, Jean Macar, était pasteur à Genève ; 
son zèle et sa science l'avaient rendu cher à Calvin, 
et son éloquence à tout le peuple. Ce fut avec dou- 
leur, mais sans hésiter un moment, qu'on accepta 
son offre d'aller se jeter pour quelque temps dans 
ce sanglant tourbillon de Paris, ce Nous n'avons pas 
voulu faillir à vous aider, écrit Calvin, en nous 
dénuant de notre frère. » Arrivé à Paris, Macar osa 
demander la permission de visiter les prisonniers, 
et, chose étrange, elle lui fut accordée; un cou- 
rage si franc séduisait, fascinait les juges. Mais 
Macar osa bien d'autres choses. Ses lettres à Calvin 
renferment les plus curieux détails sur son minis- 
tère à Paris, et sur cette civilisation demi-barbare 
que l'Église armait contre l'Évangile. Genève le 
rappefa, et, peu après, la peste s'étant déclarée, 
c'est Macar qui demande à braver encore la miort 
en consolant ceux que le fléau atteindra. Atteint 
lui-même, il meurt a au grand regret de toute la 
république, disent les registres, et au grand dom- 
mage de l'Église. » 



460 



ÛALViN. 



XII 



Telles étaient donc ~ et nous avons omis une 
foule de détails • — les relations de la France pro- 
testante avec l'Église de Genève. Mais l'organisa- 
teur de celle-ci regrettait de voir l'Église de France 
sans aucune organisation régulière, et, autant il 
la détournait de se serrer en un parti politique, 
autant il désirait la voir une comme Église. 

Ce fut donc sous son inspiration que se réunit 
à Paris, en mai 1589, cette humble assemblée que 
l'assentiment unanime des Églises allait décorer 
du nom de premier synode national. Onze Églises 
seulement y furent représentées, y compris celle 
de Paris. C'était peu, et c'était beaucoup. Les dé- 
putés jouaient leur vie. 

Là donc furent posées les bases de l'édifice dont 
les matériaux s'amassaient depuis quarante ans. 

Ce fut, d'abord, une confession de foi, œuvre fa- 
cile en ce moment, aucun dissentiment sérieux 
n'existant au sein des Églises, toutes fidèles à la 
théologie de Calvin. 

Ce fut, ensuite, une discipline, simple, courte, 
mais traçant nettement les grandes lignes, vérita- 



LIVRE QUATRIÈME. 461 

ble constitution; enfin, prête à abriter tontes les 
lois et toutes les institutions qui plus tard s'inspi- 
reraient d'elle. 

Le point de départ est VÉglise^ dans le sens 
apostolique du mot, l'Église locale, l'ensemble des 
fidèles groupés dans le même lieu, ville ou yillage. 
C'est à eux de se donner, dès qu'ils le pourront, 
forme d'Église, par la nomination d'un consis- 
toire, l'appel d'un ministre, l'établissement d'un 
culte régulier. 

Au-dessus de l'Église est le Colloque^ groupe 
d'Églises. Le Colloque s'assemble deux fois par 
an ; chaque Église y est représentée par un mi- 
nistre et un ancien. Il règle toutes les affaires 
communes aux Églises de sa circonscription. 

Au-dessus du Colloque est le Synode Provincial^ 
qui s'assemble une fois par an. C'est le Colloque 
agrandi, groupe de plusieurs Colloques ; chaque 
Église y envoie aussi un pasteur et un ancien. 
C'est par lui que l'élection des pasteurs doit être 
faite ; mais chaque Église est appelée à ratifier le 
choix qui a été fait pour elle. 

Enfin, au sommet, le Synode' National. Composé 
de deux pasteurs et de deux anciens envoyés par 
chaque synode provincial, il juge en dernier res- 
sort toutes les affaires, et aucun recours n'est pos- 
sible contre son autorité, 

26 



462 



GÂLViN 



Cette constitution avait été dictée par Cahin. 
Si, avec nos idées modernes, nous y apercevons 
quelques atteintes au principe démocratique que 
Calvin plaçait à la base, nous ne pouvons guère, 
d'autre part, ne pas y reconnaître une remarqua- 
ble entente de la situation et des besoins du pro- 
testantisme français. Il fallait, à la fois, que la 
base fût aussi large, aussi populaire que possible, 
et que l'autorité, à chaque degré plus concentrée, 
fut une, forte, capable de se maintenir à côté de 
l'autorité royale, soit amie, soit ennemie. 

Calvin n'eut cependant pas l'idée de chercher 
cette unité, cette force, dans rien qui rappelât 
l'épiscopat. Ce n'était pas que l'épiscopat, en soi, 
lui parut condamné par l'Évangile. On ne peut 
pas dire, en effet, que l'Évangile interdise d'éta- 
blir, dans chaque Église, un premier pasteur, un 
surveillant général; l'erreur, l'usurpation, c'est 
quand on ne se contente plus de considérer l'épis- 
copat comme une charge instituée par l'Église, et 
qu'on attribue à l'évôque un droit divin, une su- 
périorité mystique, nécessaire, sur les ministres 
inférieurs. Calvin, dans V Institution Chrétienne^ 
s'était exprimé de manière à laisser aux Églises, 
sur ce point, toute liberté. Dans la lettre au duc 
de Somerset, il parle de c( l'office des évêques et 
curés; » dans une lettre au roi de Pologne, Sigis- 



LIVRE QUATRIÈME. 463 

mond II, il propose lui-même, pour le cas où la 
Pologne romprait, comme il l'espère, avec l'Église 
romaine, l'établissement d'un épiscopat polonais. 
Pourquoi ne veut-il rien de semblable pour la 
France? Probablement, d'abord, parce que l'égalité 
des pasteurs lui paraît plus sûrement évangélique 
et primitive; puis, sans doute, parce que l'épisco- 
pat risquerait toujours de ramener une partie au 
moins des abus romains sur ce point. Il l'accepte 
en Angleterre, mais parce qu'il y est; il le con- 
seille en Pologne, mais parce qu'il ne croit pas 
pouvoir faire autrement. En France, où il peut ne 
pas l'admettre, il ne l'admettra pas. Outre les rai- 
sons ci-dessus, il comprend que le protestantisme 
français doit et devra longtemps encore être une 
Église missionnaire, militante et souffrante; ce 
sont des martyrs qu'il lui faut, plus encore que 
des chefs, facilement amollis dans la grandeur, 
facilement gâtés par l'ambition de monter toujours 
plus haut. L'Église réformée de France sera donc 
une république réelle, sérieuse, fermée à tout ce 
qui pourrait l'altérer dans sa forme ou l'énerver 
dans son esprit. 

C'était assurément un malheur que d'avoir à 
constituer les protestants en un État dans l'État, 
surtout en une république au sein d'une monar- 
chie, grande cause d'envie lorsqu'ils seraient 



464 



CALVIN. 



puissants, grand prétexte à persécutions quand 
leurs ennemis auraient le dessus. Mais Calvin 
n'avait pas le choix des moyens. Pour une Église 
comme pour un État, la question d'être ou de 
n'être pas est toujours la première qui se pose. 
Les protestants de France voulaient être; ils avaient 
payé assez cher le droit de le vouloir. Puis, ils- 
n'aspiraient point à rester indéfiniment un État 
dans l'État, mais à devenir l'État même en s'assi- 
milant toute la nation, et la rapidité de leurs pro- 
grès autorisait assez cette espérance. Une fois la 
royauté entraînée dans le mouvement, alors on 
verrait à s'entendre sur une meilleure harmonie 
à établir entre les deux pouvoirs. 



XIII 



Les progrès, déjà si rapides au moment du pre- 
mier synode, le furent encore plus quand les pro- 
testants épars se sentirent membres d'un grand 
corps, constitué par un acte formel. Les Églises 
surgirent par centaines; les adhérents leur arri- 
vaient par miniers et par dix milliers. Ce n'était 
pas de mois en mois, ni même de semaine en 
semaine, mais de jour en jour, à la lettre, qu'on 



LIVRE QUATRIÈME. 



465 



pouvait constater les conquêtes de la Réforme. 
Étrange spectacle que celui qu'offrait la France ! 
D'un côté, c'est la royauté, Henri II, François II, 
le père, le fils, qui sont pris comme d'une rage de 
supplices ; .de l'autre, au lieu des quelques misé- 
rables que supposerait le ton des édits et l'atrocité 
des mesures prises, ce sont des villes et des pro- 
vinces entières; c'est une bonne portion de la no- 
blesse, et, bientôt après, la majorité ; c'est la du- 
chesse de Ferrare, fille de Louis XII; c'est la reine 
de Navarre ; c'est son mari, chef de la maison de 
Bourbon; c'est le prince de Condé ; c'est Coligny, 
enfin, un des plus beaux caractères de ce siècle et 
, de tous les siècles. Voilà l'armée que llioirirne de 
Genève^ comme on disait à la cour, voyait grossir, 
et dont il se sentait le chef. Aussi avait-il constam- 
ment l'œil sur ces autres chefs, princes, grands 
seigneurs, dont la présence pouvait faire tant de 
bien ou tant de mal, selon que l'Évangile serait 
leur grande affaire ou seulement la seconde et 
l'accessoire. Que de soucis ne lui causa pas ce triste 
roi de Navarre, tantôt zélé protestant de qui on 
pouvait, semblait-il, tout espérer, tantôt chance- 
lant, mou, faible , lâche ! Mais aussi, avec Coligny, 
comme il est à l'aise ! Comme il sent que voilà le 
héros chrétien, celui qu'on peut louer sans ré- 
erve, dans la ferme assurance que le maître com- 

26. 



466 



CALVIN. 



niun le loue aussi comme bon et vrai serviteur ! 

Une première lettre de Calvin l'alla chercher en 
Flandre, où il était prisonnier du roi d'Espagne à 
la suite de la bataille de Saint-Quentin. La capti- 
vité, la maladie, avaient achevé de le .convertir à 
rÉvangile. Ses Mémoires nous le montrent médi- 
tant un jour sur les mystérieux hasards de la des- 
tinée humaine, et disant : « Tout le reconfort que 
j'ai, c'est celui qu'il me semble que tous les chré- 
tiens doivent prendre que tels mystères ne se jouent 
point sans la permission et volonté de Dieu , la- 
quelle est toujours bonne, sainte et raisonnable, 
et qui ne fait rien sans justes occasions, dont tou- 
tefois je ne sais pas la cause et dont aussi peu je . 
me dois enquérir, mais plutôt m'humilier devant 
lui. » Le reconfort qu'il cherchait dans la Bible lui 
arriva donc aussi dans une lettre de Calvin. Calvin 
l'exhortait à bénir sa captivité, déjà si féconde en 
fruits de vie, et qui pouvait, en se prolongeant, 
l'être toujours plus. « Dieu vous a voulu comme 
retirer à l'écart. Vous savez combien il est difficile, 
parmi les honneurs, richesses et forces du monde, 
de lui prêter l'oreille... » Dieu a voulu lui par- 
ler seul à seul; Diea a trouvé le chemin de son 
oreille et de son cœur. Coligny sortit de prison, 
l'année suivante, non-seulement avec cette foi pro- 
fonde qui allait être l'âme de sa vie, mais avec la 



LIVRE QUATRIÈME. 



467 



résolution de fuir ces honneurs et ces grandeurs 
dont la perte momentanée lui avait été si • heu- 
reuse. On le vit remettre à son frère la charge de 
colonel-général de l'infanterie , renoncer à celle 
de gouverneur de Paris, solliciter son remplace- 
ment comme gouverneur de Picardie, et aller cher- 
cher en son manoir de Châtillon-sur-Loing la con- 
tinuation des saints loisirs de sa captivité. 

Là devaient se fortifier encore, sous la douce 
influence de sa femme, Charlotte de Laval, ses 
convictions et sa piété. Calvin l'avait préparée à ce 
beau rôle. Le même jour où il écrivait à l'amiral 
pour le féliciter de son épreuve, il lui avait écrit, à 
elle, pour la féliciter et de l'épreuve et de la sainte 
tâche qui lui serait ensuite plus facile. Un autre 
jour, il l'avertit de c( s'apprêter à tenir bon, » vu 
qu'il ne manquera pas de gens pour tâcher de res- 
saisir Coligny, à son retour, dans les liens du pa- 
pisme et du monde, ce Pensez, lui dit-il, que votre 
devoir sera de lui aider par votre exemple à pren- 
dre courage. Or, à son retour, la seule chose qui 
l'empêchât encore de se déclarer publiquement, 
c'était la crainte d'exposer sa femme à des épreu- 
ves qu'elle n'eût pas la force de supporter. Un jour 
donc, pressé par elle, il se mit à lui faire l'af- 
freux tableau de ce que souffraient les protestants, 
ajoutant, nous disent ses Mémoires, « que toute- 



468 



CALVIN. 



fois, si elle étoit disposée à ne pas refuser la 
condition commune à ceux de la religion, lui, de 
son côté, il ne manqueroit pas à son devoir. » Elle 
n'en voulait pas davantage, et, peu après, on sut 
que l'amiral de Coligny avait publiquement com- 
munié de la main d'un ministre. 

L'année 1560 allait réaliser, plus noir encore, le 
tableau tracé par Coligny à sa courageuse femme. 
On publia de nouveaux édits d'extermination ; on 
établit, dans chaque parlement, une chambre ar- 
dente^ uniquement chargée de condamner au feu 
tout ce qui serait suspect d'appartenir à la Réforme. 
Paris, Toulouse, Dijon, Bordeaux, Lyon, Poitiers, 
d'autres villes encore, assistèrent à d'épouvanta- 
bles séries de supplices ; — et le 21 août, à Fon- 
tainebleau, à l'ouverture de l'assemblée des Nota- 
bles, un homme se lève, s'approche du trône, s'in- 
cline, et remet au roi une requête, la. Supplication 
de ceux qui^ en diverses provinces, invoquent le nom 
de Dieu suivant la règle de la piété. C'est la Réforme 
qui demande, non-seulement à vivre, mais à vivre 
au grand jour, sous la protection du roi ; c'est 
Coligny qui joue sa tête pour déposer la demande 
aux pieds du trône. Aussi l'homme de Genève aura- 
t-il de nouveau pour Coligny quelques-unes de ces 
paroles qui sont de l'enthousiasme dans sa bouche, 
et, cinq mois après : (c Nous avons de quoi louer 



LIVRE QUATRIÈME, 



469 



Dieu, lui écrit- il encore, de la Yertu singulière qu'il 
^ vous a donnée de servir à sa gloire et avancement 
du règne de son fils... Quand tout le monde seroit 
aveugle et ingrat, et qu'il sembleroit que toute 
votre peine seroit comme perdue, contentez-vous. 
Monseigneur, que Dieu et les anges vous approu- 
vent, y) Dans une lettre àBuUinger : ce L'amiral, di- 
sait-il, est le seul homme sur qui nous puissions 
compter ; » le seul, voulait-il dire, parmi les grands 
personnages, car c'est dans cette même lettre 
que nous l'avons vu se féliciter des progrès de la 
Réforme, et du bouillant courage de ceux qui par- 
taient pour la prêcher. 

Peut-être aussi ce mot « le seul » n'était-il que 
l'expression du chagrin que lui causaient en ce 
moment quelques-uns. Le roi de Navarre, entre 
autres, faisait plus de mal qu'un ennemi , et 
Calvin lui écrit, le même mois (mai 1561), une 
lettre sévère où il lui montre dans ses vices la 
source dé ses lâchetés. Le frère même de Coligny, 
François d'Andelot, avait un moment faibli. En- 
fermé, pendant plusieurs mois, au château de 
Melun, il avait fini par consentir à entendre la 
messe; puis, effrayé de sa faute, il avait écrit à 
Calvin pour la lui avouer, et, si possible, se jus- 
tifier quelque peu. Calvin répond. Il abat, d'un 
revers de main, tout l'échafaudage des excuses. 



470 



CALVIN. 



Quand les hommes s'en contenteraient, a tout cela, 
lui dit-il, ne vous peut guère alléger devant Dieu. » 
N'a-t-il pas scandalisé les fidèles? N'a-t-il pas dé- 
moli ce c|u'il avait élevé? N'a-t-il pas fourni aux 
ennemis de la vérité de quoi c( faire leurs triom- 
phes, yy s'imagiuant avoir vaincu en lui et la Ré- 
forme, etTEvangile, et Jésus-Christ ? a Ça donc été 
une chute bien mauvaise, de laquelle il vous doit 
souvenir en amertume de cœur. » L'amertume était 
déjà grande ; elle le fut encore davantage, et d'An- 
delot n'eut pas de repos qu'il n'eut racheté sa faute 
par un dévouement désormais sans bornes. Aussi, 
en 1569, à sa mort: a Je n'ai point connu d'homme, 
écrivait son illustre frère, plus amateur de piété 
envers Dieu, et je supplie humblement le Sei- 
gneur que je puisse partir de cette vie aussi pieu- 
sement que je l'ai vu mourir. » 

Dieu allait accorder à Coligny plus encore. Il ne 
mourut pas moins pieusement que son frère, et il 
mourut martyr. 



XIY 



Quoique les années suivantes n'aient pas vu 
Calvin moins mêlé à toutes les affaires du protes- 



LIVRE QUATRIÈME. 



471 



tantisme français, bornons-nous à quelques faits 
principaux. 

En 1561 eut lieu le fameux colloque de Poissy, 
convoqué par la cour de France dans l'espoir 
chimérique d'un accommodement entre le catho- 
licisme et la Réforme. Calvin, à qui tout le monde 
avait d'abord songé, mais que le Conseil de Genève 
refusa de laisser partir, y fut remplacé par l'homme 
que l'on commençait à considérer comme son fu- 
tur successeur, Théodore de Bèze. Nous avons 
la lettre que le Conseil écrivit, à cette occasion, 
au roi de Navarre, assez protestant en ce moment, 
et qui mettait un grand intérêt à cette affaire. 
« Quant à spectable Théodore de Bèze, notre bon 
pasteur et ministre, nous sommes contraints de 
vous confesser. Sire, que ça bien été à notre 
grand regret qu'il a entrepris ce voyage... car 
nous savons quel dommage supportera tant l'É- 
glise que l'école pour son absence. Mais s'il plaît 
à Dieu que son travail apporte tel fruit, nous 
savons bien qu'il nous convient oublier tout re- 
gard particulier... et vous prions. Sire, qu'il vous 
plaise prendre en garde une partie de nos tré- 
sors, en la personne de celui qu'il n'est besoin 
de vous recommander. )^ Ces paroles si honorables 
pour Théodore de Bèze nous montrent quelle po- 
sition il s'était faite à Genève, où il n'était ce- 



472 



CALVIN, 



pendant que depuis deux ans ; mais la lettre avait 
été rédigée par Calvin, et nous montre aussi, par 
conséquent , combien Calvin était loin de tout 
sentiment de jalousie. Ce que le Conseil aurait 
pu dire de plus flatteur sur lui, Calvin, c'est lui 
qui le fait dire au Conseil sur un collègue que 
Poissy allait déjà tant mettre en relief. Même re- 
marque sur toutes ses lettres à Bèze pendant le 
séjour de Bèze en France. ((Tu ne saurais croire, 
lui écrit-il une fois, combien le Conseil est tour- 
menté, n'osant presque plus espérer que tu lui 
reviennes » Une autre fois : (( Tant que tu ne me 
seras pas rendu, toujours il me semblera que 
quelque chose me manque. » 

On a souvent rappelé le mot du cardinal de Lor- 
raine après le premier discours de l'orateur des 
protestants : ce Plût à Dieu qu'il eût été muet, ou 
que nous eussions été sourds! » Mais être sourd est 
chose facile, pour peu qu'on en ait bien envie ; et 
qui en avait plus envie que le cardinal de Lor- 
raine? Le colloque, comme on aurait du s'y atten- 
dre, ne servit qu'à montrer l'abîme qui séparait 
les deux Églises. Mais le jeune roi, Charles IX, 
ou plutôt la reine-mère, avait montré des disposi- 
tions moins hostiles, presque favorables, et nous 
voyons Calvin, dans une lettre à l'amiral, indi- 
quer un des résultats à poursuivre : c'était que le 



LIVRE QUATRIEME. 473 

oi s'entendît avec la reine d'Angleterre, les prin- 
ces d'Allemagne et les Snisses, pour protester 
contre le concile de Trente, suspendu depuis long- 
temps, considéré par beaucoup de catholiques 
comme nul et non avenu, et qu'on pearlait de rou- 
vrir. Le plan de Calvin échoua; mais un autre 
grand résultat avait suivi le colloque : l'impulsion 
nouvelle donnée aux progrès de la Réforme. Les 
prélats de Poissy avaient eu beau la traiter en 
accusée, et ne siéger, à ce qu'ils disaient, que 
comme juges; le pays avait vu la chose tout au- 
trement, et le leur prouva bientôt. Un pasteur de 
l'Agénois écrivait à Farel que plus de trois cents 
paroisses de la contrée venaient de « mettre bas 
la messe.» Quatre mille, six mille ministres, ajou- 
tait-il, pourraient trouver de l'emploi dans le 
royaume. Ces chiffres, qui semblent jetés au ha- 
sard, ne paraîtront pas exagérés si l'on songe que 
l'amiral, invité par la reine-mère à lui donner la 
liste des Églises déjà organisées, en trouva deux 
mille cent-cinquante. 

Le clergé concluait qu'on avait été trop doux, et 
sollicitait des mesures de plus en plus terribles; le 
gouvernement, inspiré par le chancelier de l'Hos- 
pital, et arrêté, d'ailleurs, par l'impossibilité ma- 
térielle de proscrire partout le nouveau culte, com- 
mençait à accepter le principe de la coexistence des 

■-27 



474 



CALVIN. 



deux religions dans le royaume. De là, en janvier 
1S62, VÉdit de Ja7ivier. Cet acte reconnaissait aux 
protestants le droit de s'assembler, pourvu que ce 
fut hors des villes; clause étrange, puisque la ma- 
jorité, dans plusieurs villes, était à eux. Bèze leur 
conseilla cependant d'observer l'édit, achemine- 
ment évident à une plus grande liberté. Nous 
avons vu que c'était le système de Calvin : ne rien 
forcer, tout attendre de la force des choses, — 
bien entendu sans se relâcher en rien, sans s'épar- 
gner aucun travail ni aucun sacrifice. 

Mais, vers le même temps , le roi de Navarre 
achevait sa triste évolution. Miné par les débau- 
ches dont on semait à dessein les occasions sous 
ses pas, séduit par la promesse de recouvrer son 
royaume de Navarre ou d'en recevoir l'équivalent, 
il finit par redevenir catholique. Bèze, qui était 
encore en France, échoua dans tous ses efforts 
pour le retenir ; une longue et pressante lettre de 
Calvin n'eut pas plus de succès. Mais la reine tenait 
bon. c( La compassion que j'ai de vos angoisses, lui 
écrivait Calvin, me fait sentir combien elles vous 
sont dures et amères. Mais, quoi qu'il en soit, si 
vous vaut-il beaucoup mieux d'être triste pour 
telle cause que de vous anonchallir à votre perdi- 
tion. » Maltraitée par son mari, elle s'en alla dans 
ses États du Béarn, laissant son fils, mais le sup- 



LÎVRE QUATUIÉME. 475 

pliant avec larmes de garder la foi de sa mère. Ce 
jQls, hélas! c'était celui qui devait dire un jour : 
« Paris vaut bien une messe. » 



XV 



Cependant le massacre de Vassy avait donné la 
mesure de la bonne foi que les chefs du parti ca- 
tholique apporteraient à l'exécution de Tédit, pro- 
mulgué depuis moins de deux mois. Ce fut le 
signal de la guerre. « Il est à noter pour jamais, 
dit Agrippa d'Aubigné dans son Histoire Univer- 
selle, que, tant qu'on a fait mourir les Réformés 
sous la forme de la justice, quelque inique et 
cruelle qu'elle fût, ils ont tendu les gorges et n'ont 
point eu de mains. Mais quand le magistrat, lassé 
des feux, a jeté le côuteau aux mains des peiiples, 
qui a pu défendre aux misérables d'opposer les 
bras aux bras, le fer au fer, et de prendre d'une 
fureur sans justice la contagion d'une juste fu- 
reur?» Le soulèvement, d'ailleurs, fut autorisé, 
ou à peu près, par la reine-mère ; lasse du joug 
des Guises, qui la tenaient, ainsi que le jeune roi, 
presque prisonnière, elle écrivit au prince de Condé 
une lettre oii elle semblait se placer, elle, le roi et 



476 



GALVIS. 



le royaume, sous la protection des protestants. Ils 
parent donc se jeter sans scrupule dans la voie où 
les poussait la nécessité de se défendre, et Calvin, 
sans se contredire, put approuver la guerre, se 
réservant, comme nous l'avons aussi vu, de con- 
damner tout excès. Quand le prince de Coudé, me- 
nacé dans Orléans, sollicita le secours des protes- 
tants d'Allemagne et de Suisse, Calvin appuya 
vivement cette demande; il appuya non moins 
vivement une même demande des protestants de 
Lyon, maîtres de la ville, mais menacés par l'ar- 
mée catholique. Berne, Neuchâtel et le Vallais, 
accordèrent quelques troupes ; d'Andelot, vers le 
même temps, amenait d'Allemagne un corps d'en- 
viron six mille hommes, et nous voyons Calvin 
écrire aux Églises du midi pour les presser de 
trouver l'argent nécessaire à la solde de cette petite 
armée. On a reproché aux protestants ces secours 
cherchés à l'étranger; on a montré Calvin, fran- 
çais, livrant sa patrie aux Allemands et aux Suisses. 
Les Guises n'avaient-ils pas commencé par s'allier 
avec la Savoie et l'Espagne, conviant deux princes 
étrangers à l'extermination des protestants, qui, à 
ce moment, ne parlaient que de vivre en paix sous 
l'Édit de Janvier? Les protestants, du reste, n'a- 
vaient jamais parlé d'autre chose ; il fallut tout l'en- 
traînement de la guerre pour les pousser quel- 



LIVRE QUATRIÈME. 



477 



quefois au delà de ce que légitimait la défense, et 
jamais les excès ne furent ni approuvés, ni, encore 
moins, commandés, par leurs chefs religieux. 

Tandis que Calvin s'indigne pour quelques vols 
commis à Lyon, le parlement de Paris, docile aux 
inspirations du clergé , sanctionne par un arrêt 
solennel tous les meurtres commis ou à com- 
mettre. Il est enjoint à tout Français de « courir 
sus » aux hérétiques, de les tuer « comme gens 
enragés, ennemis de Dieu et des hommes, » par- 
tout où on les rencontrera. Le duc de Guise va 
assiéger Rouen, et, là, autre contraste entre les en- 
fants des deux Églises. Dans l'armée catholique, 
licence et débauches de tout genre ; dans la ville, 
ordre et gravité, prières, chant des psaumes, cou- 
rage calme et digne. La ville prise, on la livra 
huit jours aux fureurs de la soldatesque ; puis 
vinrent les meurtres juridiques. Au nombre des 
victimes fut le ministre Marlorat, un des compa- 
gnons de Bèze à Poissy. Le roi de Navarre s'était 
laissé mettre à la tête de l'armée catholique. Blessé 
à mort pendant le siège, il avait paru revenir, 
dans ses dernières heures , à la foi qu'il avait 
trahie. 

Le 19 novembre, bataille de Dreux. Les protes- 
tants étaient neuf mille ; les catholiques, près du 
double. C'était, de part et d'autre, bien peu ; mais 



478 



CALVIN. 



il y avait guerre d'un bout de la France à l'autre, 
et chacun devait songer, avant tout, à sa ville, à 
son village, à sa maison. Les protestants eurent 
d'abord l'avantage ; le duc de Guise obtint ensuite, 
grâce à quelques troupes de réserve, non pas une 
victoire, car l'armée ennemie se retira en bon or- 
dre, mais un résultat de la plus haute importance : 
les protestants ne purent marcher sur Paris, qu'ils 
auraient occupé sans peine. Or, Paris occupé, ce 
pouvait être le signal du triomphe définitif de la 
Réforme en France ; on y était tout préparé, té- 
moin ce mot de la reine-mère sur le bruit qui cou- 
rut que les protestants étaient vainqueurs : « Eh 
bien, nous prierons Dieu en français. » 

On a calculé qu'il aurait suffi de mille hommes, 
peut-être de sept ou huit cents, pour changer de 
nouveau la face de la bataille, et, avec la face de 
la bataille, celle de la France pour des siècles, car 
il n'y a rien de moins soutenable, devant l'histoire 
de ces temps, que ce qu'on a écrit de nos jours sur 
certains obstacles intimes, invincibles, qu'eût 
rencontrés le protestantisme vainqueur. On allè- 
gue l'esprit français, l'abîme qui le séparait et le 
sépare, nous dit-on, du sombre génie de Calvin. 
Mais ils étaient Français, ces calvinistes que la 
France commençait à compter par millions ; ils Té- 
taient , ceux qui allaient tenir ferme , dans son 



LIVRE QUATRIÈME. 



479 



sein, à travers deux siècles d'oppression ; ils l'é- 
taient, ceux qui allaient fuir, aimant mieux tout 
quitter que de renier la foi de Genève ; ils l'é- 
taient, ces milliers de pasteurs qui allaient garder 
invinèihlement, et dans leur patrie, et dans l'exil, 
les traditions de l'austérité calviniste. Il ne s'agit 
d'ailleurs pas de ce qu'étaient ou de ce que sont 
les Français, mais de ce que la Réforme faisait 
d'eux ; et quand nous la voyons créer si rapide- 
ment de si remarquables caractères, transformer, 
au nord, au midi, dans toutes les parties du 
royaume, des populations considérables, comment 
prétendre que le reste ait du nécessairement lui 
échapper? Une seule explication est possible : 
Dieu n'a pas voulu, à ce moment, le triomphe de 
la Réforme en France. Pourquoi ne l'a-t-il pas 
voulu? — Pas de ces questions. Ses voies ne sont 
pas nos voies; sachons nous soumettre et nous 
taire. 

C'est ce que Calvin eut bien des fois à prêcher, 
après la bataille de Dreux, à tous ces cœurs moins 
abattus par la défaite même qu'étonnés douloureu- 
sement de voir Dieu délaisser sa cause. Ils disaient, 
eux aussi : Pourquoi? ce Je m'en tiens, pour toute 
réponse, au dire d'Abraham : Dieu y pourvoira. » 
Ainsi écrit Calvin au gouverneur de Lyon, M. de 
Soubise, son ancien disciple de Ferrare, qui tou- 



480 



CALVIN. 



jours signait, dans ses lettres : Votre obéissant fils 
et ami. Mais Calvin prévoit, cette fois, que l'obéis- 
sance sera dure , et il va insister d'autant pour 
qu'elle soit pleine, entière, non envers lui, dont il 
ne parlera pas, mais envers Dieu. Quand Dieu 
(( ôte le glaive à ceux qu'il en avoit ceints, » ils 
n'ont qu'une chose à faire : attendre que Dieu le 
leur rende. La soumission sera ((difficile à digérer.» 
N'importe ! (( Dieu nous a donné un coup de mas- 
sue ; demeurons abattus jusqu'à ce qu'il nous re- 
lève. Puisque Dieu nous veut affliger, tenons-nous 
cois. » Et sûrement ni M. de Soubise ni personne 
n'imagina que cela voulut dire : (( Cachons-nous. » 
Se tenir coi^ pour Calvin et les siens, ce ne pouvait 
être que s'humilier devant Dieu, tenir ferme de- 
vant les hommes, espérer et prier. — Le conseil 
est tout aussi bon aujourd'hui qu'en 1563. 

L'Édit d'Amboise , 'publié le 19 mars, était 
moins favorable que l'Édit de Janvier; il admettait 
cependant encore le principe de la coexistence des 
deux cultes. Yiolé par les catholiques partout où ils 
avaient la force en main, violé par les protestants 
partout où ils étaient assez nombreux pour se dé- 
rober aux gênes dont on enlaçait leur culte, l'Édit 
d'Amboise amena pourtant, sinon la paix, du 
moins une trêve. Mais c'était une de ces trêves où 
personne ne cherche même à cacher que son but. 



LIVRE QUATRIÈME. 



481 



en restant tranquille, est de se préparer aux nou- 
veaux combats qu'il sent venir. Ce fut au milieu de 
ces préoccupations, en mai 1564, qu'une grande 
et triste nouvelle, attendue, il est vrai, depuis plu- 
sieurs mois, arriva aux Églises. Calvin venait de 
mourir. 

XVI 

Nous ne l'avons vu jusqu'ici, pendant cette der- 
nière période de sa vie, que dans son action au 
dehors. Yoyons-le donc à Genève, et commen- 
çons, pour n'avoir pas à y revenir, par ses ou- 
vrages. 

Nous n'en donnerons pas la liste complète. Elle 
est fort longue, et, au sortir de tous ces récits de 
guerres, de troubles, de supplices, on éprouve un 
singulier sentiment à parcourir ces titres qui vous 
transportent dans le cabinet silencieux du pen- 
seur. Plusieurs, il est vrai, sont encore des cris de 
guerre ; Blandrata, Daniel de Saconay , Gentilis, 
Baudouin, d'autres encore, ne bravèrent pas impu- 
nément cette plume dont on voudrait que la cha- 
rité eut plus souvent adouci le mordant. Mais le 
reste est d'une tout autre nature, et ce reste est 
considérable. 

27 



482 CALVIN, 

Voici, d'abord, les Commentaires sur rAncien 
Testament. Ésaïe avait déjà paru en 1851, et la 
Genèse en 54. Vinrent ensuite, en 1557, les Psau- 
mes, et, la même année, le prophète Osée ; en 59, 
les douze petits prophètes; en 61, Daniel; en 63, 
TExode, le Léyitique, les Nombres, le Deutéro- 
nome, Jérémie; en 64, Josué. Plusieurs de ces 
Commentaires ne furent pas écrits par kii, mais 
recueillis dans ses leçons publiques par Charles de 
Jonyilliers, son secrétaire, et Jean Budé. 

Tout ce que nous avons dit des Commentaires 
sur le Nouveau Testament, nous le dirions de 
ceux ci. Simplicité, sagesse, sens pratique, vérité 
pas toujours trouvée, mais toujours sérieusement 
cherchée, et par le plus droit chemin. c( Je sais, 
vous dira-t--il, combien plusieurs trouveroient 
mieux à leur goût qu'on fît un amas de beaucoup 
de matières, d'autant que cela a grand lustre et 
acquiert bruit à ceux qui le font; mais je n'ai rien 
eu en plus grande recommandation que de regar- 
der à l'édification de l'Église. Dieu, qui m'a donné 
ce vouloir, fasse par sa grâce que l'issue en soit 
telle ! » 

Ce (( vouloir » et ces qualités ne sont nulle part 
plus remarquables que dans l'ouvrage dont Calvin 
parlait dans ces lignes, le Commentaire sur les 
Psaumes. Là est l'importante préface que nous 



LIVUE QUATRIÈME. 



483 



avons souvent citée, et qui renferme à peu près 
tout ce que nous savons, par lui, de son histoire et 
de sa vie intime. Habitué, comme nous l'avons vu, 
à mener de front l'étude des Saints Livres et celle 
de son propre cœur, l'étude des Psaumes lui fut 
particulièrement attrayante et fructueuse, a Si la 
lecture de ces miens Commentaires, dit-il, apporte 
aussi grand avancement à l'Église de Dieu comme 
j'y ai senti de profit en mon endroit en les écri- 
vant, je n'aurai point d'occasion de me repentir 
d'avoir entrepris ce labeur... J'ai accoutumé de 
nommer ce livre une anatomie de toutes les parties 
de l'àme... Le Saint-Esprit a ici pourtrait au vif 
toutes les douleurs, tristesses, craintes, doutes, es- 
pérances, sollicitudes , perplexités , voire les émo- 
tions confuses desquelles les esprits des hommes 
ont accoutumé d'être agités... Au reste, si les 
lecteurs viennent à sentir quelque fruit et pro- 
fit de ces Commentaires, je veux bien qu'ils sa- 
chent que l'expérience que j'ai eue par les com- 
bats esquelsle Seigneur m'a exercé, encore qu'elle 
n'ait pas été des plus grandes, m'y a toutefois gran- 
dement servi, yy II nous raconte comment l'histoire 
même de David lui a été une perpétuelle occasion 
de retours sur lui-même. David, gardeur de trou- 
peaux, puis roi. d'Israël, lui est une figure des dis- 
pensations de la Providence envers lui, Calvin, 



484 



CALVIN. 



parti de si bas, et devenu... Quoi? Yous croyez 
peut-être qu'il va prendre le côté humainement 
glorieux de la comparaison, et voir dans la royauté 
de David un type de sa royauté à lui, comme chef 
spirituel de bien plus de chrétiens que David n'eut 
de sujets? Nullement. Cette belle et haute dignité 
à laquelle il bénit Dieu de l'avoir élevé, c'est tout 
simplement celle de « ministre et prêcheur de l'É- 
vangile.» II ne connaît pas de plus beau titre, et, 
quand il parle de « petits et bas commencements, » 
il n'a point en vue le temps où il était inconnu, 
mais celui où, déjà connu, déjà sur le chemin de 
la fortune et de la gloire, il ne connaissait pas la 
vérité ou commençait à peine à l'entrevoir. Ainsi, 
même quand il paraît se mettre en scène, ce n'est 
encore qu'un chrétien se plaçant devant Dieu, de- 
vant la Parole de Dieu, pour étudier, dans sa vie, 
la vie humaine, et, dans son cœur, le cœur hu- 
main. Le Commentaire sur les Psaumes est un 
chef-d'œuvre d'analyse morale et religieuse. 

Ces mêmes années virent paraître, plusieurs sé- 
ries de sermons, recueillis aussi, la plupart, par 
ses amis, car il improvisait toujours, mais publiés 
sous ses yeux et probablement revus par lui. 

Une première série, sur l'Épître aux Galates, 
avait déjà paru en 1552; la deuxième, sur deux 
chapitres de la première Épitre aux Corinthiens, 



LIVRE QUATRIÈME. 



485 



est de 1558, ainsi que la troisième, recueil de dis- 
cours sur divers sujets. En 1562, cinq séries, 
dont une de soixante-cinq discours sur les trois 
premiers Évangiles. En 1563, enfin, une série sur 
les deux Épitres à Timothée, et une sur le livre de 
Job. Ces derniers discours ont eu, surtout au 
xvf siècle , une grande réputation ; Coligny se les 
faisait lire et relire. Ces austères études sur le 
malheur, la résignation, la Providence, devaient 
plaire à des hommes vivant parmi tant de troubles. 
Job leur était, mieux encore que David, comme la 
personnification de ces « tristesses, craintes, dou- 
tes, perplexités, » dont le cœur humain est assailli. 
Job leur représentait aussi l'Église, livrée, pour un 
temps, aux coups du grand ennemi des âmes, 
mais prédestinée à triompher, et à rajeunir, comme 
l'aigle, sous le regard vivifiant de son Dieu. 



XVII 



Ce sentiment n'était guère moins nécessaire aux 
Genevois qu'aux protestants de France, car nous 
avons vu quels dangers, sans cesse renaissants, les 
entouraient. Calvin sut le leur inspirer, et, pour 
cela, il faisait mieux encore que de le prêcher élo- 



486 



CALVIN. 



quemment : sa vie en était l'expression la plus 
complète et la plus haute. Confiance, confiance 
encore, confiance toujours, et, quand le danger 
redouble, redoublement de confiance. Cette tente 
fragile qui pouvait, à toute heure, être balayée, 
l'impassible ouvrier de Dieu y poursuivait sa tâche 
comme dans une tour inexpugnable ; cette cité, 
cette Église qui pouvait n'avoir pas huit jours à 
vivre, tout s'y développa, sous lui, comme dans 
une sécurité profonde. Une lettre d'un réfugié ita- 
lien, Yergerio, nous transporte dans cette grave 
atmosphère où les bruits du dehors pouvaient 
bien, parfois, retentir douloureusement, mais n'ar- 
rêtaient personne dans son œuvre. 

Celle de Calvin embrassait tout. L'ancien disci- 
ple d'Alciat était le jurisconsulte de Genève non 
moins que son théologien ; les archives publiques 
renferment une foule de dossiers annotés de sa 
main. Dans les affaires civiles, sa sagacité, sa con- 
naissance des lois, sont admirables; dans les affai- 
res criminelles, sa sévérité, comme on devait s'y 
attendre, est grande, mais grande surtout envers 
ceux qui ont pu connaître le bien et ont volontai- 
rement choisi le mal. Il veut que le juge humain, 
comme le juge suprême, redemande beaucoup à 
qui il a été beaucoup donné. Souvent aussi le ju- 
risconsulte eut à aboutir au diplomate. Calvin, 



LIVRE QUÂTUIÈMK. 487 

que nous ayons déjà yu interyenant dans l'épi- 
neuse affaire des prétentions bernoises et des Li- 
bertins exilés, était Tâme et quelquefois même l'a- 
gent de toutes les négociations auxquelles Genève 
avait à prendre part. Il y portait sa pénétration 
ordinaire, sa netteté d'exposition, sa franchise aussi 
et sa droiture, car jamais il n'avait abordé l'idée 
qui] puisse y avoir deux morales, une pour 
l'homme privé, une pour l'homme politique. 

Mais les grandes afiaires n'étaient pas les seules, 
à beaucoup près, sur lesquelles le réformateur fût 
consulté ; des détails curieux, bizarres, nous ont 
été conservés sur les services qui étaient parfois 
réclamés de lui. Que Robert Estienne, l'imprimeur, 
l'ait consulté sur l'imprimerie, et ait même dû à 
ses avis une partie de sa réputation, cela se com- 
prend ; mais, tout métier un peu nouveau et un 
peù délicat qui demandait à s'établir à Genève, le 
Conseil envoyait les gens parler « à M. Calvin, » 
lui montrer leurs produits, travailler même sous 
ses yeux, et on se décidait, sur son avis, à accor- 
der ou à refuser l'autorisation. Un jour, ce sera un 
chirurgien, et le Conseil veut que Calvin assiste à 
l'examen qu'on va lui faire subir. Un autre jour, 
ce sera un dentiste, art nouveau, car on ne con- 
naît encore que l'arracheur de dents, et celui-ci 
^'annonce comme les soignant, les réparant. Ren- 



4^8 



CALVIN. 



Yoyé à M. Calvin. Calvin le reçut, se livra lui- 
même à ses mains habiles, et le recommanda aux 
magistrats. C'était lui qui, dès 1S44, avait doté 
Genève d'une industrie dont les profits furent d'un 
grand secours dans les temps difficiles ; les draps 
et velours genevois eurent grand débit en France 
jusqu'au règne de Henri lY. On a beaucoup loué 
Sully pour avoir établi les manufactures françai- 
ses; Calvin n'avait pas fait moins à Genève. 

Genève lui dut aussi des règlements que nous 
appellerions de simple police, mais dont il avait 
compris et fait comprendre la liaison avec l'ordre 
moral. La propreté était inconnue dans les villes; 
tout au plus prenait-on, en temps de peste, quel- 
ques mesures qu'on abandonnait après. Calvin 
demanda des règlements permanents, et la ville 
prit un aspect qui étonnait les voyageurs. Les 
marchés furent surveillés avec soin ; rien de gâté 
ou de mauvais n'y parut sans être aussitôt confis- 
qué. Un jour, comme on parlait devant lui d'ac- 
cidents survenus à des enfants, il se mit à songer 
aux moyens de les prévenir, et un règlement fut 
fait en conséquence. 

A plus forte raison ne se fît-il aucune loi civile 
qu'il ne l'eût demandée ou approuvée. Dès 1842, 
peu après son retour, nous le voyons chargé de la 
rédaction des Ordonnances qui devaient fixer l'état 



LIVRE QUATRIÈME. 



489 



politique de Genèye, et ce n'était pas peu de chose 
que de coordonner les éléments d'une constitu- 
tion jusque là si peu précise. Calvin était pour la 
démocratie, fortement réglée, mais réelle, sincère, 
et il repoussait tout ce qui pouvait conduire à 
l'amoindrissement ou à la ruine du principe, seul 
vrai, selon lui, et seul logique. Il combattit, dans 
ce point de vue , certaines dispositions propo - 
sées en 1542, et qui, malgré lui, furent adoptées. 
Il annonça que le danger pourrait bien ne pas 
apparaître aussi longtemps que l'État serait me- 
nacé au dehors ; mais, disait-il, vienne la sécu- 
rité extérieure, et les plaintes surgiront, et la dis- 
corde arrivera. Les dissensions du dix- huitième 
siècle devaient lui donner raison , mais seulement 
après cent-cinquante ans; aussi, tout en recon- 
naissant la justesse de coup-d'œil qui lui permit de 
prédire si juste, on pourrait demander si la faute 
alors commise ne fut pas providentiellement heu- 
reuse. Genève plus démocratique eût-elle été assez 
une pour résister aux assauts de tout genre que 
lui réservaient la fin du seizième siècle et le dix- 
septième tout entier? On nous dit qu'elle eût 
échappé aux déchirements du dix-huitième ; il fau- 
drait savoir, avant tout, si le dix-huitième l'eût 
trouvée encore debout. La même Providence qui 
lui avait donné Calvin modiha donc, cette fois. 



490 



CALVIN. 



par la main de moins sages que Calvin, les vues 
du réformateur; mais, en tout le reste, il fut 
l'instrument direct de tous les desseins de Dieu 
sur elle. Aucune recherche n'a été faite sur l'his- 
toire de ces années, qui n'ait mis sur la trace de 
quelque idée venue de lui, de quelque action exer- 
cée par lui, trace profonde, lumineuse, et, pres- 
que toujours, se prolongeant à travers toute 
l'histoire de Genève, ce qui veut dire à travers 
toute l'histoire des Églises dont Genève, lui mort, 
allait rester la métropole. 

XVIII 

Une idée, surtout, l'avait poursuivi longtemps, 
et il ne voulait pas mourir avant de l'avoir réalisée. 

Fille, humainement, des lumières, la Réforme 
avait partout travaillé à en assurer le règne; c'était 
assurer le sien, et, parle sien, celui de l'Évangile. 
Des centres lumineux s'étaient partout rallumés ou 
créés; Genève, grâce à Calvin, avait brillé entre 
tous. Le flambeau allait-il s'éteindre quand Calvin 
ne serait plus là pour le tenir? — Calvin songeait 
donc à y pourvoir, et, en effet, il y pourvut. 

Le 5 juin lo59, onze jours après l'ouverture, à 



LIVRE QUATRIÈME. 



491 



Paris, de ce premier synode national que nous 
avons vu présidé par le génie de Calvin, une fôte 
se célébrait à Genève, fête austère et pourtant 
joyeuse, mais joyeuse de cette joie qui suit l'ac- 
complissement des grandes œuvres. — Laissons 
parler un témoin oculaire, le secrétaire d'État, 
Michdl Roset. 

c( Le lundi cinquième jour de juin M.D.LIX, sui- 
vant l'arrêt fait en Conseil, mes très-honorés Sei- 
gneurs Syndiques, avec plusieurs des Seigneurs 
conseillers et moi secrétaire, se sont transportés 
au temple de Saint-Pierre, où étoient assemblés 
les ministres de la Parole de Dieu, savans docteurs, 
écoliers et gens de lettres en grand nombre. Et 
étant faite la prière à Dieu selon l'exhortation et 
remontrances chrestiennes de spectable Jehan Cal- 
vin, ministre de la Parole de Dieu : par le com- 
mandement de mes susdits Seigneurs, les lois, 
ordre et statuts du Collège, avec la forme de la 
confession qu'auront à faire les écoliers qui vou- 
dront être reçus en cette Université et Collège, en- 
semble la forme du serment qui se doit prêter par 
le recteur, maîtres et lecteurs en icelui, ont été 
publiées à haute voix... Puis a été déclarée et pu- 
bliée l'élection du recteur, faite selon lesdites lois 
par les ministres, et confirmée par mes très-hono- 
rés Seigneurs Syndiques et Conseil, de spectable 



492 



CALVIN. 



Th. de Bèze, ministre delà Parole de Dieu et bour- 
geois de cette cité. Lequel, après cette déclaration, 
a fait une oraison exhortatoire en langue latine, 
pour heureux commencement de l'exercice de son 
office. Icelui ayant fini son dire, le susdit spectable 
Calvin a rendu grâces à Dieu auteur de ce bien, et 
exhorté chacun de son devoir à user d'un tel bé- 
néfice. Et finalement, ayant remercié mes dits très- 
honorés Seigneurs de leur bonne volonté , cette 
heureuse journée a été finie par actions de grâces 
et prière de tous à notre Dieu et Père, à l'honneur 
et gloire duquel soient rapportées toutes choses.» 

Cette cérémonie avait son importance politique. 
L'empereur Charles IV, deux siècles auparavant, 
avait offert à Genève une université, mais sous la 
condition que le comte de Savoie en fût le protec- 
teur. Genève comprit ce qu'elle aurait à redouter 
de ce nouveau pouvoir donné au prince dont elle 
secouait le joug, et, malgré tous les avantages que 
hii promettait un semblable établissement, elle re- 
fusa. Ce qu'elle avait refusé venant d'un prince, 
elle l'établissait maintenant^de sa propre autorité, 
et l'institution devenait comme un monument dé- 
finitif de son indépendance. 

Mais, cela, c'était Genève en face du passé; Cal- 
vin songeait probablement davantage au présent 
et à Tavenir. Le présent, c'était Genève telle que 



LIVRE QUATRIÈME. 493 

là Réforme l'ayait faite; l'avenir, c'était Genève 
poursuivant et consolidant l'œuvre. 

Grande serait pourtant Terreur de qui se figure- 
rait Calvin organisant, à grands frais d'argent et 
d'hommes, une université proprement dite. N'ou- 
blions pas que Genève était une république de 
quinze ou vingt mille âmes, longtemps ruinée par 
la guerre, condamnée, depuis lors, dans une paix 
toujours douteuse, à de perpétuelles dépenses mi- 
litaires, et sans cesse appelée, en outre, à nourrir 
des troupes d'exilés. Calvin n'avait demandé auxma- 
gistrats que ce qu'il pouvait raisonnablement leur 
demander : cinq professeurs, lui compris, allaient 
composer l'Académie. Deux enseigneraient la théo- 
logie, un l'hébreu, un le grec, un la philosophie, 
ou, comme on disait vulgairement, les arts. Quant 
à l'enseignement de la Médecine et du Droit, Calvin 
annonça, dans son discours du 5 juin, qu'il y se- 
rait pourvu plus tard. Cette promesse se réalisa, 
pour le Droit, en 1565, un an après sa mort. 

Mais l'Académie, dans sa pensée, ne devait être 
que le couronnement d'un édifice dont toutes les 
parties étaient aussi, ou peu s'en faut, à créer, 
fallait que de bonnes et solides études prépara- 
toires formassent des générations capables de pro- 
fiter du haut enseignement qui allait leur être 
offert. Nous avons vu Farel, dès. 1536, faire établir 



494 



CALVIN. 



un collège; mais ce collège, avec soïi unique ré- 
gent secondé de deux aides, n'avait jamais pros- 
péré. Il fallait une institution sans lacunes, une 
série de classes bien distinctes, chacune sous un 
régent. Calvin en demanda sept. Mais il fallait, en 
outre, un édifice approprié aux besoins de Tinsti- 
tution, et, ici, la question d'argent revenait dans 
toute sa crudité. Dès 1552, le Conseil avait acheté 
un terrain ; mais ce terrain, six ans après, était en- 
core intact. Alors Calvin se met plus directement à 
l'œuvre. Il provoque, comme nous dirions aujour- 
d'hui, une souscription nationale, et bientôt il a 
entre les mains environ dix mille florins, somme 
considérable pour le temps. Le Conseil, alors, 
estime qu'on peut se mettre à l'ouvrage. Le terrain 
est nivelé, les fondations se creusent, les murs s'é- 
lèvent. Plus d'une fois on vit Calvin, cruellement 
souffrant, cette année, de la fièvre quarte, se traî- 
ner parmi lès travaux, encourager les travailleurs, 
et contempler avec joie les rapides progrès de l'édi- 
fice. Au 5 juin 1559, le collège était prêt à recevoir 
élèves et maîtres. 



LIVRE QUATRIÈME. 



495 



XIX 



Là se sont succédé, depuis trois siècles, les en- 
fants de la cité de Calvin. L'édifice, sauf quelques 
modifications de détail, est resté le même. Après 
leur vénérable cathédrale, aucun n'est plus cher 
aux Genevois, et peu de jours se passent que quel- 
que étranger n'aille évoquer là des souvenirs éga- 
lement sacrés à tous les enfants de la Réforme. Si 
vous montez au-dessus des classes, vous voilà dans 
les salles de la bibliothèque, pleines de souvenirs 
plus vivants encore et plus intimes. Là vous seront 
montrés des livres de la bibliothèque de Calvin, 
muets témoins de ses veilles, de ses maladies, de 
sa mort; là vous feuilletterez ses manuscrits, dé- 
chiffrant, non sans peine, quelques lignes de cette 
écriture fiévreuse, rapide comme la pensée; là, 
pour peu que votre imagination se prête aux évo- 
cations palpitantes de la solitude et du silence, 
c'est lui, lui-même, que vous verrez marcher le 
long de ces vieilles parois, pâle, mais l'œil brillant^ 
faible et chétif, mais fort de cette énergie inté- 
rieure dont la source était dans sa foi. Là aussi 
vous apparaîtront, autour de lui, tous ces hommes 



496 



Û4LVIN. 



dont il allait être le père, théologiens, juristes, 
philosophes, savants, hommes d'État, hommes de 
guerre, tous remplis de cette puissante vie qu'il 
allait léguer à la Réforme après l'avoir reçue d'elle. 
Et si vous demandez le secret de cette puissance, 
une des pierres du Collège vous le dira en quel- 
ques mots hébreux que le réformateur y fît graver. 
Venez ici, dans la cour. Entrez sous ce vieux por- 
tique qui soutient le grand escalier, et vous lirez : 
La crainte de V Éternel est le commencement de la 
sagesse. Et ce n'est pas sur le mur ni sur un des 
piliers que ces paroles sont gravées. Remarquez 
bien : c'est sur la clef de voûte. Quel emblème! 
Quelle leçon ! 

Ce secret, du reste, est aussi écrit à toutes les 
pages du règlement constitutif promulgué à Saint- 
Pierre, dans la cérémonie du 8 juin. Il est facile de 
faire un règlement où la piété joue un rôle ; il est 
moins facile de la placer et de la maintenir au 
centre, tellement que tout vienne d'elle, retourne 
à elle, et que rien ne puisse être fait, même en 
dehors du cercle primitif, qu'elle n'en soit encore 
le centre. C'est le problème que Calvin avait à ré- 
soudre, et la suite montra qu'il s'y était admira- 
blement pris. 

Mais, après tout, quelque beaux que les règle- 
ments pussent être, il s'agissait d'un collège pour 



LIVRE QUATRIÈME. 



497 



une petite ville, et d'une petite académie avec cinq 
professeurs. Pourquoi l'inauguration allait-elle être 
une date dans l'histoire, quand l'histoire a perdu 
ou mentionne à peine d'autres dates qui pouvaient 
se croire appelées à un bien plus long retentisse- 
ment ? 

Deux causes peuvent être indiquées : les circons- 
tances, l'homme. Mais ces deux causes sont liées. 
Si l'on peut dire que l'inauguration de Genève sa- 
vante et enseignante n'eût été, sans les circons- 
tances, qu'un fait de peu de portée, il faut recon- 
naître aussi que ces mêmes circonstances ont dû 
en grande partie à l'homme, à Calvin, leur longue 
et puissante fécondité. Calvin avait été à lui seul, 
pendant dix-sept ans, toute l'Académie de Genève. 
Ce fait, au lieu de la condamner à mourir avec lui, 
l'avait préparée, au contraire, à vivre indéfiniment 
de sa vie; Calvin n'était pas son fondateur, mais 
son père. Rappelons-nous, d'ailleurs, que l'Aca- 
démie de Genève ne fut point une œuvre détachée, 
une création à part. La vraie création de Calvin, 
c'était Genève tout entière, et l'Académie ne fut 
qu'une des parties de ce tout si fortement, si pro- 
fondément lié. Genève enseignante n'était pas au- 
tre que Genève religieuse, Genève religieuse pas 
autre que Genève morale et politique, et, tout cela, 
c'était Calvin. Elle allait donc être gardée, non- 

28 



498 



CALVIN. 



seulement, au dedans, par sa forte unité, mais, ail 
dehors, par la persistance des peuples à chercher 
en elle celui dont la physionomie était gravée dans 
leur mémoire, et dont la pensée, dans leur esprit, 
se confondait avec celle de Genève. Le monde pro- 
testant et le monde catholique allaient lui imposer 
également, l'un par son amour, Tautre par sa haine, 
l'obligation de rester la ville de Calvin, l'impossi- 
bilité d'être autre chose si elle ne voulait n'être 
plus rien. 

Et ce serait encore ici un des éléments du paral- 
lèle qui se dessine, à chaque pas, entre le réfor- 
mateur français et le réformateur allemand. Après 
avoir franchement reconnu, sur plus d'un point, 
la supériorité de ce dernier, pourquoi hésiterions- 
nous à dire que Calvin nous paraît, ici, décidé- 
ment supérieur ? Il a laissé — nous ne parlons plus 
de Genève, mais de tout le monde calviniste, sur 
les deux rives de l'Océan, — une plus profonde 
empreinte. Luther est entouré d'une poétique au- 
réole ; il a vécu et il vit dans des millions de cœurs, 
conquis par sa personnalité aimable, originale. 
Mais, enfin, Luther n'a pas eu à se créer un peuple; 
il n'a été que l'expression la plus haute des aspi- 
rations, des idées, du génie de l'Allemagne, et il 
n'eut qu'^à se révéler à elle pour qu'elle se trouvât, 
en quelque sorte, toute à lui, tonte en lui. Calvin 



LIVRE QUATRIÈME. 



499 



n'a pas eu seulement à conquérir, mais, pour que 
la conquête fût possible, à transformer. Il voulait 
des hommes nouveaux, nouveaux^ sans doute, 
avant tout, dans le sens évangélique du mot, nou- 
veaux aussi comme reproduisant ses traits à lui et 
son génie à lui. Il a été moins puissant sur les 
cœurs; mais, les âmes, il les a marquées de son 
sceau, reconnaissable, après trois siècles, chez tous 
ceux qui se réclament de lui, et jusque chez ceux 
qui le renient ou qu'il aurait, lui, reniés ! Con- 
quérir de cette manière, c'est créer. 

Mais ne lui donnons pas un éloge qu'il n'eût pas 
accepté. Dieu seul crée ; un homme n'est grand 
que parce que Dieu juge à propos d'accomplir par 
lui de grandes choses. Cela, jamais grand homme 
ne l'a mieux compris que Calvin. Aucun effort ne 
lui était nécessaire pour renvoyer à Dieu toute la 
gloire ; rien n'indique qu'il ait été même tenté de 
s'en approprier quelque partie. Luther caresse en 
maint endroit l'idée qu'un si petit moine, comme 
il dit, ait si bien fait trembler le pape et si bien 
remué le monde. Calvin ne dira jamais rien de tel, 
n'aura jamais l'air de se le dire, même au plus pro- 
fond de son cœur ; partout vous sentez l'homme 
appliquant à toutes choses, aux moindres comme 
aux grandes, l'idée que c'est Dieu qui fait tout et 
qui est tout. Relisez, dans ce point de vue, les pa- 



500 



CALVIN. 



ges mêmes où il vous am^a paru le plus hautain, 
le plus despote, — et voyez s'il est autre chose, 
même là, que l'ouvrier rapportant tout, sincère- 
ment tout, à son maître. 



XX. 



Nous arrivons à la fin de notre tâche, car nous 
avons déjà raconté les années qui lui restaient à 
vivre après 1559. 

La mort ne pouvait le saisir à l'improviste ; 
quand il y aurait moins pensé comme chrétien, la 
rude voix des maladies l'aurait tenu presque cons- 
tamment averti. On pourrait, avec ses lettres et cel- 
les de ses amis, reconstruire la triste chronologie 
de ses maux. Il n'entre presque jamais dans les dé- 
tails ; une seule de ses lettres y est consacrée tout 
entière, mais c'est une espèce de mémoire que ses 
amis l'obligèrent d'écrire aux médecins de Mont- 
pellier, déjà consultés par eux à son insu. Partout 
ailleurs, s'il touche ce sujet, c'est en passant. Il ne 
dira pas de la douleur, comme le stoïcien, qu'elle 
n'est pas un mal ; mais il ne lui fera jamais l'hon- 
neur de lui consacrer plus d'une phrase ou d'une 
moitié de phrase. Lors de sa rupture avec M. de 



LIVRE QUATRIÈME. 501 

Falais, devenu l'ami de Bolsec : « Je vous écris la 
présente, lui dira-t-il, comme m'apprêtant de com- 
paraître devant Dieu, lequel m'afflige derechef d'un 
mal qui m'est comme un miroir de la mort devant 
les yeux. » D'autres fois, ce sont les registres du 
Conseil qui nous fournissent occasionnellement 
quelques données. En janvier 1546, le Conseil 
est informée de la maladie de M. Calvin, lequel na 
pas de quoi^r> et lui alloue dix écus. Calvin les 
refuse. Alors on décide d'acheter, avec ces dix 
écus, un tonneau de bon vin qui sera porté chez 
lui, et on exprime le désir « que M. Calvin le prenne 
en bonne part. » Calvin , pour ne pas choquer 
Messieurs^ accepte ; mais il emploie ensuite dix 
écus de son salaire « à soulager les plus pauvres' 
ministres. » En 1556, comme il devient extrême- 
ment frileux, on lui envoie du bois de chauffage ; 
il insiste pour le payer, mais le Conseil refuse. 
En 1560, c'est encore un tonneau de vin, attendu 
((qu'il n'en a pas de bon, » dit le registre, et, cette 
fois, Calvin accepte. Des historiens ont eu le triste 
^courage de lui reprocher ces quelques cadeaux à 
lui offerts pendant un ministère de vingt-six ans, 
et presque tous refusés ou payés, bien que motivés, 
tous, par sa santé déplorable. Mais, que n'a-t-on 
pas incriminé chez Calvin? Il est douteux qu'on 
pùt nommer un seul homme dont la vie ait été 

^8. ' 



502 CALVIN. 

plus obstinément noircie dans ses plus minimes 
détails ; et à côté de tant d'infamies racontées sur 
la cause de ses maux, on comprend que d'autres 
historiens se soient crus modérés en ne l'accusant 
que de les avoir exploités pour s'attirer un peu de 
bon vin ou d'argent. 

Il refusa encore, pendant sa dernière maladie, 
le trimestre qui lui était apporté. Il ne l'avait pas 
gagné, dit-il; comment pourrait-il l'accepter? Ce 
désintéressement frappait beaucoup ses ennemis, 
plus équitables que ses ennemis actuels. C'est le 
trait que le pape même. Pie IV, en apprenant sa 
mort, se plut à signaler en lui. a Ce qui a fait la 
force de cet hérétique, disait-il, c'est que l'argent 
n'a jamais été rien pour lui. » La force de Calvin 
avait une tout autre cause, assurément, dont celle- 
là n'était qu'une conséquence; mais on aime à 
constater, jusqu'au bout, cette parfaite unité de 
sa vie. Ce malade qui refusait l'argent de ses hono- 
raires, on eut la preuve qu'il ne possédait rien 
pour subvenir aux frais d'un prolongement de 
maladie ; pour peu que la mort eût tardé encore, il 
eut fallu ou accepter l'argent de la république, ou 
vendre la bibliothèque et les meubles, seule fortune 
que le réformateur allait laisser. Il n'avait jamais 
fait ni pu faire d'économies. Même dans les bon- 
nes années, écrit-il à Viret en 1549, c'est à peine 



LIVRE QUATRIÈME. 



503 



s'il peut nouer les deux bouts, yu cette « grande 
charge de passants » que mentionnait déjà le re- 
gistre lorsqu'on fixa ses honoraires. Mais voici 
deux ans, ajoute-t-il, que les vivres sont chers, et 
il a dû faire quelques dettes. c( Je ne dis pourtant 
point cela pour me plaindre. Dieu est bon envers 
moi, puisque j'ai tout ce qui suffît à mes désirs. 
Cela n'empêchait pas qu'il ne se trouvât encore 
des gens, sinon à Genève, du moins ailleurs, pour 
l'accuser d'avidité; aussi, dans sa préface des 
Psaumes : a S'il y en a, disait-il, à qui je ne puisse 
persuader, de mon vivant, que je ne sois riche et 
pécunieux, ma mort le montrera finalement, y) Un 
étranger, un jour, frappe à sa porte, et c'est lui- 
même qui vient ouvrir. L'étranger n'en croit pas 
ses yeux. Il s'était figuré une espèce de palais, des 
serviteurs, presque des courtisans. Calvin sou- 
riait de sa surprise; puis, ce fut à son tour d'être 
surpris. L'étranger n'était autre que Sadolet, le 
cardinal, si vertement traité par lui en 15i0, et le 
cardinal s'était attendu à trouver un train de car- 
dinal, pour le moins. 



504 



CALVIN. 



XXI 



Calvin ne s'était jamais bien remis de cette vio- 
lente fièvre quarte dont nous Tavons vu souffrant 
en 1559; il l'avait, du reste, assez mal soignée, 
car, nous dit Bèze, forcé de suspendre ses prédica- 
tions et ses leçons, il ne laissait pas « de travailler 
à la maison, quelque remontrance qu'on lui fît, 
tellement que, pendant ce temps, il commença et 
paracheva sa dernière Institution Chrestienne^ latine 
et françoise. » Les années suivantes virent donc 
tous ses maux s'aggraver. Douleurs de tête, dou- 
leurs aux jambes, maux d'estomac, ' crachements 
de sang, respiration pénible, la goutte et la pierre, 
enfin, rien ne manquait à ce long supplice, à 
peine interrompu par quelques jours un peu 
meilleurs. Ce fut vers le milieu de 1563 que l'issue 
fatale commença de n'être plus douteuse. Une let- 
tre de l'évêque de Londres, écrite en juin, nous 
montre avec quelle inquiétude on suivait au loin 
les progrès de cette alarmante décadence. L'évêque 
conjure Calvin de travailler un peu moins, de se 
conserver à l'Eglise, qui a encore tant besoin de 
lui. Ce conseil, bien d'autres le lui donnaient, et 



LIVRE QUATRIÈME. 



505 



tous les jours. Il Técoutait peu ; le travail, tout en 
aggravant ses maux à la longue, l'aidait puis- 
samment à s'en distraire, et, d'ailleurs, il ne s'esti- 
mait pas libre de se refuser à rien qui ne fût pas 
absolument impossible. C'est ainsi qu'il continua 
de prêcher, bien que la prédication le fatiguât 
affreusement, et qu'il eût pu sans peine être rem- 
remplacé dans cet office. Mais, le 6 février 1564, 
une toux violente lui coupa la parole ; sa bouche 
se remplit de sang. 11 fallut descendre de la chaire, 
et les fidèles ne comprirent que trop qu'il n'y 
remonterait pas. 

Les semaines suivantes furent terribles ; il resta 
parfois plusieurs jours sans prendre aucune nour- 
riture, avalant à grand peine un peu d'eau froide. 
Chacun de ces jours pouvait sembler le dernier; 
le 10 mars, le Conseil ordonne des prières pu- 
bliques « pour la santé de M. Calvin, qui est in- 
disposé depuis longtemps et même en danger 
de mort. » Mais Dieu voulait que le chrétien 
eût le temps de se montrer à la hauteur du 
théologien, et Calvin était prêt pour cette épreuve 
de sa foi. Il n'avait jamais murmuré de cette santé 
misérable qui lui coupait ses plus belles années; 
il ne murmura pas davantage dans ces jours dou- 
loureux où la maladie achevait de déchirer l'enve- 
loppe terrestre. On ne reconnaissait les crises qu'à 



506 



CALVIN. 



la pâleur redoublée de ses traits, aux crispations 
de ses mains jointes, et aux paroles de soumission 
qui venaient sur ses lèvres. Cette agonie allait 
durer près de quatre mois. 

(( Ce nonobstant, nous dit Bèze, encore ne ces- 
soit-il de travailler. Car en cette dernière maladie, 
il a entièrement traduit de latin en françois son 
Harmonie sur Moïse^ revu la traduction de Genèse^ 
écrit sur le livre de Josué, et, finalement, revu et 
corrigé la plupart des annotations françoises sur le 
Nouveau Testament, qu'autres avoient auparavant 
recueillies. Outre cela, jamais il ne s'est épargné 
aux affaires des Églises, répondant et de bouche 
et par escrit quand il en étoit besoin ; encore que 
de notre part nous lui fissions remonstrance d'avoir 
plus égard à soi. Mais sa réplique ordinaire étoit 
qu'il ne faisoit comme rien; que nous souffris- 
sions que Dieu le trouvât toujours veillant et tra- 
vaillant à son œuvre comme ilpourroit, jusques au 
dernier soupir. » 

Le jour de Pâques (2 avril), il se fît porter au 
temple. Ce fut un moment bien solennel que celui 
où on le vit s'approcher de la table sainte: ses plus 
belles prédications n'avaient pas eu l'éloquence du 
spectacle qu'offrait ce corps brisé, ce regard où la 
vie s'était réfugiée tout entière, cette main qui 
s'avançait vers les symboles sacrés, non pas, comme 



Livre quatrième. 



507 



en un jour fameux, pour les ôter aux profanes, 
mais pour les prendre humblement de celle d'un 
pasteur, d'un ami, plus ému et plus tremblant 
que lui-même. Ce pasteur, cet ami, c'était celui 
dont nous citions tout à l'heure les paroles, et que 
nous aurons à citer encore plus d'une fois ayant 
définir. 



XXII 



Mais le communiant du 2 avril était encore et 
ne pouvait pas ne pas être, jusqu'à son dernier 
jour, le pasteur et le père de l'Église de Genève. 

Il voulut parler encore une fois aux magistrats, 
et leur fit demander une audience. Le Conseil dé- 
cida de se transporter chez lui, et, le 27 avril, 
l'humble maison de la rue des Chanoines vit arriver, 
dans toute la pompe des cérémonies publiques, 
les vingt-cinq seigneurs de la cité. Leurs registres 
nous ont conservé le résumé des paroles de Calvin, 
modestes, affectueuses, mais solides, pleines de 
choses, comme tout ce qu'il a dit ou écrit. Il leur 
rappela les grâces que Dieu avait faites à Genève, les 
périls dont il l'avait tirée. D'autres périls pouvaient 
venir; Dieu l'en tirerait encore, mais à condition 



508 



CALVIN. 



qu'elle fût fidèle. A eux donc, magistrats, de lui 
donner l'exemple de la fidélité. Genève est un 
poste d'honneur; ceux qui le gardent pourraient- 
ils le c( déshonorer? » Calvin, en terminant, les 
recommanda par une fervente prière à l'auteur de 
toute grâce, et « sur cela, dit Bzèe, les ayant priés 
en général et en particulier de lui pardonner tous 
ses défauts, il leur tendit la main. Je ne sais s'il 
eût pu advenir un plus triste spectacle à ces ma- 
gistrats, qui le tenoient tous, et à bon droit, quant 
à sa charge, comme la bouche du Seigneur, et, 
quant à l'affection, comme leur propre père, comme 
aussi il en avoit connu et dressé une partie dès 
leur jeunesse. » 

Le lendemain, il voulut voir les pasteurs, et la 
Compagnie se rendit aussi en corps chez lui. Il 
leur tint, nous dit son historien, un discours 
(( dont la substance étoit qu'ils eussent à persé- 
vérer de bien faire leur devoir après sa mort, et 
qu'ils ne perdissent courage ; que Dieu maintien- 
droit la ville et l'Église, bien quelles fussent me- 
nacées de plusieurs endroits ; qu'ils fussent unis 
ensemble; qu'ils reconnussent combien ils sont 
obligés à cette Église de Genève, en laquelle Dieu 
les a appelés ; que ceux qui la voudroient laisser 
pourroient bien par-dessus terre trouver des ex- 
cuses, mais que Dieu ne se laisseroit point mo- 



LtVRE QUATRIÈME. 



quer. » Il rappela, à cette occasion, son exil, son 
retour, les luttes de toute espèce qu'il lui avait 
fallu soutenir, et comment, enfin, il avait vu ce la 
bénédiction de Dieu sur son labeur. » Que chacun 
donc c( se fortifiât en sa vocation et à tenir bon 
ordre ; qu'on prît garde au peuple, pour le tenir 
toujours en l'obéissance de la doctrine; que ce se- 
roit pour nous rendre bien coupables devant Dieu 
si les choses, étant avancées jusques ici, venoient 
après en désordre par notre négligence. » Il dé- 
clara ensuite, comme la veille aux magistrats, 
qu'il savait bien que la maladie l'avait quelquefois 
rendu chagrin, difficile, colère même ; qu'il en de- 
mandait pardon à Dieu d'abord , puis à sas frè- 
res ; c( et finalement ajoute Bèze, il bailla la main 
à tous l'un après l'autre ; ce qui fut avec telle 
angoisse et amertume de cœur d'un chacun, que 
je ne saurois même me le ramentevoir sans une 
extrême tristesse. » 

Il avait fait, peu de jours auparavant, son testa- 
ment. Dans la première partie, il bénit Dieu de l'a- 
voir appelé à connaître et à faire connaître l'Évan- 
gile, s humiliant de n'avoir pas travaillé davantage ; 
dans la seconde, il distribue à ses neveux et nièces 
le produit approximatif de la vente de ses livres et 
de son mobilier, soit deux-cent-vingt-cinq écus, 
« tout le bien que Dieu m'a donné, dit-il, selon 

29 



5i0 



GALVÎN. 



que je Fai pu taxer et estimer » Dix écus seront 
donnés au Collège ; dix à la bourse « des pauvres 
étrangers, » soit des réfugiés. Son frère Antoine 
est nommé exécuteur testamentaire avec Laurent 
de Normandie, son compatriote et vieil ami. 



XXIII. 



Un autre ami, le plus vieux de tous après Cordier, 
manquait auprès de son lit de mort : c'était Farel. 
Le 2 mai, Calvin reçoit une lettre où Farel lui an- 
nonce qu'il veut le revoir, qu'il va partir. Le revoir ! 
Farel après de quatre-vingts ans, et lui, Calvin, va 
mourir; ne peuvent-ils pas attendre de se revoir 
ailleurs? Ainsi pense Calvin, et il dicte aussitôt le 
billet suivant : «Bien te soit, très-bon et cher frère, 
el, puisqu'il plaît à Dieu que tu demeures après 
moi, souviens-toi de notre constante union dont le 
fruit nous attend au ciel, comme elle a été profi- 
table à l'Église de Dieu. Je ne veux pas que tu te 
fatigues pour moi. Je respire à grand'peine, et 
j'attends d'heure en heure que le souffle me man- 
que. Mais c'est assez que je vive et meure en Christ, 



^ La vente monta à trois cents. 



LIVRE QUÂTRIÈME. 



511 



qui est gain pour les siens en la vie et en la mort. 
Encore une fois, adieu, toi et tous les frères tes 
collègues. » Mais Farel était déjà en route, et, pou- 
dreux, épuisé, car il était venu à pied depuis Neu- 
châtel, Calvin le vit. entrer dans sa chambre. Que 
se dirent-ils ? On regrette que la gravité de This- 
toire ne permette pas d'inveuter quand les docu- 
ments font défaut, car l'invention, ici, serait facile. 
Tout le bonheur que peuvent avoir deux vieux sol- 
dats à se rappeler ensemble leurs campagnes, on 
le voit briller dans les yeux de ces deux soldats de 
l'Évangile. Ils peuvent, l'un devant l'autre et tous 
les deux devant Dieu, dire comme l'apôtre : « J'ai 
cru, c'est pourquoi i'ai parlé. » I1& peuvent se féli- 
citer l'un l'autre de ce qu'ils seront bientôt où il 
n'y a plus ni deuil, ni cri, ni travail, ni combat, 
comme ils seraient prêts à rentrer, si Dieu le vou- 
lait, dans la lice, dussent-ils y trouver plus d'agi- 
tations encore et une tout autre mort. Que d'amis 
communs ont disparu de la scène du monde ! Que 
d'ouvriers ont été dévorés par l'œuvre ! Mais le 
maître est celui qui peut, des pierres mêmes, se 
susciter des enfants et des aides. Qui donc oserait 
se croire nécessaire aux desseins du Seigneur ? Le 
plus grand ouvrier, s'il est chrétien, s'humiliera 
dans sa misère, et, le moment venu de s'endormir 
dans la tombe, il s'endormira sans regret, remet- 



512 CALVIN. 

tant l'œuvre à qui la lui avait momentanément 
confiée. — Farel s'en alla consolé, raffermi, ja- 
loux peut-être, pour la première fois, du voya- 
geur de 1536, 

Cependant la mort tardait encore. Le 19 mai, 
avant-veille de Pentecôte, allait ramener ce qu'on 
appelait les censures^ instituées par lui. Les pas- 
teurs se réunissaient, ce jour-là, pour s'admonester 
fraternellement, et prenaient ensuite, en commun, 
un modeste repas. Ce repas, Calvin voulut qu'on 
le préparât chez lui, et, l'heure venue, il se fit por- 
ter dans la salle. ((Mes Frères, dit-il, je vous viens 
voir pour la dernière fois, car, hormis ce coup, je 
n'entrerai jamais à table. » Puis il fit la prière, non 
sans peine, et mangea quelque peu, (( s'efforçant de 
nous réjouir, » ditBèze. Mais, poursuit-il, c( avant 
la fin du souper, il se fît remporter en sa chambre, 
qui étoit prochaine, disant ces mots avec une face 
la plus joyeuse qu'il pouvoit : Une paroi .entre 
deux n'empêchera point que je ne sois conjoint 
d'esprit avec vous. » Mais il avait dit vrai. Il ne se 
remit plus à table, et ne se leva même plus. Le lit 
où il venait de rentrer allait être son lit de mort. 

Les jours suivants ne furent, nous dit son ami, 
qu'une prière continuelle. Souvent il répétait ces 
mots du psaume :« Je me suis tu, Seigneur, parce 
que c'est toi qui Tas fait, » ou ces mots d'Ésaïe: 



LIVRE QUATRIÈME. 



513 



c( Je gémissais comme la colombe. » Peu à peu, ses 
c( prières et consolations assidues t> furent « plutôt 
soupirs que paroles intelligibles, mais accompa- 
gnées d'un tel œil que le seul regard témoignoit 
de quelle foi et espérance il étoit muni. » Le 27 mai, 
c( il sembla qu'il parloit plus fort et plus à son aise ; 
mais c'étoit un dernier effort de la nature. » Le soir, 
vers huit heures, il expira, et c( voilà comme, en 
un même instant, ce jour-là, le soleil se coucha, et 
la plus grande lumière qui fût en ce monde pour 
l'Église de Dieu, fut retirée au ciel. » 



XXIV 



Et le lendemain, vers deux heures, un immense 
cortège de citoyens et d'étrangers l'accompagnait 
au cimetière. L'Église pleurait son chef, l'État son 
premier citoyen et son plus sûr protecteur après 
Dieu. Ses défauts, déjà effacés par sa gloire et par 
ses services, avaient achevé de disparaître dans cette 
auréole pure dont la mort entoure le front du chré- 
tien, et volontiers tout ce peuple aurait gravé sur 
un monument magnifique les témoignages d'une 
admiration sans réserve, d'une reconnaissance et 
d'une vénération profondes. Mais il avait enjoint 



514 



CALVIN. 



que tout se fît a à la façon accoutumée, » et cette 
façon accoutumée, qui s'est maintenue à Genève 
presque jusqu'à nos jours, c'était qu'aucun monu- 
ment ne s'élevât sur aucune tombe, quelque illustre 
que fût le mort. La terre seule couvrit donc le cer- 
cueil de Calvin, et il n'eut d'autre épitaphe officielle 
que cette demi-ligne écrite à côté de son nom sur 
le registre du Consistoire : ce Allé à Dieu le sa- 
medi 27. » Ses os furent-ils plus longtemps lais- 
sés en paix que ceux des morts vulgaires ? On l'i- 
gnore. Il y a, en tout cas, plus de deux siècles que 
cette tombe est labourée et relabourée, comme les 
autres, par la pioche du fossoyeur, et il n'y a pas 
vingt ans qu'une petite pierre noire marque la 
place où Calvin reposa peut-être, car ce n'est qu'une 
tradition. 

On a vu des étrangers s'indigner de cette petite 
pierre ; on en a yu aussi la contempler avec plus 
d'émotion que ne leur en eût fait éprouver un 
riche mausolée, même marquant authentiquement 
la place. Cet abandon de l'être périssable vous met 
en face de l'être pensant, vivant, immortel dans 
un autre monde, immortel déjà sur la terre parla 
profonde et ineffaçable trace que Dieu lui a donné 
d'y laisser. Yous le contemplez dans son œuvre ; 
vous le suivez à travers ces trois siècles qui l'ont 
vu si puissant sur tant d^esprits et sur tant d'âmes, 



Livre quatrième. 



même dressées à le haïr; vous comprenez, alors, 
que la cité créée à son image n'ait pas éprouvé 
plus que lui le besoin de marquer la place où repo- 
seraient ses restes. Pour elle comme pour lui, l'es- 
prit était tout et le corps rien. Calvin n'était pas 
mort ; Calvin allait simplement continuer, absent 
de corps, présent d'esprit, ce règne que le génie 
et la foi avaient fondé. Ainsi pensèrent, comme 
les Genevois, tous ceux qui peuplaient déjà son 
vaste empire, tous ceux qui allaient le peupler en- 
core, et la mort, en faisant disparaître l'homme, 
ne fit que grandir le réformateur. 

Mais l'homme, malgré ses fautes, n'en est pas 
moins resté un des plus beaux types de la foi, de 
la piété sérieuse, du dévouement et du courage. 
Au milieu des relâchements modernes, il n'est pas 
de figure dont la contemplation soit un plus utile 
enseignement, car il n'est aucun homme dont on 
ait dit avec plus de justice, selon la parole d'un 
apôtre : ce // tint ferme comme s il eût vu Celui qui 
. est invisible. » 

FIN. 



Saint-Denis. — Typographie de A, Moulin. 



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ft F. ÎV E V E. — J. C H E R B L' I. 1 E K 



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